« Malgré le mythe de l’immigré dangereux, nous restons fondamentalement des primates sociaux »

Film “RRRrrrr !!!”, 2003 Copyright Thibault Grabherr

Dans Homo migrans, de la sortie d’Afrique au grand confinement (Payot, mars 2022) le professeur émérite à Paris 1, archéologue et historien de la protohistoire Jean-Paul Demoule dessine une passionnante et érudite histoire mondiale des migrations. Comme le rire, la migration fut longtemps le propre de l’homme, avec autant de variations qu’il y eut d’époques : migrations de conquêtes, forcées, d’explorations, de tourisme… Paradoxe contemporain : nous sommes de moins en moins mobiles au point d’envisager la fin des migrations, mais les migrants n’ont jamais été aussi nombreux. Éclairage.

Usbek & Rica : Votre livre montre que la grande diversité des espèces humaines que l’on trouvait en 50 000 avant notre ère s’est tarie avec les migrations, à tel point que « nous sommes devenus une espèce orpheline », comme l’écrit le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, que vous citez. Pour les non-initiés, que voulez-vous dire ?

Jean Paul Demoule : Je veux dire qu’entre il y a 100 000 ans et jusqu’à 30 000 ans, il y avait plusieurs espèces humaines. Que ce soit Sapiens et Homo Naledi en Afrique, Néandertal en Europe, l’homme de Denisova en Russie et nombre d’autres en Asie, l’espèce humaine a été très diverse et probablement bien plus que ce qu’en sait la science à cette date. En effet, une grande partie de ces espèces vivaient en Afrique dans des zones où l’on ne peut pas actuellement travailler pour des raisons géopolitiques, et nous avons encore beaucoup d’autres découvertes à faire sur la planète. Ainsi, l’homme de Denisova a été identifié il y a seulement 12 ans.

Ensuite, les humains d’Afrique se sont mélangés partout dans le monde et ce n’est que lorsque les Sapiens ont migré vers l’Eurasie que l’on constate que les autres espèces ont commencé à disparaître. Nous ne savons pas si cela est lié à des massacres, mais les autres espèces disparaissent. Désormais, nous sommes une espèce unique et cela nous paraît normal, alors que c’est une première dans l’histoire de l’humanité depuis notre séparation d’avec les autres primates.

Vous rappelez que, pendant plusieurs millénaires, l’Europe a été dominée par des chefferies très inégalitaires. Dans Au commencement était, Une autre histoire de l’Humanité (Editions Les Liens qui Libèrent, Novembre 2021)votre collègue David Wengrow (avec David Graeber) propose une autre lecture de l’histoire de l’humanité, fondée sur la coopération : que pensez-vous de leur thèse ?

Ils montrent qu’il n’y a pas une histoire linéaire, fondée sur la domination et les inégalités, mais des bifurcations incessantes avec d’autres modèles de développement. D’abord, je ne suis pas certain que cela soit entièrement nouveau, ensuite je crois qu’un certain nombre des exemples qu’ils utilisent mériteraient discussions. Ils prennent notamment l’exemple de la célèbre tombe de Sungir en Russie dans laquelle on a retrouvé un individu arborant des milliers de perles. Ils partent du principe que c’est un signe de richesse, mais eu égard à la longueur des temps libres hivernaux de l’époque, c’était peut-être juste une occupation, on peut en débattre. Ce livre a le mérite de nous pousser à savoir regarder les sociétés : l’opposition entre pouvoir hiérarchique et  coopérations entre individus, elle, est toujours valable et d’ailleurs en conclusion de mon livre, je rappelle qu’on trouve les deux situations : les migrations sont vues comme l’ennemi et pourtant nous continuons de nous mélanger !

