Lituanie : Après le Brexit et le COVID, comment faire pour que les émigrés de retour du Royaume-Uni restent au pays ?

Les Lituaniens qui avaient émigré au Royaume-Uni ont regagné leur pays en grand nombre ces deux dernières années. Du moins provisoirement.

Quand, l’été dernier, après dix années passées au Royaume-Uni, Paulius Miecius a décidé avec sa femme Aurelija de revenir provisoirement en Lituanie en raison de conditions sanitaires plus favorables, il n’avait pas en tête de rentrer définitivement. La situation à Londres ne s’améliorait toujours pas et leurs amis ne cessaient eux aussi d’évoquer leurs projets de retour. “Avec Aurelija, nous nous sommes mis d’accord : si l’un de nous deux trouve une belle occasion pour sa carrière en Lituanie, alors nous resterons”, raconte Miecius.

Tous les deux ont vu leur recherche d’emploi couronnée de succès, et un mois plus tard Miecius retournait à Londres, mais pour y récupérer ses dernières affaires. Selon lui, les Lituaniens d’Angleterre étudient sérieusement les possibilités de revenir habiter en Lituanie. Le couple est d’ailleurs souvent sollicité pour expliquer comment se passe le retour à la maison.

“La pandémie m’a incitée à revoir mes priorités”

Après avoir résidé cinq ans en Italie et au Royaume-Uni, Monika Tarvidyte a elle aussi décidé de rentrer et de rejoindre l’entreprise familiale. “La pandémie m’a incitée à revoir mes priorités, et revenir pour travailler dans l’entreprise familiale m’a paru avoir du sens”, explique-t-elle.

La Lituanie est l’un des pays européens ayant le plus souffert de l’émigration, cependant le solde entre les départs et les retours est redevenu positif bien avant la pandémie. Depuis 1990, 2019 a été la première année où le nombre de personnes venues s’installer en Lituanie a été plus important que le nombre de celles qui la quittaient, et ce de manière significative.

Cette nouvelle tendance migratoire s’est encore renforcée l’année dernière : 43.096 personnes sont arrivées en Lituanie, tandis que 23.103 l’ont quittée. Les citoyens lituaniens représentaient un peu moins de la moitié des arrivants, soit 20.804. Il s’agit d’une année record, mais si l’on prend la décennie 2009-2019, le solde reste néanmoins négatif entre les départs et les arrivées.

Les raisons de penser à son chez-soi ont été multiples ces dernières années, surtout en période de pandémie. Le Royaume-Uni, pays qui a attiré le plus de citoyens lituaniens, a été aussi l’un des plus touchés par le Covid en Europe. Comme ailleurs, le secteur des services a subi le contrecoup le plus dur, et c’est précisément dans ce secteur que travaillent la majorité des jeunes immigrants à Londres. Ils ont donc été nombreux à devoir rentrer chez eux pour un moment. Le Brexit est aussi l’une des raisons qui a forcé nos compatriotes à penser à nouveau à la Lituanie.

Ausra Kukelkaite, directrice de l’association Global Lithuanian Leaders, souligne que “les gens ont pu revenir en Lituanie pendant la pandémie et y travailler à distance. Après un certain temps, la question s’est naturellement posée : est-ce que je veux vraiment retourner là où j’étais ? Peut-être vaudrait-il mieux rester en Lituanie ? L’idée de rentrer en Lituanie trotte dans la tête de beaucoup, mais après cinq à dix ans passés à l’étranger, prendre la décision de rentrer est toujours plus difficile. Dans ce cas, la pandémie a forcé la décision et a ouvert une sorte de période transitoire.”

Les convictions conservatrices

Il est vrai que la Lituanie est plus attirante qu’il y a une décennie. Le Fonds monétaire international estime que cette année le PIB par habitant atteindra 87 % de la moyenne européenne. Vilnius a déjà dépassé la moyenne européenne et peut faire concurrence à des petites villes anglaises. L’amélioration des indicateurs macroéconomiques n’est cependant pas une raison suffisante en soi, tant pour se décider à rentrer qu’à rester. Que faut-il alors pour que les émigrés, une fois rentrés, ne regardent pas de nouveau vers l’étranger ?

Le portrait démographique des émigrés de retour au pays peut donner des éléments de réponse à cette question. En 2020, le plus grand groupe était constitué de personnes âgées de 22 à 33 ans, ayant passé jusqu’à plusieurs années à l’étranger. Trouver un emploi bien payé et correspondant à leur qualification, un logement confortable et abordable et des établissements scolaires où leurs enfants pourront vite s’adapter fait partie de leurs besoins prioritaires. Parmi les évolutions favorables, l’économiste Z. Mauricas mentionne l’obligation de préciser le salaire proposé dans les annonces d’emploi. Cette mesure ne rend pas uniquement le marché du travail plus transparent, elle incite aussi à réfléchir à la possibilité d’un retour en Lituanie.

Les convictions conservatrices de la société, l’hostilité à l’égard des minorités sexuelles et des personnes d’autres races font partie des points noirs évoqués par nos interlocuteurs. “Ces sujets ne font plus l’objet d’un débat nulle part en Europe de l’Ouest, mais ici, ils divisent la société”, s’étonne Paulius Miecius.

Travailler pour une société britannique et habiter en Lituanie, quand il est si facile de faire l’aller-retour pour Londres dans la journée une fois par semaine ou quelques fois dans le mois, peut paraître attirant. Un salaire britannique offre un pouvoir d’achat plus important en Lituanie, tout en permettant d’avoir sa famille à proximité et d’envoyer ses enfants à l’école lituanienne. La ville de Klaipeda, sur la côte baltique, Druskininkai et d’autres villes thermales y voient une chance.

Pour Z. Mauricas, c’est en effet une chance, mais aussi une menace. “Interdit de s’endormir sur ses lauriers. La Lituanie peut perdre une partie de ces travailleurs, qui peuvent choisir les États du sud de l’Europe pour travailler à distance. La fiscalité est une question cruciale”, souligne-t-il. Mais une autre question épineuse demeure. Comment faire revenir les émigrés dans les villes de province lituaniennes, qui sont en concurrence non pas uniquement avec l’Angleterre et la Norvège, mais aussi avec Vilnius ?

“Pouvoir créer sa propre entreprise”

Selon le bureau des statistiques, plus d’un quart des personnes arrivées ou revenues vivre en Lituanie ont choisi Vilnius l’année dernière, soit 10 376 personnes. Taurage, dans le sud-ouest du pays, a accueilli, en 2020, 385 immigrants, et pour la première fois le nombre des arrivées était plus important que celui des retours. Le club des émigrés de retour est actif à Taurage. Les gens peuvent y rencontrer leurs pairs, faire connaissance avec les locaux, partager leurs problèmes et trouver des activités.

La ville accorde des aides pour tout nouvel emploi créé et subventionne la location de locaux. Le conseil municipal a aussi dressé la liste de 40 activités pour lesquelles la licence ne coûte qu’un euro. “La perspective de créer sa propre entreprise est une grande incitation au retour”, estime Mindaugas Piecia, du service culturel de la mairie de Taurage.

Les chiffres de la migration publiés par le bureau des statistiques sont officiels mais ne correspondent pas à la réalité. Bien plus de gens pouvant travailler à distance ou au chômage partiel sont rentrés en Lituanie pendant la pandémie, sans pour autant déclarer leur retour officiellement. Ils sont nombreux à se demander quoi faire. Ils observent la situation, l’évolution des différentes restrictions et le redémarrage du marché du travail.

IQ.alfa