« L’odeur est le langage de l’amour et de la haine »

Longtemps discrédité par l’Occident, l’odorat n’a cessé de façonner notre rapport au monde, jusqu’à devenir un domaine de recherche en plein essor, analyse Brigitte Munier, enseignante-chercheuse en sociologie et anthropologie (1).

Pourquoi étudier les odeurs ?

Brigitte Munier : C’est un domaine qui a priori a été négligé, voire dégagé du champ de la connaissance. Pendant longtemps, on a considéré que relevant de l’animalité, l’odorat ne faisait pas partie du processus de civilisation. Cependant les odeurs ont toujours exercé une influence sur nos modes de connaissances et de sociabilité, et ceci alors même que l’on en minorait ou ignorait l’existence.

Comment a évolué notre rapport aux senteurs ?

B. M. : Dès l’Antiquité, les parfums devaient être utilisés pour trois choses : le culte des dieux (on procédait à des libations de parfums), pour les malades (Hippocrate déjà allumait des brasiers de bois aromatiques dans les villes atteintes par la peste), et pour les morts. Après le Moyen Âge, les Temps modernes connaissent le partage de fortes puanteurs et, pour les nantis, de parfums puissants. Il faut attendre le XIXe siècle, avec la désodorisation des beaux quartiers et la création des cabinets de toilette, pour que les privilégiés découvrent le plaisir de fragrances censées exprimer leur personnalité.

L’odeur n’est-elle pas aussi affaire de rapport à l’autre ?

B. M. : L’odeur est déterminante dans notre relation à autrui puisque nous ne pouvons nous empêcher d’inhaler les effluves qu’il exhale. Cela est si vrai que le XIXe siècle fait de l’odeur un marqueur social. Les pauvres, dont les vêtements et les logements empestaient faute d’accès à l’eau, étaient soupçonnés de transmettre des maladies aux nantis qui, eux, jouissaient des commodités de l’hygiène.

Le parfum et l’odeur, c’est le langage de l’amour et de la haine. La puanteur se fait l’argument du racisme. En 1915, par exemple, le docteur Edgar Bérillon écrit un article scientifique sur la bromidrose fétide (sécrétion de sueur nauséabonde, NDLR) des Allemands. Les Japonais disent que les Européens sont batakusai, qu’ils « puent le beurre ». L’ennemi au sens large « pue », tandis que l’être aimé embaume.

Quelle place accorde-t-on aujourd’hui à l’odorat ?

B. M. : Depuis les années 1970, les sciences humaines s’intéressent de plus en plus à l’odorat. Puis les sciences dites dures ont suivi, appliquant au domaine de l’olfaction des modalités d’investigation spécifiques. En 2004, les Prix Nobel de médecine Linda Buck et Richard Axel expliquent que le système olfactif mobilise des centaines de types de récepteurs moléculaires alors que les autres systèmes sensoriels n’utilisent que quelques gènes. Ces travaux ont montré que l’odorat n’était pas un domaine de connaissances mineur, bien au contraire.

La pandémie de Covid-19 ne participe-t-elle pas aussi de cette prise de conscience ?

B. M. : On s’est tous masqués et il était très clair que tout d’un coup, le public a été extrêmement gêné de se voir privé de l’exercice de l’odorat. Car notre nez est sensible à des odeurs dites « subliminales », dont nous n’avons pas conscience. Lorsque nous parlons avec quelqu’un, nous respirons son odeur et cela nous donne des informations sur son genre, son âge, etc. Avec les mesures barrières, nous avons été privés de cette source d’information. Sans parler des cas d’anosmie, qui favorisent la dépression puisque le monde perd alors toute saveur…

(1) Autrice de Odeurs et parfums en Occident. Qui fait l’ange fait la bête, Éd. du Félin, 2017.

La Croix