Lyon : Les huit braqueurs et le mystère de la « taupe »

En octobre 2019, la police française arrête dans l’Ain des braqueurs de la région lyonnaise suspectés de préparer une attaque en Suisse. Persuadé qu’ils ont été victimes d’une opération d’infiltration, l’un d’eux, Mohamed Drine, cherche à faire annuler la procédure.

« Je ne peux plus me permettre d’avoir une vie comme ça, d’ailleurs c’est pas une vie. » Ainsi parlait Mohamed Drine, alias « Hamma ». C’était en 2016, au temps où ce braqueur de renom, Franco-Tunisien né à Lyon, jurait vouloir en finir avec le banditisme. Dans l’ancien palais de justice de Lyon, où se tenait son procès, il évoquait la fatalité qui colle à la peau des voyous, sans cesse rattrapés par leur passé, piégés par les faux amis, autant que par leurs propres faiblesses, tiraillés entre l’envie de raccrocher et le chimérique espoir du jackpot définitif. Ce jour-là, il avait été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour un vol à main armée commis en Suisse en 2010.

Les années ont passé. L’ex-braqueur, désormais âgé de 36 ans, est sorti de prison, et le voici devant nous, en tenue de sport chic. Il a le corps massif des détenus habitués à faire de la musculation, et toujours ce débit rapide, la gouaille des cités teintée d’accent lyonnais. Les paupières tombantes, l’œil rieur, il se fige dès qu’un bruit monte de la rue et fait silence comme pour s’assurer de la confidentialité de l’entretien. Il faut dire que l’histoire qu’il entend raconter est digne d’un film. En toile de fond, un soupçon : a-t-il été victime, en 2019, des manœuvres d’un « infiltré » soucieux de le faire replonger en lui proposant de participer de nouveau à un braquage ? « Je ne suis pas un enfant de chœur, confesse-t-il, j’ai failli flancher, on peut me le reprocher, mais je ne veux pas accepter le procédé utilisé pour me faire tomber. »

Repérages sur des transports de fonds

Côté policier, l’affaire démarre au mois d’août 2019 quand, chose peu courante, l’Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO) se fait désigner par la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Lyon afin de mener des recherches sur des braqueurs de la région. Quinze jours après, la police judiciaire de Genève transmet des informations à l’office français de renseignement sur un projet de « brigandage », l’appellation locale du vol à main armée. A en croire les policiers genevois, des braqueurs venus de France effectueraient des repérages en territoire suisse sur des fourgons de transport de fonds. Diverses photos semblent le prouver. Les surveillances techniques effectuées côté français conduisent aux mêmes suspects.

D’un pays à l’autre, les informations s’échangent, l’enquête se resserre. C’est ainsi que Mohamed Drine est identifié sur des photos prises le 19 août près d’un centre-fort de la société de transport de fonds Loomis, en périphérie de Genève. Un autre homme, coiffé d’une casquette, apparaît à ses côtés, mais son visage est trop pixellisé pour être identifiable.

Après plusieurs semaines de déplacements prudents et de conversations codées, les malfaiteurs présumés – neuf hommes au total – se rassemblent la nuit du 30 au 31 octobre 2019, sous une pluie battante, dans un bois de Collonges-Fort-l’Ecluse (Ain), à quelques mètres de la frontière. Trois puissantes berlines et deux utilitaires, tous volés, sont disposés en convoi dans un petit chemin de terre. En coulisse, le dispositif policier est prêt : le RAID est à la manœuvre sous la direction de son numéro deux national, venu de Paris ; trois brigades de recherche et d’intervention (BRI) sont présentes en renfort ; sans oublier les enquêteurs suisses de l’autre côté de la frontière. Un drone se charge de repérer les positions des suspects.

Approche furtive, coups de feu dans les pneus… L’assaut est fulgurant. Un attirail impressionnant est saisi dans les véhicules : des armes de guerre, dont trois kalachnikovs et un pistolet-mitrailleur Uzi, des brouilleurs d’ondes, et trois cadres métalliques bourrés de 800 grammes d’explosifs, propres à percer un blindage. Autant de preuves de « l’imminence d’une attaque », d’après l’office. Huit hommes âgés de 25 à 48 ans sont arrêtés. Parmi eux, Mohamed Drine, mais aussi un père et ses deux fils issus de la communauté des gens du voyage du Nord-Isère.

