Lyon : L’apprenti-plaquiste ivoirien Bassirou Sigue a trouvé dans le dessin une manière sensible de raconter, avec poésie, une histoire d’exil douloureuse, il espère maintenant obtenir des papiers français

Un coucher de soleil ardent et un lever de lune diaphane brillent entre une attaque djihadiste et un rafiot bondé traversant la Méditerranée. Affichés sur les murs de la mairie du 1 er arrondissement de Lyon, fin novembre, les dessins de Bassirou Sigue témoignent de la complexité de son parcours, à même pas 18 ans, entre déchirement et espoir, épreuves et résilience. « Toute mon enfance a été marquée par la migration », raconte le jeune artiste, parti de Côte d’Ivoire à l’âge de 6 ans vers le Burkina Faso avec son père, avant de décider de quitter pour de bon l’Afrique, à l’âge de 15 ans.

« Un jour, les terroristes ont attaqué le village de Dessè, où je vivais. Mon frère m’a dit qu’il fallait que je parte avec ma belle-sœur. Alors, on a traversé le Mali, l’Algérie et la Tunisie », se souvient-il.

«Avant ça, les seules fois où j’avais dessiné, c’était dans la terre, avec un bâton, quand j’étais petit et que je devais aller sortir les bêtes.»

Traversée vers la dure réalité de Lampedusa

Des heures sans boire, des journées sans manger, une traversée du désert éprouvante : ces semaines de marche et de voiture avec des passeurs les laissent épuisés et sans un sou en poche. « En Tunisie, j’ai dû travailler dans le bâtiment pendant quatre mois pour pouvoir payer la traversée en bateau. » Entassés dans un petit esquif à moteur, ils sont 36, cette nuit de novembre, à affronter les vagues de la Méditerranée : « Il y avait des enfants, dont un bébé de 2 mois. De tout le voyage, aucun n’a pleuré, personne n’a fait de bruit, on était KO, se rappelle-t-il. Pourtant, la mer était très forte. Et quand le bateau a cassé, j’ai eu très peur. »

Un tuyau relié au moteur s’est détaché, les passagers doivent pallier l’avarie. En lui-même, Bassirou prie pour que le bateau ne fasse pas naufrage. Comme tant d’autres à bord, il ne sait pas nager. « J’ai vu le désespoir sur les visages, une mère m’a demandé de m’occuper de son enfant si elle mourait. » Mais le lendemain, tous les passagers sont finalement secourus par les gardes-côtes italiens. « Tout le monde a manifesté sa joie, j’espérais enfin pouvoir me reposer. »

Mais la réalité de Lampedusa est tout autre : « On était 700 à dormir dehors. J’ai vu un homme arriver en bateau le même jour que moi, il était le seul survivant sur 103 personnes. Il a eu juste une couverture de survie et on l’a laissé là, comme ça. Ils nous ont mis en quarantaine à cause du Covid, ils ont séparé des mères et leurs enfants. Je me suis dit : c’est ça, l’Europe ? Je me suis demandé ce que je venais faire ici », se remémore-t-il. Après quelques jours en Italie, Bassirou décide de prendre le train pour la France, seul. Sa belle-sœur, qui l’accompagnait jusqu’en Tunisie, a eu peur de faire la traversée début novembre. Lorsqu’elle se décide finalement à monter à bord d’un bateau, fin décembre, celui-ci fait naufrage, condamnant ses passagers.

Un peu au hasard, Bassirou a choisi de débarquer à Lyon, un vendredi de janvier. Après quelques jours à zoner au centre commercial pour le chauffage et quelques nuits passées à dormir à un arrêt de tram, l’adolescent pousse la porte de Forum réfugiés. L’association, chargée par la métropole de Lyon de réaliser les évaluations de minorité, refuse de le reconnaître comme mineur, mais accepte néanmoins de le mettre à l’abri dans un hôtel, le temps de son recours devant le juge des enfants. « Je voyais bien que la dame de Forum réfugiés ne comprenait pas ce que je lui racontais, c’est comme ça que j’ai eu l’idée de me mettre à dessiner, pour expliquer ce que j’avais vécu. »

Un clair-obscur à l’image du jeune homme

C’est du côté du Secours populaire qu’il trouve de l’aide pour la première fois : il y prend des cours de français, on le pousse à dessiner. « Avant ça, les seules fois où j’avais dessiné, c’était dans la terre, avec un bâton, quand j’étais petit et que je devais aller sortir les bêtes. » Touchés par son histoire, les bénévoles l’encouragent à tirer de son expérience un livre, le Voyage de Bassirou, qu’ils autoéditent à un petit nombre d’exemplaires. Petit à petit, il commence à construire une vie en France : le juge le reconnaît mineur, ce qui lui permet de bénéficier d’un accompagnement spécifique de la protection de l’enfance. « J’ai pu m’inscrire dans une formation pour devenir plaquiste », explique le jeune homme, qui doit valider son CAP cette année et reste en attente d’un visa de travail temporaire.

Au final, Bassirou dit s’être « enrichi » de son expérience parfois éprouvante. Mais certains fantômes continuent de l’accompagner : en plus de la mort de sa belle-sœur en Méditerranée, il reste marqué par le décès de son ami Amadou, mineur isolé, ivoirien comme lui, au bout de six mois d’hospitalisation en France. De ce drame, il a fait un tableau, baptisé Inséparables : deux bouleaux grandis du même humus, l’un dans l’ombre et l’autre effleuré par le soleil. Un clair-obscur à l’image du jeune homme, à la fois plein d’espoir et hanté par la solitude, et qui compte publier en juin l’Arrivée de Bassirou.

L’Humanité