“Luther et Mahomet” : Le cousinage ambivalent entre protestantisme et islam

Depuis la Réforme et pendant des siècles, la religion musulmane a engendré un trouble chez les protestants. Une histoire dont le théologien Pierre-Olivier Léchot retrace les contours dans l’ouvrage “Luther et Mahomet”.

Au XVIe siècle, l’initiateur du protestantisme Martin Luther a soutenu la première édition moderne du Coran en latin. Une publication qui n’allait pas de soi à son époque et dont le réformateur originaire de Wittenberg a aussi écrit la préface. Cet acte fondateur a posé les bases des rapports entre protestantisme et islam, des rapports ambivalents jusqu’à aujourd’hui.

Le théologien et professeur d’histoire moderne à l’Institut protestant de théologie de Paris Pierre-Olivier Léchot retrace l’histoire et les enjeux de ce cousinage entre protestantisme et islam dans son livre “Luther et Mahomet”.

Martin Luther face à l’islam

Depuis la Réforme, la tradition protestante a été traversée par un intérêt récurrent pour l’islam. Un intérêt déjà présent chez Martin Luther, l’initiateur du protestantisme, qui avait une position assez complexe par rapport à l’islam.

Le réformateur voyait dans l’islam une grave menace, notamment en raison de l’avancée ottomane vers l’Europe centrale au XVIe siècle. Cette situation le pousse à adopter une lecture apocalyptique de cette religion qui l’amène à considérer Mahomet comme une figure de l’antéchrist et la conquête ottomane comme un signe de la fin des temps. En même temps, il y a chez le réformateur la volonté de savoir ce qu’est l’islam, de le connaître, à travers l’étude du texte sacré qu’est le Coran.

Le moine de Wittenberg a ainsi contribué à l’édition et à l’impression du premier Coran en latin, dont il a signé la préface. “Il est convaincu que le texte du Coran publié est en fait une arme contre l’islam et contre les Turcs, parce que ce qui le frappe quand il lit le texte du Coran, c’est une forme d’incohérence du texte”, indique Pierre-Olivier Léchot.

Le trouble protestant face à l’islam

Pourtant, dès le XVIe siècle, les polémistes catholiques révèlent les ressemblances entre le protestantisme et l’islam. Ils voient dans la Réforme une espèce de cinquième colonne de l’islam en Europe et mettent en évidence des similitudes doctrinales comme la prédestination, la volonté de retourner aux textes fondateurs, le refus des images ou celui de tout clergé.

“C’est un rapprochement qui va très vite travailler les auteurs protestants. Certains vont vouloir mettre ça à distance, d’autres, durant deux cents ans, vont s’interroger sur cette proximité”, indique Pierre-Olivier Léchot. Cette seconde tradition va continuer, sans cesse, à tracasser le protestantisme sur cette proximité entre l’islam et le christianisme.

Si Luther adopte une démarche critique lors de la publication du texte latin du Coran, Théodore Bibliander, son éditeur zurichois, en souligne pour sa part la convergence avec la foi chrétienne:

La doctrine de Mahomet porte avec elle un grand accord avec la doctrine orthodoxe du Christ dans la mesure où elle confesse un seul vrai Dieu et prêche magnifiquement le Christ, déteste les Juifs et les adversaires du Christ et ne met pas peu d’autres choses en avant afin que les téméraires pensent que le Christ et Mahomet sont des alliés et des confédérés.” – Théodore Bibliander (XVIe siècle)

Si cette déclaration vise en premier lieu à justifier la publication d’un texte que tout le monde condamne, Pierre-Olivier Léchot y décèle la surprise de son auteur face à “un texte plein de respect pour le Christ, qui ne dit rien de méchant au sujet de la vierge, qui rapporte tout un tas de propos acceptables et recommandables sur le plan moral“.

Ce doute, cette forme d’attirance-répulsion, de Bibliander à la lecture du Coran, va continuer à influencer le protestantisme à travers toute son histoire et jusqu’à aujourd’hui, selon Pierre-Olivier Léchot. C’est ce qu’il appelle le trouble protestant face à l’islam, une thèse au centre de son ouvrage “Luther et Mahomet”.

RTS