« L’équipe est au complet », se réjouit alors un policier. Drine tique en entendant cette remarque. Lui sait qu’une personne manque à l’appel : le neuvième homme, arrivé sur un scooter TMAX, et reparti avant le coup de filet. Ces précisions sont d’ailleurs mentionnées dans le procès-verbal de surveillance, qui retrace en détail le déroulé de l’opération, entre 4 h 50 (arrivée des voitures suspectes) et 8 heures (déclenchement des interpellations). Le scooter y est mentionné à deux reprises : la première fois pour indiquer qu’il rejoint le groupe ; la seconde pour signaler son départ, à 6 h 10. « Je me suis refait tout le film, reprend Drine, c’est lui qui nous a amenés dans ce traquenard. Et il a forcément été exfiltré. Les dés étaient pipés dès le départ. »

Procédure « déloyale »

L’homme au scooter était-il un infiltré ? Pour le prouver, Mohamed Drine avance une information : l’inconnu à casquette présent à ses côtés un jour de repérage, c’était lui, ce mystérieux complice. « Les policiers suisses ont pris des photos à hauteur d’homme, depuis un local isolé, estime le braqueur. Ils étaient donc cachés avant notre arrivée. Je comprends aujourd’hui que j’ai été guidé jusque devant l’objectif des photographes de la police ! » Son avocate lyonnaise, Me Florence Vincent, en est également persuadée : « Cette photo floue donne l’impression qu’on a voulu empêcher de reconnaître un protagoniste, c’est très malencontreux. »

Pour elle, comme pour son confrère parisien Amar Bouaou, cette image signe la présence d’un infiltré, ce qui rendrait, d’après les avocats, la procédure« déloyale », donc juridiquement viciée. D’autres avocats du dossier s’apprêtent donc à contester la réalité d’un « commencement d’exécution » qui doit caractériser une « tentative » d’infraction. En substance : si l’infiltré a poussé au crime, l’implication des autres auteurs est discutable.

Les enquêteurs, évidemment, défendent une lecture bien différente. Pour eux, la question n’est pas de savoir s’il y a eu infiltration ou pas, mais de rappeler l’essentiel : les voitures volées, les armes et le matériel d’un gang prêt à passer à l’action. Une autre découverte, dans l’un des véhicules, les incite à conclure à la préparation d’un coup : « deux grands cabas, remplis de denrées alimentaires »,selon le procès-verbal de synthèse, comme si les braqueurs avaient anticipé la planque à venir. Mais les avocats n’en démordent pas : « La présence d’un infiltré ou d’un informateur doit être signalée et encadrée, surtout s’il est intervenu dans le déroulement des faits, sous peine de nullité », estime Me Vincent.

Une autre histoire de braquage

Les policiers genevois auraient-ils exporté une méthode qui ne s’accorderait pas à la procédure française ? En Suisse, pays excédé par les incursions répétées du milieu lyonnais, l’affaire est d’autant plus sensible qu’elle renvoie à une autre histoire de braquage impliquant déjà Mohamed Drine. Les faits datent du 26 novembre 2010 et aident à mesurer ce qui se joue aujourd’hui…

Ce jour-là, un groupe de voyous lyonnais décide d’attaquer le bureau de change Migros de Chêne-Bourg, près de Genève. Un coup mal préparé, typique de cette génération de braqueurs souvent jugée trop pressée. Les assaillants font exploser la vitrine du bureau de change. Mais la charge, mal dosée, détruit une de leurs deux voitures. Drine pénètre tout de même dans les bureaux, un hachoir à la main, histoire d’impressionner le personnel. Mais il y a un imprévu : la présence de gendarmes dans un poste de sécurité aux vitres teintées, en face de l’agence. A sa sortie, avec un butin de 814 000 francs suisses (740 000 euros), le Franco-Tunisien est blessé de plusieurs balles. Ses complices, eux, décampent sans l’attendre, avec la voiture encore en état de marche.

