Livre : “L’Opposé de la blancheur – Réflexions sur le problème blanc”

La domination d’un Occident raciste, à l’intérieur de ses frontières et au-delà, n’a pu que renforcer les préjugés à l’encontre des personnes définies comme Noires. Parce qu’il en est ainsi, il est illusoire de se dire Blanc par simple convention, sans le moindre rapport avec l’histoire qui créa cette caté­gorie. La blanchité s’est élaborée dans le cadre de la plantation pour sévir ensuite dans l’espace colonial sur tous les continents et se consolider au sein des sociétés multiethniques de l’Euramérique contemporaine. Elle est une manière d’approcher l’autre qui se caractérise par le crime.

La Camerounaise Léonora Miano se livre à une analyse aussi fine qu’implacable de ce « problème blanc », depuis les traites négrières et la colonisation jusqu’au présent. Car, sans prise de conscience de ce qu’est la blanchité, il est impossible de trans­former ce qui s’est transmis de génération en génération, à la fois comme un patrimoine et un secret de famille, certes gênants mais qu’il nous faut regarder en face. Il se passera du temps pour vider la race de toute signi­fication et guérir le monde. Cela ne signifie pas qu’il faille baisser les bras. C’est en ayant conscience de l’ampleur de la tâche que l’on pourra s’y atteler.

Peut-on se dire Blanc par pure convention, sans endosser l’histoire qui créa cette catégorie ? » En formulant l’hypothèse d’un « problème blanc », dont l’origine remonte aux déportations transocéaniques de Subsahariens au début de l’époque moderne, Léonora Miano sait qu’elle avance en terrain miné. En quoi être blanc pourrait-il constituer un problème ? De quoi ce dernier serait-il le nom, sinon celui du refoulement de tous ceux « qui jouissent d’un avantage racial multiséculaire et s’opposent à tout examen du sujet, et se disent victimes de racisme inversé » ?

S’inscrivant dans l’élan d’une pensée postcoloniale active, incarné par la récente traduction du Contrat racial du philosophe Charles W. Mills (Éd. Mémoire d’encrier), l’autrice arrache le concept de « blanchité », synonyme d’occidentalité, à celui de blancheur, trop neutre. Ce déplacement épidermique et sémantique permet de révéler une asymétrie entre les prétentions universalistes et égalitaires des sociétés occidentales, et les effets diffus d’un traumatisme issu de l’expérience de minoration des Afrodescendants.

Se souvenant, par-delà ses lectures, des séries télé de son enfance (Roots…) qui abordaient souvent de manière incomplète le sujet, Léonora Miano questionne l’indifférence occidentale, notamment celle de la France qui « ne fait pas de la mémoire de l’esclavage une question de premier ordre ». En dépit des riches travaux d’historiens et de philosophes contemporains, le travail de déconstruction des traces persistantes de cette mémoire dans l’imaginaire national reste à accomplir. Lucide dans sa réflexivité même, Léonora Miano décrit l’ampleur de cette déconstruction en devenir, d’une écriture limpide et tranquille, par-delà la révolte qui l’anime.

Romancière, dramaturge et essayiste, Léonora Miano est l’autrice d’une ving­taine d’ouvrages. Elle a reçu le prix Goncourt des lycéens en 2006 pour Contours du jour qui vient (Plon), le prix Seligmann contre le racisme en 2012 pour Écrits pour la parole (L’Arche), le prix Femina et le Grand prix du roman métis en 2013 pour La Saison de l’ombre (Grasset).

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