Lyon (69) : Exposition, “Comment l’image des Amérindiens a été inventée pour masquer leur colonisation”

Dans une passionnante exposition, le Musée des Confluences, à Lyon, revient sur la fabrication d’une imagerie qui a fait du Sioux l’archétype de l’Indien. De la propagande militaire au western, ces clichés ont masqué l’effroyable réalité de la colonisation. Les explications de l’archéologue Laurent Olivier.

Ils ne s’appellent pas Sioux, mais Lakotas. Pourtant, ils sont devenus l’archétype de l’Indien d’Amérique avec sa coiffe de plumes. Dans « Sur la piste des Sioux », le Musée des Confluences, à Lyon, décrypte la fabrication de cette imagerie qui, du cinéma à la publicité, a effacé la diversité culturelle des plus de cinq cents tribus aujourd’hui recensées tout en cachant la réalité révoltante d’une colonisation-extermination.

Cette passionnante exposition coïncide avec la parution de deux livres importants : Notre cœur bat à Wounded Knee, où l’écrivain américain David Treuer raconte la vaste saga des peuples d’Amérique, commencée plus de dix mille ans avant l’ère chrétienne. Et Ce qui est arrivé à Wounded Knee, où l’archéologue Laurent Olivier enquête sur le dernier épisode des guerres indiennes : le massacre de Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, le 29 décembre 1890. Ce jour-là, environ trois cents hommes, femmes et enfants Lakotas sont tués par l’armée américaine. Entretien avec le chercheur pour comprendre en quoi cette journée sanglante est devenu un moment-clé de l’histoire des Amérindiens.

Où en sont les Sioux à la veille de Wounded Knee ?

Ils représentent les ennemis vaincus de l’Amérique. Au départ, c’est un ensemble de tribus guerrières qui bloquent l’expansion des colons vers l’ouest. Entre les Grands Lacs et les Rocheuses, ils occupent le territoire d’à peu près sept États actuels et contrôlent le fleuve Missouri, par où remontent les exportations de produits européens. De plus, ils ont le monopole du commerce des fourrures. La conquête de l’Ouest, qui a commencé dans les années 1840, touche à sa fin en 1890, alors que le pays bascule dans la modernité : le chemin de fer arrive et l’on passe de la société pastorale des pionniers à la civilisation industrielle.

Le mode de vie des Sioux, lui, a été ravagé, car l’armée américaine a supprimé leurs ressources alimentaires en exterminant les bisons. Enfermés dans des réserves représentant moins de 10 % de leur territoire d’origine, les Sioux en sont réduits pour se nourrir à mendier les rations que leur octroie le gouvernement. Leurs enfants sont enlevés à leur famille dès l’âge de 5 ans pour être envoyés dans des écoles où on les bat s’ils parlent lakota. Leurs leaders spirituels sont morts, certains tués. Ils voient qu’ils sont en train de tout perdre et qu’ils sont même au bord de l’extinction.

Les autres tribus sont-elles dans la même situation ?

Oui, ou même déjà éliminées. Mais les Sioux ont imposé à l’armée américaine des défaites cuisantes, comme celle de Little Big Horn, en 1876, où plus de trois cents soldats du général Custer ont été massacrés. Ils sont donc vus comme menaçant la sécurité des États-Unis. Ce qui n’est pas le cas pour d’autres tribus, plus agricoles ou moins guerrières, dont le gouvernement américain se rend plus facilement maître, comme les Navajos ou les Hopis, dans le sud-ouest des États-Unis. “Les Sioux savent que la guerre n’est plus possible.”

Lors de cette journée du 29 décembre 1890, les Lakotas sont-ils menaçants ?

