Maghreb : La grande parade des Européens pour draguer les pays non-alignés

C’est un véritable ballet de visites de hautes autorités française, italienne et espagnole dans les pays du Maghreb, notamment en Algérie et au Maroc, chacune suivant un tracé selon son histoire avec le pays ciblé au sud de la Méditerranée. Politesse, pragmatisme ou efficacité ?

Comme on dit dans les guides de bien-être, il y a l’amour et les preuves d’amour. Ce qu’on dit, ce qu’on démontre par ses actes. Ainsi, des démonstrations diplomatiques en Afrique du Nord où depuis un an on se bouscule sur ses tarmacs officiels. Trois pays européens font assaut de visites spectaculaires, en Imax et son THX : l’Espagne, la France et l’Italie.

Emmanuel Macron et son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune

Un ballet de visites

Fin janvier, l’Ibérique Pedro Sanchez, flanqué de douze ministres, consacrait deux jours au Maroc, sa deuxième visite en neuf mois. Pendant ce temps, la Romaine Giorgia Meloni quittait Alger après 48 heures d’un séjour officiel. La présidente du Conseil était accompagnée d’une « importante délégation ministérielle », précisait le communiqué officiel. C’était le troisième déplacement en Algérie d’un chef de gouvernement italien en dix mois. Mario Draghi, son prédécesseur, avait fait la navette en avril et en juillet 2022. Plus haut dans la hiérarchie, le président algérien Abdelmadjid Tebboune était à Rome en mai avant de recevoir son homologue Sergio Mattarella en septembre. L’amour et les preuves d’amour, donc.

À ce rythme, il va falloir tenir les comptes du pays qui se déplace avec la plus vaste délégation. À ce jeu d’apparence, la France mène le bal : seize ministres encadraient Élisabeth Borne en septembre dernier. Une armada tricolore qui provoquait les grommellements d’un grognard du Quai d’Orsay, « cet étalage de ministres n’ayant pour seule efficacité que de flatter la puissance invitante ».

En août 2022, Emmanuel Macron avait passé deux jours et trois nuits en Algérie. Son homologue algérien lui rendra la pareille en mai à Paris avant d’aller à Moscou. Une piquante attention au vu du contexte international. Dans les avions du Glam, des valises d’éléments de langage, la novlangue diplomatique : « partenariat stratégique », « relations privilégiées », « visite de travail et d’amitié », « déclaration conjointe », « mémorandum »…

Un trio dont les liens avec leurs ex-colonies/protectorats sont étroits tant leurs populations sont imbriquées. Deux fleurons industriels sont présents : ENI et Fiat. Hydrocarbures et voitures. Depuis le 24 février 2022, car il faut troquer le gaz russe contre un équivalent moins politiquement corrosif.

« Draguer les pays non-alignés »

Car Moscou et Kiev ont rebattu les cartes au Maghreb. La crise énergétique a replacé Alger dans le cœur des Européens. Que ce soit Borne (avec Engie et Total), Meloni (avec ENI), on se rend en Algérie pour faire le plein. Peu importe le tour de vis sécuritaire, les médias qu’on ferme d’autorité, les journalistes emprisonnés. On assume, on verra plus tard. Josep Borrell, le haut représentant de l’Union européenne, ne cesse de répéter qu’il ne faut plus donner de leçon. En temps de guerre, priorité aux besoins primitifs (manger, se chauffer). Sans oublier la recomposition mondiale entre Occident et « non-alignés ». Il s’agit d’arrimer politiquement le Sud au Nord, de s’assurer le gaz, le pétrole, la garde des frontières, de gérer les « susceptibilités », selon le mot judicieusement utilisé par Emmanuel Macron. En sous-texte, les visas, l’antiterrorisme, des sujets sur lesquels on bavarde peu.

Décryptage

Il y a les démonstrations d’affection et il y a l’usage que les hôtes en font. Il faut lire une certaine presse marocaine pour connaître la pensée du palais. On y perçoit l’humeur, des ballons d’essai sont lancés. Des titres ont publié le décryptage de la visite de Pedro Sanchez, susurrant que « c’était une première que le roi invite officiellement un Premier ministre ». Les chiffres claquent : « 19 accords de coopération signés ». On peut lire que « la France devrait s’inspirer de l’Espagne ». Le président français devait se rendre à Rabat pour mettre fin à une sérieuse brouille. Le scandale au Parlement européen (déclenché en partie par l’enquête menée par la France) provoque l’ire chérifienne.

Côté Espagne, pour obtenir ce traitement royal, le socialiste aura dû sacrifier sa ministre des Affaires étrangères, dissoudre l’idée d’une nouvelle politique au Maghreb, adouber séance tenante « le Sahara marocain », endurer la mauvaise humeur manifeste du pouvoir algérien. À ce prix-là, il met temporairement fin aux crises répétées avec le royaume depuis la marche verte en 1975, la crise de l’îlot Persil (en juillet 2002, six soldats marocains débarquent pour y installer un avant-poste provoquant une riposte espagnole) et celle des migrants de Ceuta en mai 2021 (pour manifester sa mauvaise humeur, le Maroc ouvrait les portes à l’immigration illégale, 7.000 entrées en quelques heures). L’idée d’un tunnel entre le Maroc et l’Espagne a repris vigueur : 750 000 euros seront attribués.

À chacun son chemin

L’Espagne et le Maroc, la France et l’Algérie, chaque pays avance dans un couloir tracé par l’Histoire. L’Italie se révèle plus libre de ses mouvements, de son jeu de jambes : la porte d’Alger (pétrole) jusqu’à Tripoli (pétrole, reconstruction du pays) en passant par Tunis. La Tunisie n’est plus l’escale indispensable qu’elle a pu être jusqu’en 2019 : s’y arrêter n’est plus une obligation. Le coup d’État du 25 juillet, le retour de l’autoritarisme et les envolées souverainistes de son président pèsent peu face au pétrole algérien. Cette pratique du voyage gouvernemental façon horde gouvernementale est un nouveau chapitre de la visite officielle considérée comme un des beaux-arts.

Le Point