Louis Pasteur : Une carrière jalonnée de polémiques

La France célèbre cette année le bicentenaire de la naissance de Louis Pasteur. Son œuvre au service de la santé humaine, perpétuée par les instituts qui portent son nom, est incontestée. Sa carrière scientifique fut cependant marquée par de violentes polémiques, dans lesquelles Pasteur ne se montra pas toujours sous son meilleur jour.

Jules Guérin, Gabriel Colin, Michel Peter… Ces noms n’évoquent aujourd’hui plus rien, ou presque, même aux amateurs d’histoire des sciences. Membres des Académies des sciences ou de médecine, ils furent certains des plus fervents critiques de Louis Pasteur, en une époque où le débat scientifique se jouait pour beaucoup dans les séances hebdomadaires des cénacles du quai Conti. L’histoire leur a donné tort… mais pas toujours. D’un tempérament polémiste, voire obstiné, Louis Pasteur répondit souvent à leurs objections de manière autoritaire, en recourant parfois à des arguments éloignés des règles du débat scientifique.

S’il avait raison, était-ce pour de bonnes raisons ? Cette question traverse la nouvelle biographie de Pasteur par l’historien et philosophe des sciences Michel Morange, la première à s’attaquer à la carrière d’un des plus célèbres savants français depuis un quart de siècle. À l’occasion de cet événement éditorial, retour sur la carrière d’un Louis Pasteur aujourd’hui consensuel, mais dont le vivant fut de bruit et de fureur.

Pasteur s’investit beaucoup dans la défense de ses travaux de recherche fondamentale sur la génération spontanée (ci-dessus, une caricature de Luque, en 1884), sans perdre de vue les opportunités de financement que lui offrent ses découvertes sur la fermentation (page ci-contre, un brevet d’invention pour un procédé de fabrication de la bière, déposé par Louis Pasteur le 28 juin 1871).

Le 5 décembre 1862, Louis Pasteur est élu membre de l’Académie des Sciences. L’homme aime les honneurs, et aspirait à cette consécration de longue date. À l’âge de 40 ans, il a apporté d’importantes contributions à la chimie, discipline à laquelle il a été formé au sein de l’École normale supérieure. Sa carrière académique n’a jusque-là connu que de rares controverses feutrées entre savants. Avec son élection à l’Académie des sciences, il devient un personnage public, impliqué dans des polémiques qui débordent du petit milieu scientifique.

Tel est le cas de la vive controverse qui oppose Louis Pasteur à Félix Pouchet, directeur du Museum d’histoire naturelle de Rouen, à propos de la génération spontanée. L’enjeu en est le suivant : la vie peut-elle apparaître spontanément à partir de matière organique ? Pouchet en est persuadé, mais Pasteur ne le pense pas. Ce dernier avance pour argument les expériences qu’il a menées avec ses ballons à cols de cygne. Ces réceptacles de verre contenant une suspension de levure stérilisée par la chaleur restent exempts de micro-organismes observables au microscope, preuve que les germes contenus dans l’air n’ont pu se développer car retenus par le S couché de la verrerie.

Pasteur montre aussi que des ballons stériles ouverts se troublent (signe de l’apparition de microorganismes) d’autant moins que l’ouverture se fait en altitude, comme si les germes contenus dans l’air étaient de moins en moins nombreux. L’Académie des sciences lui attribue en 1862 un prix pour cette découverte. Mais Félix Pouchet reproduit cette expérience dans les Pyrénées et aboutit à une conclusion différente. À des altitudes supérieures à celles de Pasteur dans les Alpes, il observe que des microorganismes apparaissent comme spontanément dans des ballons stérilisés. L’Académie des sciences forme une nouvelle commission qui demande à Pouchet et Pasteur de reproduire devant elle leurs expériences. Mais les deux protagonistes refusent.

Une controverse très politique

La presse s’empare de ce débat, qui a aussi une dimension philosophique, voire politique. Si la génération spontanée est possible, alors il n’est pas nécessaire de postuler un dieu créateur. En ce très conservateur Second Empire, la gauche républicaine – dont un jeune médecin nommé Georges Clémenceau – défend donc la génération spontanée. Pasteur, catholique et proche de la famille impériale, est bien conscient des enjeux du débat. « Quelle conquête pour le matérialisme s’il pouvait protester qu’il s’appuie sur le fait avéré de la matière s’organisant elle-même, prenant vie d’elle-même », déclare-t-il lors d’une conférence solennelle à la Sorbonne en 1864. Mais une bonne partie de la presse de vulgarisation scientifique, alors en plein essor, continue à défendre la possibilité de la génération spontanée, ce qui vaut à certains journaux des lettres courroucées de Pasteur.