Non. Ils sont séparés les uns des autres et enfermés dans cinq réserves différentes entourées d’une couronne de forts. C’est alors qu’apparaît un mouvement messianique, celui de la Ghost Dance, la Danse des esprits, faisant naître l’espoir d’une régénération du monde indien et d’un départ des Blancs. Un général, Nelson Miles, le monte en épingle pour prétendre que les Indiens veulent renvoyer les colons à la mer. Il demande l’intervention de l’armée. Le New York Times l’accuse de vouloir ainsi déclencher sa propre guerre indienne pour se présenter à l’élection présidentielle en sauveur de l’Amérique. Les Sioux, eux, savent que la guerre n’est plus possible.

Que se passe-t-il précisément ?

Le chef Big Foot a été appelé dans la réserve de Pine Ridge, à peu près à 350 kilomètres de là où il vit, pour négocier les rapports entre les adeptes de la Ghost Dance et l’administration américaine. Il vient pour une mission de paix. Mais, comme les autorités le considèrent comme l’un des leaders de la Ghost Dance, l’armée a pour mission de l’arraisonner avec toute sa troupe, en considérant les Lakotas comme des prisonniers de guerre, puis de les envoyer en déportation à près de 800 kilomètres de là. Mais on ne leur dit pas. Big Foot, d’accord pour suivre l’armée jusqu’à Pine Ridge, ignore donc qu’il sera ensuite déporté. Les soldats américains savent qu’ils ne sont pas assez nombreux pour dominer les Sioux quand ils les arraisonneront. Ils les emmènent à Wounded Knee, un endroit reculé avec une poste équipée d’un télégraphe, et font venir des renforts du 9e régiment de cavalerie pendant la nuit.

Le lendemain matin, les officiers prétextent du besoin de monter un conseil pour parler avec les guerriers. Quand ces derniers se rassemblent, les soldats américains exigent qu’ils abandonnent leurs armes. Les Sioux renâclent : ils ont besoin de ces fusils pour chasser. Le ton monte, il y a des cris. Un coup de feu part. Les Indiens ont dit que c’était par accident, car l’un des soldats avait voulu s’emparer du fusil d’un guerrier. À ce moment-là, les troupes américaines, placées dans le dos des guerriers, à moins d’un mètre d’eux, ouvrent le feu et tuent l’essentiel des hommes. Quelques-uns parviennent à s’échapper, et l’artillerie bombarde le campement, qui est pris d’un mouvement de panique. Les femmes et les enfants essaient de s’enfuir. Ils trouvent refuge dans un ravin où ils sont systématiquement abattus.

Comment le gouvernement présente-t-il l’affaire ?

Il ne dit pas que beaucoup de femmes et d’enfants ont été tués. Il donne juste le décompte des guerriers indiens morts et annonce que la puissance militaire de Big Foot est anéantie. Mais des journalistes étaient présents lors de la fusillade. L’information est immédiatement connue sur la côte Est et en Europe. Dès le lendemain, tous les journaux français, de droite comme de gauche, dénoncent un massacre. Le gouvernement américain est embarrassé. D’autant que, dans les rangs de l’armée, on compte une trentaine de morts et de blessés. Une enquête est diligentée pour tenter de comprendre pourquoi autant de soldats ont péri, et pourquoi des femmes et des enfants ont été tués.

L’armée va prétendre qu’il s’agissait d’un coup monté : les guerriers avaient des armes sous leur couverture et, quand les soldats ont voulu les désarmer, ils ont ouvert leur couverture et tiré. La riposte américaine serait donc un cas de légitime défense. Or il existe des témoignages discordants, en particulier celui du chirurgien adjoint, qui a déclaré avoir constaté des blessures causées par les balles de l’armée américaine : les soldats, dont la plupart était novices, se sont tiré les uns sur les autres. Quant aux femmes et aux enfants, l’armée a prétendu que, de loin, il était impossible de faire la différence entre les hommes et les femmes. Elle a ajouté que des guerriers s’étaient mêlés à ces femmes et à ces enfants, qui ont été touchés par des balles perdues. Cette version officielle va dominer jusqu’aux années 1960.

Le massacre se change en spectacle avec William Cody, alias Buffalo Bill. Comment présente-t-il les choses ?