Ça n’est pas forcément mauvais pour eux, tout dépend de comment on lit l’histoire. D’abord, il faut rappeler que cette référence désigne l’effondrement de l’Empire romain de l’ouest uniquement. Celui de l’est a duré un millénaire de plus. Ensuite, l’histoire des invasions barbares est une relecture a posteriori, au Moyen-Âge, avec des buts politiques. C’est une manipulation régulièrement réactivée : récemment encore Le Figaro faisait un hors-série sur les Invasions Barbares pour montrer les nouveaux barbares, suivez mon regard, qui viennent d’outre Méditerranée, mettre en péril notre civilisation.

Par ailleurs, c’est assez propre à la France de parler ainsi. En Europe de l’est et en Allemagne, on ne parle que de « périodes des grandes migrations ». Pour revenir à Rome, on estime qu’au IIème siècle sous l’empereur Trajan, il y a à peu près 2 000 communautés ethniques différentes qui cohabitent à l’intérieur de l’empire. Et l’édit de Caracalla en 212 de notre ère leur donne à tous la citoyenneté ; tous, à savoir uniquement les hommes et les non esclaves, évidemment. 

Mais l’assimilation de migrants par l’Empire est très importante : l’armée romaine va comprendre beaucoup de soldats et de hauts gradés venant de l’extérieur. Ce fut la même chose chez nous avec nos armées d’Ancien régime qui comptaient d’un quart à un tiers de soldats étrangers, comme quoi il y avait des assimilations rapides.

Votre chapitre sur les siècles de colonisation européenne montre des comportements abjects, du pillage des ressources à l’exploitation des colonisés, mais dans votre conclusion, vous pointez les immenses bienfaits de diversité linguistique qu’elle a pu créer. La créolisation est-elle le meilleur de ce que nous pouvons tirer des migrations ?

J’essaye de montrer à travers cet exemple qu’il n’y a jamais d’identité nationale pure. Ceci, dans tous les registres depuis la cuisine jusqu’aux vêtements et aux langues, la culture et les habitudes d’une nation sont des mélanges permanents. On peut à ce titre parler de créolisation permanente. Prenez le Hellfest du week-end dernier : il vient des États-Unis avec la musique des esclaves et des colons qui se mélangent à nouveau, les créations artistiques ne surgissent pas ex nihilo, mais sur d’anciennes pratiques. La créolisation des langues, idem ; le français est désormais pénétré par l’anglais après s’être frotté d’allemand. Et réciproquement : la moitié du vocabulaire de la langue anglaise vient du français après la victoire de Guillaume le Conquérant.

C’est insuffisamment porté dans le débat public car trop souvent, au lieu d’être offensifs, nous sommes défensifs sur ces questions pour montrer l’inanité de la vision d’une identité figée. Le succès, malheureux, du RN aux élections législatives va nous obliger à avoir un débat précis sur les questions de migrations et nous allons devoir montrer que la créolisation n’est pas un danger, mais un processus millénaire que nous assimilons très bien.

Vous pointez un autre paradoxe : c’est au nom de l’idée de Nation et dans la foulée du romantisme révolutionnaire que les empires coloniaux ont été légitimés avec les plus grandes migrations de l’histoire. Pourquoi cela ne nous a-t-il pas réconcilié avec les migrations ?

Parce que toutes les migrations n’étaient pas souhaitées. Les États-Unis étaient fiers d’être une terre d’immigration, mais sélective. Dès le milieu du XIXème siècle, ils instaurèrent une politique de quotas et n’accueillirent pas indistinctement. En Europe, également. Ajoutez à cela des moments de réaction comme la IIIème République, qui fut fondée sur la défaite de 1870. C’est à ce moment-là que nos ancêtres devinrent les Gaulois avec ce roman national qui se mit en place des défaites d’Alesia à Sedan. Selon les narrateurs de ce récit, nous aurions été civilisés par les Romains, car les Gaulois étaient des sauvages, et désormais nous colonisons à notre tour les « nègres » (comme on disait à l’époque) pour leur apporter la civilisation. C’est l’époque où l’on théorise l’inégalité des races, où l’on pense que les noirs ne peuvent pas accéder à la civilisation par eux-mêmes. Ces mouvements sont pensés dans un épisode de conquête et de glorification des conquérants, pas comme une migration indistincte de gens venus de toutes les régions. Cette épopée nationaliste réécrite a posteriori est un non-sens scientifique et historique.  