Le débat sur la génération spontanée prend ensuite une dimension européenne. Le chimiste allemand Justus von Liebig publie plusieurs articles expliquant que la formation du vinaigre est un processus purement chimique, et non le résultat d’une fermentation par des levures microscopiques convertissant l’alcool en acide acétique comme pense – avec juste titre – l’avoir établi Pasteur. À l’Académie des sciences, Edmond Frémy et Auguste Trécul soutiennent la théorie de Liebig, qui décède en 1873. Ils contestent le rôle de la levure dans la production du vinaigre, soutenant qu’il apparaît par une génération spontanée. Les débats sont vifs, et Pasteur répond à ses contradicteurs par des expériences astucieuses. Frémy soutient que la génération spontanée ne se produit que dans de petits volumes ? Pasteur dépose une goutte de jus de raisin dans des ballons stériles miniaturisés, les ouvre et contraint son adversaire à constater, en le goûtant s’il le faut, que la fermentation a bien eu lieu. Mais son argumentation ne brille pas toujours par sa rigueur scientifique. Il accuse ainsi ses adversaires de soutenir un point de vue allemand, accusation infamante quelques années après la défaite française de 1871, mais bien éloignée des règles du débat scientifique !

caricature pasteur académie des sciences

En 1862, Louis Pasteur, qui aspirait à cette consécration, est élu membre de l’Académie des sciences (caricature par B. Moloch, parue dans La Chronique Parisienne, en 1885). Des débats enlevés se tiendront dans ce cénacle, entre le savant et ses contradicteurs. © Institut Pasteur/Musée Pasteur

Une autre controverse arrive d’Angleterre, quelques années plus tard, lorsque le médecin et physiologiste Henry Charlton Bastian affirme avoir observé une génération spontanée de microorganismes dans de l’urine chauffée à 100 °C, puis refroidie en présence de potasse. Pasteur reproduit cette expérience (en utilisant cependant de l’urine prélevée directement dans la vessie, contrairement à Bastian), mais constate que l’urine reste stérile. Il invite Bastian à Paris pour confronter leurs expériences. Le séjour du savant anglais en 1877 tourne court, et Pasteur croit triompher. Il est en fait probable que les expériences de Bastian aient été correctes : certains microorganismes peuvent survivre, en milieu alcalin, au chauffage à 100 °C. Quoique très attentif aux aspects techniques de la stérilisation, Pasteur avait pris l’habitude de considérer les expériences tendant à prouver l’existence d’une génération spontanée comme relevant de mauvaises manipulations. « Cet épisode révèle l’une des limites de la démarche scientifique de Pasteur : il a plus souvent raison dans ce qu’il affirme que dans ce qu’il néglige », observe l’immunologiste Patrice Debré, l’un des derniers biographes de Pasteur (Louis Pasteur, Flammarion, 1994).

Une théorie des maladies

Si Pasteur met une telle ardeur à combattre l’idée de génération spontanée, c’est qu’il y voit la pièce maîtresse de la théorie des maladies qu’il est en train d’élaborer. « Savez-vous pourquoi j’attache un si grand prix à vous combattre et à vous vaincre ? C’est que vous êtes un des principaux adeptes d’une doctrine médicale suivant moi funeste au progrès de l’art de guérir, la doctrine de la spontanéité de toutes les maladies », écrit-il à Bastian, en 1877, alors que la controverse entre les deux savants bat son plein. À rebours de l’opinion médicale alors dominante, qui explique la survenue de maladies comme l’effet d’un « terrain » ou d’une « constitution », Pasteur est persuadé qu’elles proviennent de microorganismes, dont il entreprend l’identification. Il est donc essentiel pour lui de démontrer que ces microorganismes ne peuvent apparaître spontanément, comme le soutient la théorie de la génération spontanée qui conservera des partisans jusqu’à la fin des années 1880, car cela obligerait à revenir à l’idée de terrain, de maladie venant du « dedans » plutôt que du « dehors ». À partir de 1877, son laboratoire de l’École normale supérieure se consacre intégralement à cette entreprise. Cette réorientation médicale du travail de Pasteur va conduire à certaines des controverses les plus violentes, notamment au sein de l’Académie de médecine où il a été élu en 1873. Comme le note Michel Morange, « la violence des affrontements qui opposèrent Pasteur à ses contradicteurs n’a rien à envier à celle des débats au sein de la Convention pendant la Révolution, si ce n’est que le destin des vaincus se révéla moins tragique ».