Buffalo Bill s’invente un personnage avec un grand chapeau et des franges, comme s’il avait mené les guerres indiennes lui-même. Et il les réinterprète sous la forme d’un cirque, avec l’attaque de la diligence, l’arrivée de la cavalerie et la défaite des Indiens. Son spectacle rejoue l’histoire des États-Unis, la victoire de la « civilisation » sur les « sauvages ». Après les années 1890, comme le show a beaucoup de succès, les concurrents se multiplient et son affaire commence à péricliter. Ce commercial de génie s’empare alors d’une technique nouvelle, le cinéma, et, pour trouver de l’argent, propose à l’armée de recréer la « bataille » de Wounded Knee, en faisant jouer aux Indiens leur propre rôle.

Il transforme ensuite son film en histoire des guerres indiennes en plusieurs tableaux. Les Lakotas qui y participent pensent pouvoir montrer ce qui s’est réellement passé, avant de se rendre compte qu’on leur fait jouer un rôle qui n’était pas le leur. Et le film fait un flop, parce que l’un des conseillers de Cody est le général Miles, qui, entre-temps, a admis que Wounded Knee avait été un massacre. Il obtient que l’on ne reconstitue pas cet épisode, et le récit devient incompréhensible. “L’Amérique est fondée sur un projet inavouable : les colons n’arrivent pas sur une ‘terra incognita’, mais sur un continent déjà peuplé.”

Est-ce à ce moment qu’apparaît l’image du Sioux comme archétype de l’Indien ?

Elle est là dès le début. L’Amérique est fondée sur un projet inavouable : les colons n’arrivent pas sur une terra incognita, mais sur un continent déjà peuplé. C’est pourquoi ils inventent la notion de « destinée manifeste » en prétendant que Dieu leur a donné la mission de faire fructifier ces terres alors que les Indiens n’en auraient rien fait. Les Indiens seront désormais représentés comme des fainéants et des voleurs. On peut d’ailleurs mettre dans la case « Indiens » toutes les victimes du racisme : c’est toujours le même cliché qui est colporté. Il s’opère un curieux mélange : les spectacles de Buffalo Bill exhibent l’ennemi vaincu mais transforment ses chefs en célébrités. Sitting Bull part en tournées aux États-Unis et au Canada, signe des autographes…

La fascination se mêle à la répulsion. Car, au fond d’eux-mêmes, les Américains sont terrorisés. Ils ont très peur des Noirs, mais peut-être encore plus des Indiens. Ils savent bien que quelque chose ne va pas, qu’il serait très légitime que ces derniers les égorgent tous. Si bien que le racisme anti-Indien reste encore très vivace aujourd’hui.

Comment les Lakotas s’y prennent-ils pour inverser le discours sur Wounded Knee ?

Ils résistent par la mémoire, par la perpétuation de leur parole. Mais ils se heurtent à des obstacles insurmontables, car le gouvernement se retranche toujours derrière le rapport d’enquête militaire et refuse de dédommager d’anciens prisonniers de guerre : s’il accorde ce droit aux Indiens, alors les Allemands ou les Japonais risquent d’en réclamer autant. D’autre part, l’armée a transformé le massacre en événement héroïque : les guerres indiennes sont les plus décorées.

À Wounded Knee, où environ quatre cent cinquante soldats sont intervenus, vingt médailles d’honneur, la plus haute distinction militaire, ont été distribuées, alors que pour le débarquement en Normandie du 6 juin 1944, les cinquante-neuf mille soldats ne se sont partagé que quatre médailles. Les Lakotas demandent depuis toujours que celles de Wounded Knee soient annulées. Mais le gouvernement refuse, là aussi pour des questions de principe. Les Lakotas ont fini par faire en sorte que la transmission de la mémoire passe par eux-mêmes. À partir de 1990, il refont tous les ans le voyage de Big Foot jusqu’à Wounded Knee. C’est une commémoration de deuil.

