Luxembourg : Selon Sandrine Gashonga, “le pays a besoin d’un plan d’action national contre le racisme !”

Sandrine Gashonga est formatrice à la compétence interculturelle et militante antiraciste et féministe décoloniale. Née au Rwanda en 1977, elle arrive au Luxembourg en 1997 en tant que réfugiée. Elle débute dans l’activisme en 2013 au sein d’Amnesty International Luxembourg, avant de devenir co-fondatrice de Lëtz Rise Up en septembre 2019.

Chaque jour, nous nous rendons au travail tout en sachant que les droits fondamentaux des membres de nos communautés ne sont pas garantis. Depuis l’été 2020 la multiplication d’études mettant en lumière au Luxembourg, ici, l’existence de pratiques de profilage racial par la police, là-bas, la sélection scolaire sur une base raciale, ou l’existence de discriminations basées sur la couleur de peau dans l’accès au logement, nous tourmente. Beaucoup d’entre nous tentent d’affronter cette réalité tout en continuant de faire face au quotidien.

Plus qu’un appel à la sympathie, cette lettre est un appel à l’action qui vous est adressé, vous qui devez comprendre la violence du racisme structurel qui a conduit des milliers de personnes à travers le monde à manifester en juin 2020.

Au Luxembourg, le racisme structurel est aussi un problème historique lié au passé colonial occulté, comme le démontre la discrimination à l’emploi et la sélection scolaire. Nous avons besoin de stratégies orientées vers l’action qui montrent votre volonté de protéger la dignité de vos collègues, vos amis ou vos femmes de ménage non blanc-h-e-s. Nous vous tendons la main parce que nous souhaitons que vous preniez conscience de l’urgence de la situation et que vous agissiez concrètement pour résoudre ce problème, en respectant les engagements que le Luxembourg a pris dans le passé.”

A commencer par la promesse faite en 2001 à Durban, lorsque pour la première fois, nous nous sommes engagés à élaborer un plan d’action national contre le racisme (NAPAR); ou lorsque la Chambre des Députés a voté une motion pour l’élaboration d’un NAPAR en juillet 2020; ou lorsqu’au Conseil “Justice et affaires intérieures“ à Bruxelles le 4 février 2022, Sam Tanson, ministre de la Justice, s’est engagée à réaliser un plan d’action national sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme d’ici fin 2022. Face à ces engagements, nous ne comprenons pas les déclarations que vous avez faites face à des journalistes le 8 mars dernier, lorsque vous avez affirmé que votre ministère n’élaborerait pas de NAPAR, estimant que le plan d’action pour l’intégration de 2018 (PAN 2018) tenait lieu de NAPAR.

Pourtant, dans le discours sur l’état de l’union de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en septembre 2020, les termes “d’union antiraciste“ ou de “racisme structurel“ montraient l’urgence pour les états membres de s’attaquer sérieusement au fléau qu’est le racisme structurel. L’élaboration d’un Plan d’action européen contre le racisme, devant servir de guide aux états membres, en est une autre preuve. Selon Madame von der Leyen, “il est temps à présent de construire une Union véritablement antiraciste – en condamnant le racisme, mais aussi en agissant“.

Le sentiment d’urgence demande des actions et des engagements forts de la part des états membres. Les politiques ou les stratégies qui répondent à des actes quotidiens de discrimination et de violence racistes fragmentés et isolés ne suffisent plus, il faut agir au niveau structurel. C’est justement la raison d’être d’un NAPAR, dont les stratégies et les actions ne ressemblent en rien à ceux du plan d’action pour l’intégration actuellement en place. Adopter un NAPAR, cela donnerait un signal fort au débat public et contribuerait à changer les mentalités par l’usage de mesures individuelles et de mesures structurelles à la fois.

Nous souhaitons que prenne fin ce désintérêt de votre part pour la question de la discrimination raciale qui date de 2017, lorsque votre ministère a décidé de transformer le PAN d’intégration et de lutte contre les discriminations 2010-2014 en PAN d’intégration 2018 (PAN intégration) en enlevant l’aspect de “lutte contre les discriminations“.

Pourquoi le PAN 2018 est inadapté? Tout d’abord parce qu’il y a une absence de définition claire du racisme, tel que recommandé par le “Guide pratique des Nations-Unies pour l’élaboration des plans d’action nationaux de lutte contre la discrimination raciale“ (2014): “Le concept de discrimination raciale doit donc être défini sans aucune ambiguïté, avec au moins la liste des motifs interdits telle qu’elle figure à l’article premier de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale de 1965.“ D’autre part, le concept de racisme doit inclure ses différentes dimensions, “notamment individuelles, historiques, structurelles et institutionnelles“, ce qui ne figure pas dans le PAN 2018. Le PAN 2018 ne décrit pas non plus clairement la situation de départ en matière de discrimination raciale et n’identifie pas les problèmes à résoudre.

Par-dessus tout, il manque dans le PAN 2018 des actions antiracistes devant être initiées par l’Etat et ne relevant pas de la responsabilité de la société civile, tel qu’identifié dans le document “Lessons for effective national anti-racism policies“ rédigé par le réseau European Network Aganst Racism en 2019, par exemple dans le domaine de la justice, des mesures visant à mieux évaluer l’existence et l’étendue de la discrimination raciale dans l’administration et le fonctionnement de la justice pénale et à créer des services de suivi de la lutte contre la discrimination au sein de l’administration de la justice ou des programmes de formation visant à éliminer tout préjugé racial ou xénophobe de la part des magistrats, des jurés et des autres personnels de la justice et à garantir une application juste et impartiale de la loi.

Prenons par exemple le point 7 de l’objectif 4 du PAN 2018 qui concerne l’éducation. Une comparaison avec ce qui doit figurer dans un NAPAR est édifiante: prenons l’objectif 4, point 4 du PAN 2018: “Encourager les jeunes non luxembourgeois à s’orienter vers l’enseignement supérieur.“ Le constat de départ non formulé dans cette partie du document est l’absence d’élèves étrangers, en particulier les jeunes capverdien-ne-s à l’université, dont l’une des causes, implicite et non formulée, est l’existence de préjugés raciaux lors de l’évaluation ou de l’orientation scolaire de ces mêmes élèves. Dans ce contexte, on peut se demander si le fait d’encourager les jeunes non luxembourgeois à s’orienter vers l’enseignement supérieur, sans aucune prise en compte des pratiques discriminantes des professeurs, aura réellement un impact sur l’accès des jeunes capverdien-ne-s à l’enseignement supérieur.

En réalité, il faut sensibiliser les enseignant-e-s à la question du racisme structurel afin qu’ils et elles aient conscience de leurs biais raciaux et encouragent les élèves racisé-e-s (particulièrement les élèves Noir-e-s) à rejoindre l’enseignement supérieur.

Cet exemple en est un parmi tant d’autres qui concernent les domaines de l’éducation, l’emploi ou la santé et qui montrent qu’il y a une absence de stratégie de votre part en ce qui concerne la lutte contre le racisme. Sinon comment expliquer que seuls trois projets sur 23 dans les appels à projets des PAN 2020 et 2021 concernaient la discrimination raciale?

Sans action de votre part, les personnes non blanches continueront à être défavorisé-e-s.

Le temps est écoulé. Nous devons agir. Si ce n’est pas maintenant, quand?

Tageblat