Un Pasteur vénal ?

Durant toute sa carrière, Louis Pasteur a entretenu de nombreux liens avec des entreprises exploitant son savoir, ce qui lui fut reproché par les tenants d’une science pure et désintéressée. En 1857, il dépose son premier brevet, consacré à un nouveau procédé de production d’alcool à partir de betterave. Il est alors professeur à la toute nouvelle faculté des sciences de Lille, où il fréquente l’élite économique du Nord, au cœur de la révolution industrielle. En 1861, de retour à son alma mater de l’École normale supérieure, il dépose un brevet sur la fermentation acétique, qui permet la fabrication du vinaigre. Pour Pasteur, toujours à la recherche de financement pour son laboratoire, ces dépôts de brevet visent à permettre la continuation de ses recherches. En 1873, il fonde la « Société des bières inaltérables (procédé Pasteur) » dont il est actionnaire, qui commercialise de très patriotiques « bières de la revanche » dans une France traumatisée par la défaite contre la Prusse. Une autre société suit, en 1881, chargée de commercialiser dans le monde entier le vaccin contre le charbon qu’il a inventé. Ce n’est qu’avec la fondation de l’institut qui porte son nom, en 1888, que Pasteur se verra déchargé de la recherche permanente de financements pour son laboratoire. À son décès, son patrimoine, qui a été multiplié par cinquante depuis son mariage, s’élève à un million de francs. Chercheur talentueux, Louis Pasteur était aussi un entrepreneur avisé, en phase en cela avec son époque d’essor du capitalisme.

Brevet d'invention déposé par Louis Pasteur

Brevet d’invention pour un procédé de fermentation de la bière déposé par Louis Pasteur en 1871.

Ce tournant vers la santé humaine du travail de Pasteur débute pour lui par une grave déconvenue. C’est de l’Allemagne détestée qu’est venue la première démonstration qu’une maladie peut être causée par un microorganisme. Robert Koch, un médecin de campagne alors totalement inconnu, publie en effet en octobre 1876 un article retentissant démontrant que la bactérie qu’il nomme Bacillus anthracis, cultivée en laboratoire et injectée à un mouton, déclenche la maladie du charbon, alors fléau du bétail redouté des éleveurs. De plus, Koch montre que la bactérie peut former des spores, très résistants, dont la présence dans le sol permet d’expliquer le mystère des prés « maudits » dans lesquels moutons et vaches attrapent spontanément le charbon. Piqué au vif dans son orgueil national, Pasteur se lance à son tour dans des études sur le charbon. Dans l’historique des recherches par lequel il a l’habitude de commencer ces articles, il minore, quand il ne passe pas sous silence, le travail de Koch et s’attribue le mérite d’avoir démontré pour la première fois qu’un microorganisme peut induire une maladie.

En 1878, Pasteur donne à l’Académie de médecine une conférence dans laquelle il se présente comme le fondateur de cette nouvelle théorie des germes. C’est le début d’un long conflit avec une bonne part du monde médical. Gabriel Colin est un de ses principaux opposants. Ce médecin vétérinaire pense avoir démontré que le sang d’un animal charbonneux peut transmettre la maladie alors que l’on n’y observe aucun microorganisme. Pasteur répond à cette objection – sans doute erronée, et due à une mauvaise observation – par un torrent d’invectives, en comparant Colin à un homme affirmant que le jour n’existe pas puisqu’il vit dans une pièce aux volets clos. Ces échanges tendus n’empêchent pas Pasteur de poursuivre ses recherches sur le choléra des poules et le charbon, les deux maladies animales sur lesquelles son travail se focalise. En 1880, il présente à l’Académie de médecine une note décrivant ses recherches sur la prévention du choléra des poules, dans laquelle il mentionne son « idée de recherche des virus-vaccins des maladies virulentes qui ont désolé à tant de reprises et désolent encore tous les jours l’humanité », sans dire un mot de ce qu’il envisage. C’est cette fois le médecin Jules Guérin qui s’indigne de la manière de Pasteur d’évoquer des travaux en cours sans les décrire. Guérin obtient le 27 juillet 1880 un vote de l’Académie de médecine condamnant Pasteur pour le secret dont il entoure ses expériences.