Pourquoi occupent-ils Wounded Knee en 1973 ?

Dans les années 1930, le gouvernement a l’obsession de les « désindianiser » en leur imposant de se doter de représentants élus. Ces derniers touchent des subsides de l’État, ce qui favorise la corruption. L’un de ces présidents de conseil tribal, Richard Wilson, s’entoure d’une garde prétorienne qui terrorise ses adversaires. Les Sioux prennent alors contact avec l’American Indian Mouvement (AIM), créé sur le modèle des Black Panthers, et en 1973 décident d’occuper Wounded Knee. Ils veulent négocier avec le gouvernement américain pour être rétablis dans leurs droits définis par le traité de Fort-Laramie signé en 1868.

La police de Wilson et le FBI les assiègent pendant soixante-douze jours, exactement la durée de la Commune ! Les autorités américaines craignent que le mouvement se prolonge et s’étende aux universités. Car la militante noire Angela Davis a pris parti pour les Indiens, la chanteuse Joan Baez est venue à Pine Ridge et l’acteur Marlon Brando a publiquement refusé de se rendre à la cérémonie des Oscars pour recevoir sa récompense pour Le Parrain. “[L’occupation de Wounded Knee en 1973] est un événement capital, car il mobilise plus de cent soixante tribus et participe à la renaissance de la fierté indienne.”

Quelles sont les suites de ce mouvement ?

Nixon, empêtré dans l’affaire du Watergate, veut que l’affaire se termine rapidement. Deux Lakotas sont tués, ce qui accélère la fin de cette occupation. Mais c’est un événement capital, car il mobilise plus de cent soixante tribus et participe à la renaissance de la fierté indienne. Ce qui aura beaucoup de conséquences, y compris lors des mouvements actuels, comme celui de Standing Rock, en 2016, contre le passage d’un pipe-line. Aujourd’hui, les Lakotas disent qu’il y a deux Wounded Knee : celui du massacre et l’occupation de 1973, qui n’efface pas le premier, mais le remplace par quelque chose de plus offensif. Les Lakotas m’intéressent car ils sont rebelles à l’image du bon sauvage.

Ces sociétés de guerriers ne cherchent pas à être « sympas ». Les hommes vaincus y perdent tout statut social. Soit ils s’engagent dans l’armée, soit ils ne sont plus rien. Les femmes reprennent alors le flambeau. Tous les problèmes environnementaux, l’extraction de gaz de schiste, les mines d’or ou d’uranium concernent directement les Lakotas. Et les femmes sont aux premières lignes de ce combat, ce qui est admirable. “Aujourd’hui, les Indiens sont vus comme des peuples spirituels, proches de la terre, écologistes avant l’heure, ce qui est aussi une forme de cliché.”

Comment le regard porté sur les Indiens a-t-il évolué ?

Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’idée dominante consiste à dire : les Indiens nous ont monté un guet-apens à Wounded Knee. Il y a eu des morts, c’est dommage, mais ils ont eu la raclée qu’ils méritaient. Dans les années 1960, on commence à considérer que les guerres indiennes sont terminées, qu’il est temps de vivre en paix entre frères américains. La décennie suivante marque un tournant. En 1970 paraît un livre, Enterre mon cœur à Wounded Knee, écrit par un bibliothécaire, Dee Brown. C’est une histoire des guerres indiennes, mais vue du côté indien, qui révèle toute l’horreur des déportations, des massacres de masse, jusque-là soigneusement masqués par le western, où l’héroïsme est toujours du côté des Américains.

Ce livre a un fort impact. En 1970 sort aussi Soldat bleu, premier film évoquant des massacres de populations indiennes par l’armée américaine. Aujourd’hui, les Indiens sont vus comme des peuples spirituels, proches de la terre, écologistes avant l’heure, ce qui est aussi une forme de cliché. Ils posent une question passionnante : celle de l’altérité. Comment représenter ceux qui, irréductiblement, ne sont pas nous ?

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