Maroc : Arrestation à Casablanca d’un dangereux criminel Franco-Marocain recherché par Interpol, en cavale depuis 13 ans

C’est à Casablanca qu’a pris fin la cavale d’un fugitif recherché par Interpol. Reda Abakrim, 38 ans, a été interpellé le 22 décembre 2020 à Casablanca, à l’aéroport Mohammed-V, en provenance de Dubaï. Il s’agit d’un présumé mafieux de nationalité française et d’origine marocaine recherché par les autorités françaises depuis 2007. Il est soupçonné d’avoir exécuté un membre de son réseau à Poissy en 2007. Ce poids lourd de l’importation de cannabis en Ile-de-France était une cible prioritaire de l’office anti-stupéfiant.

Plus de treize ans après l’assassinat de Brahim Hajaji dans la cité de La Coudraie de Poissy (Yvelines), le principal suspect a été finalement trahi par le bout de ses doigts. Reda Abakrim, devenu l’un des deux plus gros barons de l’exportation de cannabis du Maroc vers la France, est tombé, fin décembre 2020 à Casablanca, entre les mains de la police locale. Ce trafiquant originaire des Yvelines, qui figure sur la « short list » des objectifs principaux de l’office anti-stupéfiant (Ofast), est soupçonné d’avoir assassiné Brahim Hajaji, 26 ans, avec deux autres complices, le 17 juin 2007 à Poissy.

Pour ce qui s’apparente à un règlement de comptes entre trafiquants, Abakrim, surnommé « Turbo », a été condamné en son absence, en juin dernier par la cour d’assises, à une peine de 21 ans de réclusion criminelle. Selon nos informations, recherché et en fuite depuis les faits, le négociant en stups de haut vol a été interpellé le 22 décembre dernier à l’aéroport Mohammed-V en provenance de Dubaï. Il a choisi la sortie VIP pour passer au contrôle.

Après la vérification de ses empreintes digitales, un fonctionnaire de la police aux frontières a découvert que ce voyageur possédait plusieurs faux passeports et qu’il était recherché pour meurtre par Interpol et la cour d’appel de Versailles. Cet homme de 38 ans a toujours une image forte dans les quartiers de Poissy. « Pour nombre de jeunes des points de deal, il est la figure de la réussite dans la carrière de trafiquant de drogue », assure un informateur sous couvert d’anonymat. « Turbo » a grandi à La Coudraie, un quartier en fer à cheval, situé à l’entrée de cette ville moyenne des Yvelines. « Son père travaillait comme ouvrier à l’usine Peugeot de la commune. Reda y a été élevé avec ses deux frères et sa sœur, précise un ancien du quartier qui repense à lui au volant de sa 407 verte. Quand le père a vu comment ça tournait, il a acheté une maison aux Mureaux pour s’éloigner de la cité. »

Il était très malin et individualiste

Il voulait être millionnaire à 18 ans Peine perdue, Reda a déjà tracé sa voie vers le crime et l’argent facile. Il tombe jeune dans le trafic. « A 13 ans, il dealait déjà à l’entrée de La Coudraie, se souvient un riverain. Puis, il a fait des passages de résine de cannabis entre l’Espagne et la France. Il voulait réussir et disait qu’à 18 ans, il devait avoir son premier million d’euros en poche. Et il y est arrivé, c’est dingue. Il l’a même fêté. »

Reda Abakrim, qui a grandi à La Coudraie, est tombé très jeune dans le trafic de drogue. Le jeune homme gravit les échelons de la hiérarchie du trafic. Il se lance dans l’importation et monte des « go fast », ces convois rapides qui acheminent la drogue, d’où son surnom de Turbo, qui lui permettent de faire remonter de 250 à 500 kg de cannabis par voyage.

« Il s’est hissé au niveau de caïd de La Coudraie, raconte un ancien policier des stups. On ne l’y voyait d’ailleurs que très rarement. Il habitait à Paris et venait simplement quand il y avait un problème à régler. Dans la cité, c’est Bilel, son principal lieutenant, qui tenait le trafic. » A l’époque, La Coudraie était surtout une plaque tournante qui fournissait du cannabis dans des quartiers du Val-d’Oise et de Paris.