Face aux médecins

Pasteur songe alors à démissionner de l’Académie de médecine. Mais sa volonté d’appliquer un jour aux maladies humaines ses vaccins mis au point chez les animaux le conduit à initier devant l’Académie un débat sur les rapports entre variole et vaccine. Rappelons que les travaux de Jenner au XVIIIe siècle avaient permis d’obtenir la première prévention d’une maladie humaine – la variole – par injection du pus de vaches atteintes de la vaccine, une maladie comparable. Mais cet indéniable succès thérapeutique reposait sur une grande ignorance théorique. Cette première vaccination reprenait la tradition ancienne de la variolisation (l’injection du pus de malades atteints de la variole) sans que l’on comprenne les mécanismes biologiques sous-jacents. Les médecins s’en accommodaient. Pas Pasteur, le chimiste. Jules Guérin s’élève à nouveau contre cette prétention de Pasteur à s’occuper de médecine, et lui demande de préciser son argumentation selon laquelle un même type d’agent microbiologique est la cause tant de la vaccine que de la variole. Exaspéré, et un rien arrogant, Pasteur refuse « de répondre à la curiosité indiscrète, intempestive et malsaine de M. Guérin » et conclut : « Nous serons deux désormais en présence et nous verrons lequel des deux sortira éclopé et meurtri de cette lutte. » Bien qu’âgé de 79 ans, Guérin provoque Pasteur en duel ! Le combat n’a pas lieu, mais Pasteur s’abstient de siéger à l’Académie de médecine pendant quelques mois.

C’est donc en son absence que se déroule le dernier grand affrontement entre Pasteur et une partie du monde médical, à l’occasion de ce qui reste aujourd’hui comme la plus grande avancée du savant : la découverte de la vaccination contre la rage. Son contradicteur est à présent le médecin Michel Peter. La manière dont le traitement inventé par Pasteur a permis de sauver deux enfants mordus par des chiens enragés d’une mort certaine lui a valu une gloire internationale. Pasteur devient « le bienfaiteur de l’humanité » que l’on célèbre aujourd’hui encore. Mais Michel Peter, porte-parole en cela d’une partie du monde médical, se montre dubitatif. Il rapporte n’avoir rencontré, en trente-cinq ans de carrière hospitalière, que deux cas de rage.

« Pour amplifier les bienfaits de sa méthode et pour en masquer les insuccès, M. Pasteur a intérêt à faire croire plus forte la mortalité annuelle par la rage », insinue-t-il. L’argument est polémique, mais souligne une évidence : la rage étant rare, elle est souvent mal diagnostiquée et on peut la confondre avec d’autres maladies. Ainsi peut-être les patients que Pasteur prétend avoir sauvés souffraient-ils d’autre chose que de la rage ? Lors de la séance du 4 janvier 1887, changement d’argumentaire : Peter rapporte le cas d’un patient ayant été mordu par un chien présumé enragé, puis inoculé avec le vaccin inventé par Pasteur, qui est cependant décédé. Mais le rapport de force au sein de l’Académie de médecine a changé. Les partisans de Pasteur – qui refuse à présent de siéger – rétorquent que rien ne prouve que le patient de Michel Peter est bien décédé de la rage. Peter a cependant mis le doigt sur une possibilité réelle : celle de l’accident vaccinal. Les mouvements que l’on appelle aujourd’hui antivax naissent ainsi du vivant de Pasteur.

Un passage controversé à la direction de l’École normale

En 1862, Louis Pasteur, qui enseignait à la faculté des sciences de Lille, est nommé directeur des études scientifiques de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il fait merveille dans ces fonctions, recrutant parmi les jeunes normaliens plusieurs de ses futurs collaborateurs pour son laboratoire qui y est installé. Mais Pasteur est aussi nommé administrateur de l’École, poste consistant à organiser la vie quotidienne des élèves qui en sont pensionnaires. Son tempérament autoritaire et ses convictions conservatrices se heurtent alors aux opinions des jeunes normaliens, souvent républicains et hostiles au Second Empire. Le conflit se noue pour une banale affaire de cantine. Le 6 mars 1863, les élèves littéraires de l’École déclarent infect le ragoût de la cantine : un prétexte pour contester la direction de Pasteur et sa proximité avec le Second Empire. Pasteur répond à cette fronde par des menaces d’exclusion des élèves frondeurs, qui se déclarent prêts à démissionner. L’affaire remonte au ministère, qui temporise. Lorsque Pasteur abandonne ses responsabilités à l’École normale supérieure en 1867, il laisse un meilleur souvenir comme directeur des études scientifiques que comme administrateur.

