Luxembourg : Le Grand-Duché en route vers la décolonisation de l’espace public

Les rues, bâtiments et monuments liés au colonialisme «à la luxembourgeoise» sont accusés de perpétuer les formes d’oppression passées dans l’espace public. Les réflexions citoyennes quant au sort de ces représentations alimentent un débat démocratique.

Revenons, le temps d’un instant, en mai 2020. Alors que le monde fait face à une pandémie déconcertante, une vague d’indignation s’empare des États-Unis à la suite de la mort George Floyd, étouffé par un policier à Minneapolis. L’Oncle Sam s’embrase et le mouvement de protestation se répand à travers le globe. Çà et là, des manifestants se réunissent pour dénoncer le racisme systémique et les violences policières visant majoritairement la population noire.

En juin 2020, un collectif luxembourgeois a emprisonné la fontaine Nicolas Cito à Bascharage, accusé de perpétuer l’idéal colonialiste dans l’espace public.

Dans le sillage de la protestation, les statues et monuments représentant des figures, qui ont eu, de près ou de loin, des liens avec l’esclavage et la traite négrière, sont détériorés, décapités, voire déboulonnés. En Europe, la traduction de cette trépidation s’est davantage focalisée sur les personnalités historiques ayant eu une implication dans la colonisation ou dans la propagation des thèses racistes, qui ont servi à la justifier.

Léopold II en Belgique, Colbert en France, et même Winston Churchill en Angleterre, dont plusieurs de ses propos sur les questions raciales ont été exhumés. Toutes leurs représentations sont devenues des cibles pour les militants antiracistes, déterminés à remettre en question le discours officiel et dominant qui règne dans l’espace public.

Des centaines de luxembourgeois présents au Congo

Quid du Luxembourg, dont la contribution au colonialisme est peu à peu mise aux oubliettes? Rappelons-le d’emblée : le Grand-Duché n’a pas acquis de colonies au sens de possession, mais des centaines de fonctionnaires et magnats luxembourgeois ont été présents au Congo dès l’imposition de la colonie belge en 1885, et ce, jusqu’à l’indépendance, en 1960.

Il y a tout juste 100 ans, le statut des Luxembourgeois au Congo devenait d’ailleurs le même que celui des Belges. Des soldats ont également rejoint les garnisons hollandaises afin d’opérer dans les Indes orientales. Ainsi, à travers les Pays-Bas et la Belgique, le Luxembourg a aussi apporté sa pierre à la colonisation, et ainsi, profité de ses retombées économiques.

Certaines rues, bâtisses et monuments, qui composent l’espace public luxembourgeois, sont encore empreints de cette frange de l’histoire : «Il n’y a pas eu, comme en France et en Belgique, la persistance d’une héroïsation des acteurs de la colonisation. Mais comme partout dans l’Europe de l’Ouest, les représentations culturelles se sont maintenues très longtemps», analyse Régis Moes, historien spécialisé sur la colonisation et conservateur au musée national d’Histoire et d’Art du Luxembourg (MNHA). Après plusieurs actions portées par des associations, le sujet est devenu, en l’espace de deux ans, un enjeu démocratique au Luxembourg.

Invisibiliser pour dominer

Loin d’être une simple lubie iconoclaste, ce mouvement s’inscrit dans une volonté de déconstruire les systèmes de pensées hérités de la colonisation, en remontant aux origines profondes du racisme : «Entre les 400 ans d’esclavage et la colonisation, une certaine image des Noirs a eu le temps de se cristalliser dans toute Europe de l’Ouest. Il faut en comprendre la racine», soulève Sandrine Gashonga, l’une des fondatrices de Lëtz Rise Up. Mobilisée contre toutes les formes de discriminations, l’association œuvre pour le bien-être de chacun dans la société luxembourgeoise, en organisant des séminaires, des formations et des manifestations artistiques.

Après la vague Black Lives Matter, la décolonisation de l’espace public est devenue, progressivement, son cheval de bataille : «Avec ce mouvement qui partait des États-Unis, on a vu émerger des interventions fortes sur le sujet. Entre l’étude de Régis Moes sur la participation du Luxembourg à la colonisation, puis l’action de Richtung 22 avec l’emprisonnement de Nicolas Cito, on a commencé à travailler sur ça», narre Sandrine Gashonga.

