Mali : Dos au mur, la France et ses alliés confirment un «retrait coordonné»

Après un dîner à l’Élysée ce mercredi soir, Emmanuel Macron et ses alliés européens n’ont eu guère d’autre choix que de s’entendre sur un retrait militaire du Mali. Une décision qui pèsera sur le sommet UE-Afrique qui s’ouvre ce jeudi

La France, ses alliés européens dans Takuba et le Canada ont confirmé ce jeudi un «retrait coordonné» du Mali. Dans une déclaration conjointe, ils font part de leur «volonté de rester engagés dans la région» sahélienne.

L’avenir de l’intervention militaire française au Mali pour lutter contre les djihadistes enracinés dans le nord du pays se conjugue désormais au passé. Sauf énorme surprise, Emmanuel Macron devait confirmer à ses alliés européens mercredi soir à l’Élysée, lors d’un dîner préalable au sommet UE-Afrique de Bruxelles ces jeudi et vendredi, la perspective d’un retrait prochain de l’armée française, présente dans le pays depuis le déclenchement, en janvier 2013, de l’opération Serval destinée à stopper l’avancée des djihadistes vers la capitale Bamako.

Avec une question dont l’issue est presque acquise: comment Paris et ses alliés européens peuvent-ils demeurer militairement présents dans la région sahélienne alors que la junte militaire malienne a choisi de mettre son sort dans les mains de la milice russe Wagner, déjà présente en Centrafrique depuis 2018? Et comment ne pas craindre, après le coup D’État militaire au Burkina Faso, une instabilité politique régionale impossible à endiguer?

«Il ne s’agit plus d’une divergence de stratégie, mais d’une fracture. Les autorités du Mali ne souhaitent plus notre présence sur leur territoire et elles le disent ouvertement. La junte issue du second coup d’État de mai 2021 – celui qui a porté au pouvoir le colonel Assimi Goïta comme président de transition, et le premier ministre civil Choguel Maïga – défend une posture sécuritaire contraire aux accords passés entre la France et ce pays», juge une source élyséenne. La seule option pour l’armée française, qui dispose au Sahel de sa force Barkhane d’environ 4300 hommes – dont une composante de forces spéciales françaises et européennes (800 hommes) baptisée «Takuba» –, est dès lors de redéployer ses effectifs au Niger, en Mauritanie et au Tchad, où se trouve son quartier général. Le Niger pourrait en devenir l’épicentre. A moins d’envisager, comme certains experts le préconisent, un retrait pur et simple du théâtre sahélien.

Formation de l’armée malienne

Le choix des autorités militaires maliennes de sous-traiter en partie leur sécurité aux mercenaires russes du groupe Wagner pose en effet des questions bien plus vastes que la seule défense de Bamako. La donne risque aussi de devenir beaucoup plus compliquée pour la Mission européenne de formation de l’armée nationale (EUTM) et pour la force des Nations unies (Minusma), qui compte 14 000 Casques bleus.

«Jusque-là, l’opération Barkhane et ses moyens héliportés et aériens constituaient en quelque sorte la force de réaction rapide disponible face aux djihadistes, note un officier français. D’un côté, si Barkhane plie bagage, le risque d’une partition violente du pays va s’accroître. De l’autre, si la junte malienne négocie avec les groupes rebelles, elle le fera sur le dos des Occidentaux.» Un scénario d’autant plus inquiétant que les autorités de Bamako, sous pression des sanctions économiques décidées depuis le putsch par les pays voisins de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et par l’Union européenne, pourraient bien se retrouver rapidement devant une crise sociale majeure. «Le nombre de personnes au bord de la famine au Sahel a presque décuplé au cours des trois dernières années et les déplacements de population ont augmenté de près de 400% alors que la région connaît sa pire crise alimentaire depuis plus d’une décennie», avertissait mercredi le Programme alimentaire mondial de l’ONU.

Doutes sur le sommet

Difficile, dans un pareil contexte, de ne pas avoir de doutes sur l’issue du sommet UE-Union Africaine qui s’ouvre ce jeudi à Bruxelles. Le menu initial de cette rencontre devait être économique: 150 milliards d’euros d’investissements ont été promis par l’UE pour ses partenaires africains sur la période 2021-2027, dans le cadre de l’initiative «Global Gateway» destinée à contre l’offensive chinoise sur le continent. Sept ateliers regrouperont les chefs d’État ou de gouvernement présents à Bruxelles pour, selon les diplomates français, «repenser notre mode d’intervention afin d’être plus rapide et plus efficace sur le terrain».

Le sujet sécuritaire, avec son corollaire que sont les mouvements de population et les risques migratoires à travers le Sahara, puis la Libye, sera toutefois dans toutes les têtes. L’idée défendue par la France, via la task force Takuba, d’un fer de lance militaire européen maintenu en permanence au Sahel n’est plus jugée tenable. Le Danemark, dont les forces spéciales ont été expulsées par la junte malienne, a d’ailleurs décidé cette semaine de suspendre son aide à ce pays. La possible dislocation du G5 Sahel, cette force composée de contingents de cinq pays (Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso et Mauritanie), est une hypothèse qui ne peut plus être écartée.

Et pour compliquer la donne, les inquiétudes augmentent sur l’instabilité et les menaces sécuritaires dans les pays du golfe de Guinée (Côte d’Ivoire, Bénin, Togo). La semaine dernière, plusieurs attaques dans le nord du Bénin ont fait neuf morts, dont un ressortissant français. «On ne le dira pas lors du sommet, mais nous n’avons sur la table que des mauvaises solutions, poursuit une source européenne. La réalité est que cette partie de l’Afrique nous échappe. Nous ne pourrons jamais contrôler son territoire avec nos règles d’intervention et nos exigences démocratiques. Mais nous n’avons pas d’alternative.»

Le Temps