En conclusion de votre livre, vous revenez sur les cinq grandes constantes de l’histoire des migrations qui sont valables quelle que soit l’époque. Vous pourriez les partager avec celles et ceux qui ne vous ont pas encore lu ?

Premièrement, les migrations sont un phénomène démographique. Avant l’invention de l’agriculture, les humains sortaient de leur habitat par curiosité. Contrairement à nombre d’espèces qui sont sédentaires, nous sommes une espèce invasive qui grignote et va voir plus loin.

La conquête des Amériques est la poursuite d’un mouvement de colonisation qui, contrairement à celui qui s’est fait sans violence apparente dans le passé néolithique, a été assorti de génocides

Jean-Paul Demoule, professeur émérite à Paris 1, archéologue et historien de la protohistoire

Avec l’agriculture et l’élevage, notre démographie explose soudainement.

Quand une chasseuse-cueilleuse nomade avait peu d’enfants, une agricultrice fait presque un enfant par an. Dès lors, il faut plus de ressources et plus de terres, ce qui pousse aux migrations et aux colonisations. La conquête des Amériques est la poursuite d’un mouvement de colonisation qui, contrairement à celui qui s’est fait sans violence apparente dans le passé néolithique, a été assorti de génocides.

La conquête des Amériques est la poursuite d’un mouvement de colonisation qui, contrairement à celui qui s’est fait sans violence apparente dans le passé néolithique, a été assorti de génocides, c’est la violence au sens large. Une violence politique, avec des armées qui conquièrent et qui réduisent en esclavage des populations, de l’Antiquité aux Européens et à la traite atlantique ou arabo-musulmane, et une violence économique avec l’esclavage et la domination. La combinaison des deux violences va apporter de nouvelles familles de réfugiés comme les réfugiés religieux, les huguenots français, les pèlerins américains, puis les Arméniens, les juifs d’Europe centrale, les Russes blancs, les républicains espagnols… D’une certaine façon, l’exode rural qui pousse les paysans pauvres à déserter les campagnes pour affluer dans les villes et former les nouveaux prolétariats urbains relève d’une violence économique comparable.

Troisièmement, le métissage. Nous sommes dans un métissage permanent. Mêmes les « vieilles  » nations européennes n’ont pas connu de permanence de populations, pourtant fantasmée par certains. Disant cela, on pense enfoncer une porte ouverte ; mais nous vivons une période où nombre de personnes croient encore la première phrase de Mémoires d’espoir du Général de Gaulle : « La France vient du fond des âges ». Historiquement, cela n’a pourtant aucun sens.

Dans tout groupe humain, il y a toujours un bouc émissaire qui permet au groupe de se souder

Jean-Paul Demoule, professeur émérite à Paris 1, archéologue et historien de la protohistoire

Quatrièmement, l’étranger est toujours un bouc émissaire. Le barbare était appelé ainsi car il était celui qui produit des borborygmes, qui ne sait pas parler grec. D’où le mythe des invasions barbares, réactivé aujourd’hui, avec des gens venus d’Afrique et qui seraient inassimilables à cause de leurs mœurs dangereuses et autres préjugés racistes… On lit rigoureusement les mêmes phrases, dès la fin du XIXème siècle, sur l’accueil en France des Italiens, des Polonais ou des Arméniens. On a massacré des Italiens, comme à Aigues Mortes, au nom des mêmes préjugés et des mêmes fantasmes. 

Dans tout groupe humain, il y a toujours un bouc émissaire qui permet au groupe de se souder. Et le dernier arrivé ferme la porte au nez du suivant, c’est ainsi. En France, nous en sommes là : quand vous voyez un Éric Zemmour d’origine juive maghrébine qu’il ne faut plus d’étrangers, nous sommes dedans.