Le « cas Nicolas Cito »

En juin 2020, le «cas Nicolas Cito» avait fait couler quelques gouttes d’encre. La fontaine en l’honneur de cet ingénieur et manager colonial, située à Bascharage, avait été placée derrière des barreaux par le collectif d’artistes Richtung 22. Archétype du pionnier colonial luxembourgeois, Nicolas Cito s’est rendu au Congo et a notamment dirigé la construction de la voie ferrée entre Matadi et Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa. Bilan du chantier : 5 000 morts.

«Il est devenu très riche et a participé à la rénovation de l’école de Bascharage en 1937. Son neveu Claus Cito a réalisé une sculpture de lui sur cette fontaine, qui a été reconnue officiellement lors d’une cérémonie avec le Premier ministre. Au niveau local, c’était un événement», détaille l’historien Régis Moes. Sur la plaque commémorative du monument sont inscrits les termes de «grand compatriote» et «pionnier colonial» : «On connaît le public luxembourgeois et on sait que c’est difficile de parler de certains sujets sans être complètement marginalisé. On voulait donc approcher la question de manière progressive, mais les termes positifs, qui sont inscrits sur cette plaque, sont trop blessants. Nous avons donc exigé, à travers une pétition, le retrait de cette sculpture», énonce Sandrine Gashonga de Lëtz Rise Up, qui prône également un remplacement du mémorial par une inscription commémorative en mémoire des 5 000 travailleurs congolais.

Le symbole d’un récit dominant

L’objectif n’est pas tant de pointer du doigt les fautes du passé, mais d’expliquer que ces œuvres sont le symbole d’un récit dominant, où certaines voix n’ont pas été entendues. Ces monuments, aussi esthétiques soient-ils, ne font guère mention de l’autre versant, en l’occurrence ici, l’histoire des milliers de Congolais décédés sur le chantier ferroviaire.

Dans le même registre, Sandrine Gashonga accorde une sensibilité particulière à l’histoire des quartiers actuels du ministère de la Santé, situé dans le parc de la Ville : «La Villa Louvigny, qui est aujourd’hui un lieu de pouvoir, a accueilli des expositions des Amazones du royaume du Dahomey en 1900. Il y a une plaque explicative, qui nous décrit un endroit de fête par le passé, mais qui ne fait pas mention de cette histoire, fustige-t-elle, avant de se montrer laconique. Il y a eu des êtres humains réduits en l’esclavage à cet endroit et le parcours de ces femmes devrait être raconté.»

Retirer ou expliquer?

Pour des raisons évidentes, la Villa Louvigny ne sera pas rasée. Toutefois, ce cas permet d’alimenter la réflexion quant aux différentes formes que pourrait adopter cette décolonisation. Au sein des milieux associatifs et militants, la question divise : retirer, expliquer ou éventuellement les deux? «Si l’on retire ces monuments, il faudra répondre à quelques interrogations : pour mettre quoi à la place? Qu’est-ce qu’on propose comme alternative?, s’interroge Pascale Zaourou, la présidente du Comité de liaison des associations d’étrangers (CLAE). Ces questions sont plus importantes pour moi, car on doit être capable d’exposer les raisons qui ont poussé à accomplir ce geste.»

« Il faut expliquer entièrement les événements qui se sont déroulés »

Si l’association n’observe aucune position sur le sujet, Pascale Zaourou a déjà eu l’opportunité d’assister à des conférences de Lëtz Rise Up. Elle a également été amenée à rédiger un texte, sous l’angle du colorisme, dans le cadre de l’exposition du MNHA, dédiée au passé colonial du Luxembourg. Son point de vue dénote avec la ferveur du débat : «En détruisant, est-ce qu’on ne rejoint pas tous les staliniens, qui ont effacé toutes traces du passé et réfuté l’histoire? Est-ce qu’on veut, nous aussi, nier? Il faut, au contraire, expliquer entièrement les événements qui se sont déroulés, exprime-t-elle, en s’appuyant sur l’exemple des Amazones. On se réduit à dire qu’elles étaient des Noires dans des zoos humains, mais pour comprendre la gravité de l’acte, il faut raconter la vie de ces femmes. Elles ont combattu contre de nombreux colons pour défendre leurs terres.»

Sous les différents règnes des souverains du royaume du Dahomey indépendant (actuel Bénin), cette troupe d’élite formait l’avant-garde de l’armée. En Occident, elles sont surtout connues pour avoir longuement résisté aux forces coloniales françaises, notamment lors d’une opération en 1892, qui a mobilisé 3 000 légionnaires. Difficile d’imaginer alors, 53 de ces guerrières, à la fois redoutables et respectés dans leur pays, faire l’objet d’une exposition à travers toute l’Europe.