Que retenir de cette carrière jalonnée de controverses ? Leur analyse est elle-même l’objet d’une controverse entre historiens des sciences. Pour les tenants d’un courant dit « relativiste », Pasteur a souvent utilisé, face à des contradicteurs souvent provinciaux, les arguments d’autorité que lui permettait sa position de chercheur parisien bien introduit dans les cercles du pouvoir du Second Empire puis de la Troisième République naissante. Ce faisant, il se montrait souvent d’une certaine mauvaise foi dans l’examen des données expérimentales. « Durant toute la controverse sur la génération spontanée, Pasteur qualifia de “ratées” presque toutes les expériences – y compris les siennes – au cours desquelles la vie apparaissait mystérieusement et de “réussies” toutes celles qui aboutissaient au résultat inverse », observaient les historiens des sciences canadien et américain John Farley et Gerald Geison dans un article fameux publié en 1974. Pour les tenants du courant dit « rationaliste », c’est au contraire les adversaires de Pasteur qui s’affranchissaient de la méthode scientifique en y mêlant des considérations idéologiques, et surtout en expérimentant avec moins de rigueur que Pasteur.

Ces débats entre relativistes et rationalistes, très présents en histoire des sciences dans les années 1980 et 1990, semblent aujourd’hui s’estomper. Comme l’écrit Michel Morange, « la durée des débats auxquels Pasteur participa s’explique en partie par son désir de faire plier ses adversaires, de les forcer à reconnaître qu’ils avaient tort et lui raison. Le ton franc, sinon cassant, qu’il employa souvent n’arrangea rien. […] Dans la plupart des cas, le vrai était entièrement du côté de Pasteur : seule une observation trop distante des arguments échangés ou une sympathie naturelle pour les “petits” et les “perdants” incline vers une opinion contraire ». Et l’historien des sciences de conclure : « Ces controverses nous intéressent cependant car, même sans avoir raison, les adversaires de Pasteur pointaient du doigt des insuffisances dans ses explications et l’ont forcé à les compléter. »

Vaccin contre la rage : une éthique aujourd’hui discutable

L’invention du traitement vaccinal contre la rage est aujourd’hui la principale raison de la renommée de Louis Pasteur. Pourtant, les conditions dans lesquelles il mena ces expériences laissent aujourd’hui songeur. Avant les petits Joseph Meister et Joseph Jupille, sauvés de la rage en 1885 par le traitement de Pasteur, le traitement vaccinal n’avait été testé que sur deux adultes et de façon non concluante. Pasteur avait pourtant une idée novatrice en la matière : « Si j’étais roi ou empereur […], voici comment j’exercerais le droit de grâce sur les condamnés à mort. J’offrirais à l’avocat du condamné, la veille de l’exécution de ce dernier, de choisir entre une mort imminente et une expérience qui consisterait dans des inoculations préventives de la rage. […] Moyennant ces épreuves, la vie du condamné serait sauve », écrit-il à l’empereur du Brésil en septembre 1884. Sa proposition reste sans suite. L’examen détaillé des cahiers de laboratoire de Pasteur, mené par les historiens des sciences Antonio Cadeddu et Gerald Geison, montre que Pasteur n’avait aucune preuve définitive de l’efficacité du traitement qu’il fit administrer au jeune Joseph Meister. Mais peut-être la chance fait-elle partie des ingrédients d’une belle carrière scientifique ?

Caricature de Louis Pasteur portant de nombreuses médailles.

En 1862, Louis Pasteur, qui aspirait à cette consécration, est élu membre de l’Académie des sciences (caricature par B. Moloch, parue dans La Chronique Parisienne, en 1885). Des débats enlevés se tiendront dans ce cénacle, entre le savant et ses contradicteurs. © Institut Pasteur/Musée Pasteur

« Mettre fin au mythe Pasteur autant qu’à sa déconstruction » – Trois questions à Michel Morange, auteur de la biographie Pasteur (Gallimard, octobre 2022).