Dans tout groupe humain, il y a toujours un bouc émissaire qui permet au groupe de se souder. Et le dernier arrivé ferme la porte au nez du suivant, c’est ainsi. En France, nous en sommes là : quand vous voyez un Éric Zemmour d’origine juive maghrébine qu’il ne faut plus d’étrangers, nous sommes dedans.

La dernière constante, enfin, et c’est optimiste, c’est de dire que malgré tout nous arrivons toujours à faire société. Des sociétés antagonistes, traversées par des conflits voire des révolutions, mais nous restons des primates sociaux et pas asociaux. Tout cela n’est pas fatal malgré le mythe de l’immigré dangereux.

Peut-on sérieusement envisager une fin des migrations (avec un confinement qui confirme nos penchants sédentaires), quand le dérèglement climatique va rendre l’habitat de plus d’un milliard de personnes invivable à moyen terme ?

Pendant le confinement, je me suis fait la réflexion contre-intuitive que nous vivions en réalité un moment cohérent avec l’évolution de l’histoire humaine, qui est d’aller vers toujours plus de sédentarité. Avec l’agriculture, on se confine une première fois en cessant de chasser et de cueillir. Avec les villes, la nourriture arrive directement dans les boutiques sans qu’on se déplace et on invente nombre de métiers sédentaires. Pour gérer des masses de plus en plus importantes, on invente l’écriture, qui permet aussi de communiquer à distance. A chaque fois, nous sommes dans une logique de renfermement. Les romanciers l’ont bien senti.  Au début de FondationIsaac Asimov montre bien que les gens ne sortent plus, ils sont dans leurs bulles et quand ils voient le soleil, cela leur procure un grand stress. Dans Face aux feux du soleilles humains ne sortent jamais sauf pour se reproduire. Désormais, avec la PMA, nous n’aurions même plus besoin de sortir pour ça ! Comme nous sommes plus nombreux sur le même espace, nous sortons moins et nous nous confinons…

Les migrants ne le sont que provisoirement et ne demandent qu’à pouvoir se sédentariser à nouveau dans une région plus sûre »

Jean-Paul Demoule, professeur émérite à Paris 1, archéologue et historien de la protohistoire

Il reste bien sûr des contre-exemples comme le tourisme, mais qui ne concerne que 10% de la population humaine et certains sites sont désormais fermés ou leur visite fortement limitée. La guerre est de plus en plus électronique et le sport se fait en salle etc. Il n’y a plus beaucoup de mouvements demandant davantage de mobilité, sinon, par exemple, les trajets pendulaires quotidiens imposés aux salariés qui ne peuvent plus habiter les centres-villes devenus hors de prix, une situation qui avait déclenché en France le mouvement dit des Gilets Jaunes.

Homo Sapiens est une espèce ultra adaptative, elle devrait pouvoir survivre encore un certain temps

Jean-Paul Demoule, professeur émérite à Paris 1, archéologue et historien de la protohistoire

Les migrants, le plus souvent des réfugiés, ne le sont que provisoirement et ne demandent qu’à pouvoir se sédentariser à nouveau dans une région plus sûre. Nous allons donc vers une immobilisation progressive des humains. Mais il y aura encore des mouvements contradictoires avec des conflits qui déplacent les populations, au sein desquels on continuera à distinguer les « bons » et les « mauvais » migrants. Les Ukrainiens à peau blanche, chrétiens bien qu’orthodoxes, sont mieux accueillis que les Syriens ; mais pas les étudiants africains des universités ukrainiennes, qui ont été bloqués à la frontière polonaise. Le bouc émissaire perdure. Enfin, le dérèglement climatique va entraîner des migrations sans précédents : au Bangladesh, 500 000 personnes ont déjà dû être évacuées de la grande île côtière de Bhola, peu à peu noyée ; la Hollande risque fort d’être engloutie par les eaux et, moi qui vit en Camargue, je vois bien ce qui va disparaître et pousser à migrer. Mais Homo Sapiens est une espèce ultra adaptative, elle saura sans doute s’adapter. Cette espèce invasive devrait pouvoir survivre encore un certain temps…

Usbek & Rica