Pour faire «contrepied» à la composition actuelle de l’espace public, la possibilité d’ajouter des représentations de ces combattantes dans l’espace public a été supposée par Pascale Zaourou. Une remise en perspective sobrement encouragée dans le champ universitaire : «Les historiens ne sont pas là pour décider du sort des monuments, même si la destruction de toutes traces historiques me pose, par définition, un problème dans le cadre de mes fonctions, explicite Régis Moes. Mais il y a la possibilité de remettre en perspective l’espace public par un mécanisme de compensation, en imaginant, par exemple, une avenue Patrice-Lumumba à Luxembourg. Si aujourd’hui, il y a une demande sociale, alors il faut y répondre par un débat démocratique.»

Une portée locale, un mutisme national

Au début du mois de juillet 2020, la décision de changer le nom de la rue «Nicolas-Grang», à Buschrodt, était passée sous les radars. À la demande d’un habitant, le collège échevinal avait mené des recherches dans les publications historiques mentionnant cet officier originaire de Wahl : «Nicolas Grang a fait l’École royale militaire à Bruxelles, puis il a été détaché au Congo de Léopold II, en 1882. Il était chargé de négocier des contrats avec des chefs locaux, avant de décéder de la malaria, un an plus tard. Il est le premier Luxembourgeois mort au Congo», détaille Régis Moes.

Dans plusieurs de ses lettres, il se vante d’exactions commises dans des villages congolais et rapporte de nombreux massacres au nom de la colonisation. Considéré en son temps comme un «pionnier» ayant apporté la «civilisation» en Afrique, une rue avait été baptisée en son honneur. Du fait de l’aspect violent de la carrière de Grang, la bourgmestre de la commune de Wahl a porté la question du retrait du nom de la rue sur la table du conseil communal. Sur les six conseillers, quatre ont approuvé la proposition et deux se sont abstenus.

Nicolas Grang était chargé de négocier avec les chefs locaux africains. Il est le premier Luxembourgeois mort au Congo en 1883.

La rue a donc été renommée «Um schéckelet», soit le surnom local de la voie, tandis que la plaque est aujourd’hui apposée à l’entrée de l’exposition sur le passé colonial. Confier ce panneau à un musée résulte d’un refus de glorifier la personnalité, tout en s’accordant sur la nécessité de ne pas oublier cette histoire. Un choix «politique», qui prend la mesure du rôle particulier que peut jouer un monument ou l’appellation d’une rue, en tant que surface de projection pour les citoyens.

Pourtant, à ce jour, cette décision est l’unique réponse politique apportée à cette interrogation sociale au Luxembourg. Dans une question parlementaire, le Parti pirate, sous les signatures des députés Sven Clement et Marc Goergen, avait demandé des «excuses» au Premier ministre pour d’une part, l’implication du pays dans la colonisation et, d’autre part, les foires coloniales qui se sont tenues à Luxembourg.

Un rapport sur l’implication du Grand-Duché dans la colonisation

Le lien entre la persistance d’un racisme systémique et l’existence de ces monuments avait également été soulevé, mais aucune réponse sur le sujet n’a été émise. Seul un département de recherche, composé de quelques historiens de l’université du Luxembourg, planche actuellement sur un rapport visant à éclaircir l’implication du Grand-Duché dans la colonisation. Peu de détails sont fournis sur l’étude, mais elle devrait servir de base de réflexion aux pouvoirs publics. «Une acceptation de la part de l’État pourrait conduire à ce que ces questions arrivent dans les cours d’école, qui est, par ailleurs, une institution publique. On pourrait ainsi comprendre pourquoi un tel est présent chez nous et parvenir à stopper les discours xénophobes et racistes, détermine Pascale Zaourou, dont les positions sur l’éducation coïncident avec celles de la fondatrice de Lëtz Rise Up.

«Il faut aller directement à la source, en se rendant directement auprès des professeurs et des élèves pour débattre et sensibiliser sur cette thématique. On a eu un rendez-vous avec le service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogiques et technologiques, qui était très ouvert pour faire la promotion des workshops qu’on a conçus pour les professionnels», conclut Sandrine Gashonga. Tous s’accordent à dire que seul un regard lucide et sincère sur notre histoire permettra de rendre l’espace public agréable à tous, «indépendamment de nos origines».

Le Quotidien