Michel Morange est professeur émérite de biologie à Sorbonne-Université, rattaché à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques.

Qu’est-ce que votre biographie apporte par rapport aux nombreuses précédentes ?

Je dirais qu’elle les remplace car ces biographies ne sont plus lisibles aujourd’hui. Celles écrites dans la tradition hagiographique sont devenues « insupportables ». Le travail de déconstruction du mythe qui s’est opéré à partir de 1980 n’a engendré que peu d’ouvrages parce que l’écriture même d’une biographie apparaissait aux yeux de ces déconstructeurs comme un retour au mythe. En outre, les rares livres qui furent produits, tel celui de Gerald Geison, se focalisaient sur seulement quelques épisodes de la vie de Pasteur, ceux où le travail de déconstruction s’avérait le plus nécessaire. Bruno Latour, qui nous a malheureusement quittés cet automne, prenait tellement de hauteur, replaçant Pasteur dans les transformations de son époque, qu’il négligeait Pasteur lui-même, et pour combler ce vide reprenait sans les critiquer les légendes pasteuriennes traditionnelles. Le but de ce livre est de laisser définitivement derrière nous le mythe aussi bien que la lutte contre le mythe. Il est grand temps de parler de Pasteur comme nous parlerions de n’importe quelle personnalité qui a laissé son nom dans l’histoire.

Comment avez-vous travaillé ? Avez-vous utilisé de nouvelles sources ou des sources négligées ?

Les historiens ont à leur disposition les cahiers de laboratoire de Pasteur qui sont accessibles depuis les années 1970. Ils ont surtout été utilisés pour montrer que le déroulement des événements n’avait pas été celui rapporté dans les biographies traditionnelles, une arme pour déconstruire le mythe. Mais ils nous révèlent bien plus sur le travail fait jour après jour par Pasteur, sa « méthode », et même les évolutions parfois brutales de ses conceptions. À condition, comme disait Michel Foucault, de prêter plus d’attention aux expériences dont nous ne voyons pas l’intérêt qu’à celles qui annoncent les découvertes futures. Tous les cahiers de laboratoire n’ont d’ailleurs pas reçu la même attention : si ceux sur la mise au point du vaccin contre la rage ont été épluchés, il n’en a pas été de même de ceux, nombreux, sur les fermentations.

Il y a aussi et même surtout l’ensemble des publications, scientifiques et autres, de Pasteur, éditées par son petit-fils. Les historiens des sciences se méfient souvent des publications scientifiques qu’ils considèrent comme « expurgées » par les scientifiques eux-mêmes de tout ce qui permettrait de reconstituer le chemin suivi. Si cela est parfois vrai, une lecture attentive révèle néanmoins souvent des informations qui ont été jusque-là laissées de côté. La fameuse communication de Pasteur à l’automne 1885 dans laquelle il annonce la vaccination de Joseph Meister a été maintes fois décrite, mais bien peu des commentateurs ont remarqué que Pasteur y démontre n’avoir aucune explication des effets bénéfiques de la vaccination !

Que nous apprennent les transformations de l’historiographie sur Pasteur ?

Nous sommes bien plus conscients qu’autrefois que l’historien questionne le passé à partir des interrogations du présent. La pandémie de Sars-Cov-2 n’est pas sans incidence sur la manière dont nous interrogeons l’œuvre pasteurienne ! Et cela enrichit la palette de nos questions.

Les historiens actuels prêtent aussi beaucoup plus d’attention aux modèles dits flous et aux métaphores dont les scientifiques se servent, au moins provisoirement, pour pallier les limites de la connaissance. Pasteur est, de ce point de vue, un riche sujet d’étude car, depuis ses premiers travaux de cristallographie jusqu’aux essais de vaccination, il a usé, et même abusé, de ces outils. Cet aspect important de la pensée de Pasteur n’a été vu ni par ses hagiographes ni par ses détracteurs : les premiers ne pouvaient imaginer que la pensée de Pasteur ait été floue, et les seconds douter qu’il n’ait pas été un scientifique sûr de détenir la vérité comme il aimait à se présenter. Une fois comprise cette caractéristique de son activité intellectuelle, on interprète beaucoup mieux certains épisodes de sa vie. Cela ne retire rien, au contraire, à sa créativité.

Pour la science