Dans l’attente de son extradition vers la France, Drine est incarcéré à la prison de Champ-Dollon, à Genève. Il y fait la connaissance d’un curieux personnage, qui semble avoir été impliqué dans un braquage, et finit par être libéré.

Les « plans » du codétenu

Les années passent. Drine est finalement jugé et condamné à Lyon, à l’issue du fameux procès de 2016 où il affirme vouloir rompre avec son destin de braqueur. En mai 2018, il bénéficie d’une libération conditionnelle. Mais quelques mois plus tard, début 2019, le codétenu quadragénaire renoue contact avec lui. « A l’époque, ce gars m’appelle souvent, relate Drine. Il me montre des documents internes aux sociétés de transport de fonds, me donne les horaires des tournées dans l’aéroport de Genève, insiste pour m’emmener sur place. » Dans le jargon des voyous, une telle affaire, favorisée par des complicités internes, est qualifiée de « coup d’assurance », ou encore de « coup d’as ». Quasiment sans risque, donc difficile à refuser.

Après avoir fait et refait dans sa tête ce scénario qu’il estime machiavélique, Mohamed Drine décide de tout raconter à la juge d’instruction. Le 23 février 2021, le voici donc au sixième étage du bastion sécurisé du palais de justice de Lyon, accompagné de Me Amar Bouaou. Face à eux : Christine Parguel, magistrate expérimentée de la JIRS. Drine, poursuivi pour « tentative de vol à main armée en bande organisée en récidive », veut exposer sa thèse…

Il commence par révéler que son ancien codétenu de Champ-Dollon, l’inconnu à la casquette, et le pilote du scooter ne font qu’un. A l’en croire, c’est lui qui aurait proposé les plans des fourgons. Lui, encore, qui aurait déniché une planque à Versonnex, en pays de Gex. Lui, enfin, qui aurait téléguidé les repérages, et fourni le point GPS pour que tout le monde se retrouve dans le bois de Collonges. Drine affirme en outre à la juge que le groupe avait détecté des filatures à plusieurs reprises, et que lui-même avait décidé de renoncer au braquage au moment où le piège s’est refermé. « C’est une enquête montée de toutes pièces, elle est pourrie, elle est bidon », insiste-t-il. Pour le prouver, il apporte une pièce inattendue : un enregistrement, fruit de sa propre « enquête » sur l’infiltré présumé…

Écoute téléphonique inédite

Lorsqu’il était en détention provisoire après son arrestation dans le bois, Drine avait réussi à se procurer un téléphone et à échanger avec son ancien codétenu sur la plate-forme WhatsApp. Il en avait profité pour le faire parler, en orientant les conversations sur des détails précis de l’affaire. Des conversations enregistrées, puis transmises à un huissier pour être retranscrites et communiquées à la juge. Une forme d’écoute téléphonique inédite menée par un présumé braqueur depuis sa cellule pour confondre un supposé complice en cavale ! « Tu te souviens de l’Audi A3 avec laquelle on était venus ? », lui demande par exemple Drine. « Ouais », lâche l’interlocuteur. L’infilté présumé laisse ainsi entendre qu’il était bien présent quand les policiers les surveillaient. Conséquence : les avocats réclament son identification et des précisions sur son parcours, pour savoir si un « deal » judiciaire ne se serait pas noué en Suisse sans que les magistrats français en aient été informés.

Libéré sous contrôle judiciaire depuis le 9 février à la faveur d’un couac procédural, Mohamed Drine a rendez-vous prochainement avec un juge d’application des peines. « Je lui expliquerai que je suis tombé dans un piège », prévient-il. En attendant, la juge d’instruction, Christine Parguel, a formulé une demande d’entraide au procureur de Genève, dont le retour pourrait mettre à l’épreuve la coopération judiciaire entre les deux pays. « Ils ne voudront pas griller leur taupe »,prédit Drine. Le 7 avril, Mme Parguel a également demandé une expertise des photos des enquêteurs suisses. Sa question : le visage de l’homme à casquette a-t-il pu être flouté ?

Le Monde