Londres : La police traque la drill, un sous-genre de rap, afin de le faire disparaître

Les forces de l’ordre britanniques cherchent à faire taire la drill. Elle a mis en place des partenariats pour retirer ce genre musical des plateformes comme Youtube, mais aussi Facebook ou Twitter.

Le Royaume-Uni n’aime pas la drill. Selon la police londonienne, ce genre musical inciterait à la violence et serait même à l’origine d’une hausse des agressions au couteau. Alors dès 2015, la Metropolitan Police (Met) fait tout pour supprimer cette musique d’internet. En commençant par s’associer à Youtube pour modérer elle-même les contenus de la plateforme.

La cheffe de la police de Londres Cressida Dick dans la capitale britannique le 25 janvier 2022

Originaire de Chicago, la drill est similaire au rap. Seulement, les artistes hip-hop qui la pratiquent ont voulu décrire plus justement le quotidien des quartiers pauvres américains. Pour cela, les textes ont pris une tournure plus agressive et plus violente. La guerre des gangs et les violences armées sont ainsi devenues monnaie courante dans les textes.”

96,7% des signalements acceptés par YouTube

Mais en Angleterre, le style ne passe pas. La police londonienne estime que la quête de vérité visée dans les chansons sort du cadre de l’expression créative pour devenir un aveu d’activités criminelles, explique sur son site Electronic Frontier Foundation. Cette ONG internationale défend la protection des libertés sur internet.

La cheffe de la Met, Cressida Dick, indique que les gangs publient des vidéos de drill pour se narguer. Elle assure que ce genre musical “glamourise” les violences, notamment au travers des descriptions précises de la joie et de l’excitation d’asséner un coup de couteau.

C’est pourquoi en 2015, l'”opération Domain” est lancée. Elle vise à surveiller l’activité des gangs sur internet. La police s’engage ainsi dans une lutte contre les vidéos incitant à la violence sur YouTube. Si les autorités réfutent appliquer une censure et assurent ne pas entraver la liberté d’expression, la police britannique a tout de même fait disparaître bon nombre de contenus.

En janvier 2021, la BBC dénombrait 579 requêtes de la part des autorités depuis novembre 2016. 522 de ces “contenus potentiellement dangereux” ont été supprimés. En 2021, Vice compte cette fois 510 signalements pour des vidéos de drill. YouTube s’est soumis aux demandes de la police britannique dans 96,7% des cas.

Lorsque l’”opération Domain” est rebaptisée “projet Alpha” en 2021, YouTube a accordé à la Metropolitan Police le statut de “trusted flagger” (“signaleur de confiance”), une première pour les forces de l’ordre. Ce label s’inscrit dans un programme de modération incluant des autorités administratives et des ONG. L’objectif est de fournir aux “trusted flagger” des outils puissants pour signaler plus efficacement des contenus.

Partenariat décrié

D’après l’Electronic Frontier Foundation, YouTube ne serait pas aussi sévère avec les contenus relatifs à cette musique sans son partenariat avec la police londonienne.

“Lorsque les sites coopèrent avec les agences gouvernementales dans le cadre des systèmes de modération, la plateforme est par nature biaisée en faveur des positions du gouvernement et donne aux forces de l’ordre une influence démesurée pour contrôler le dialogue public, supprimer la dissidence et étouffer les mouvements sociaux, dénonce l’ONG. Cela pousse également les plateformes à modérer des discours qu’elles n’auraient peut-être pas choisi de modérer elles-mêmes.”

L’organisme tacle également les forces de l’ordre et leur “analphabétisme de la rue”. Selon elle, en associant systématiquement la musique à la violence, les autorités exacerbent l’idée que la drill dépeint des actions réelles que les auteurs auraient vues ou faites, plutôt qu’une “expression artistique communiquée dans un langage culturellement spécifique que la police est rarement en mesure de décoder”.

Pourtant, le genre musical semble également visé dans son pays d’origine. Le maire de New York, Eric Adams, a comparé la drill aux tweets de Donald Trump, en appelant à son retrait des réseaux sociaux.

“Nous avons retiré Trump de Twitter à cause de ce qu’il déversait, a-t-il déclaré en février 2022. Pourtant, nous autorisons la musique, l’affichage d’armes à feu, la violence. Nous permettons que cela reste sur ces sites.”

Le système de modération à l’anglaise se généralisera-t-il à l’ensemble des réseaux sociaux? Pour l’heure, la Metropolitan Police cible principalement des contenus mis en ligne sur YouTube. Mais en mars 2022, les forces de l’ordre de Londres ont assuré qu’elles travaillaient également en collaboration avec Facebook, Instagram, TikTok et Twitter.

BFM