« C’est à ce moment-là qu’on l’a surnommé Turbo, parce qu’il était capable de faire sortir une tonne de résine de cannabis du Maroc par jour », confie notre informateur. Soupçonné d’être impliqué dans l’enlèvement d’un enfant Reda est aussi un jeune homme violent. « Il n’aimait pas qu’on lui marche sur les pieds », souffle cet habitant de la ville. Il fait sa première apparition dans les archives de la police à l’âge de 12 ans pour un incendie, puis pour vol, violence, menace, extorsion…

En 2003, il est soupçonné d’être impliqué dans l’enlèvement d’un enfant de 9 ans à Dijon (Côte-d’Or). Le petit garçon avait été surpris dans la rue alors qu’il allait à l’école avec sa sœur. Il sera séquestré pendant plusieurs jours dans un appartement vide de La Coudraie avant d’être libéré par la police. Les ravisseurs de la cité entendaient ainsi forcer son père à leur rembourser une dette liée aux stupéfiants d’un montant de 60.000 euros. Si pour les forces de l’ordre, l’implication de « Turbo » ne fait guère de doute, il ne sera jamais condamné pour cette affaire.

Son casier judiciaire de délinquant ne donne que peu d’indications sur la véritable dimension de la personnalité criminelle d’Abakrim. Il compte six condamnations pour « vol aggravé, outrage et refus d’obtempérer »… Mais aucune pour infraction à la législation sur les stupéfiants.

La drogue cachée dans les coffres de voitures montées sur des dépanneuses

Le 25 juin 2007, la situation devient brûlante pour le grossiste des Yvelines quand la disparition de Brahim est signalée par un de ses amis. La rumeur dit que ce garçon, qui conduisait pour Abakrim lors de « go fast », lui aurait dérobé entre 500 et 600 kg de cannabis, ce qui représente une valeur marchande d’environ quatre millions d’euros.

Les forces de l’ordre mènent des recherches. « Turbo » n’est plus aux Mureaux. Il se serait installé au Vésinet, puis à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine) avant de s’évanouir dans la nature. Un peu plus tard, les enquêteurs découvrent qu’un de ses complices a été interpellé en Belgique avec 500 kg de résine. Un autre homme, qui pourrait bien être « Turbo », est parvenu à échapper aux fonctionnaires lors de cette opération.

En juillet 2007, Abakrim se réfugie au Maroc et continue à exporter des tonnes de drogue vers la France. Les enquêteurs découvrent qu’il dissimule la résine dans les coffres de voitures qui sont montées sur des dépanneuses. Les enquêteurs français apprennent aussi qu’il aurait acheté des bateaux pneumatiques pour faire passer sa marchandise sur la mer Méditerranée afin de rejoindre l’Espagne. La police française perd la trace de l’homme qui, prudent, vit sous de fausses identités. Il se pavane en Rolls à Dubaï Durant ces treize dernières années, et malgré sa cavale, l’importateur devient l’un des plus gros apporteurs d’affaire en matière de trafic de cannabis.

« Au Maroc, il vivait dans une villa avec des gardes du corps. Son nom circule encore aujourd’hui dans toute la région parisienne et peut-être même dans toute la France comme étant la personne à rencontrer si l’on veut importer de la résine », assure notre informateur des quartiers. Abakrim se marie et vit à Dubaï, il circule en Rolls-Royce, c’est la grande vie. Certains lui prêtent des séjours au Venezuela, terre d’exportation de la cocaïne. Et d’autres croient savoir qu’il revient parfois dans l’Hexagone avec des faux papiers. « Il n’est plus en contact avec les produits, précise un gendarme. A ce niveau-là, ces malfaiteurs jouent de leurs relations pour mettre en contact différents acteurs de la filière et encaissent leur commission. »

C’est en janvier 2010 que l’enquête sur la disparition de Brahim connaît un rebondissement. Bilel, son ancien lieutenant, sous pression, révèle aux forces de l’ordre l’endroit où Brahim a été enterré. Les enquêteurs de la brigade criminelle de la PJ de Versailles exhument un corps en état de décomposition dans un bois près de La Coudraie. Il s’agit bien de Brahim Hajaji. L’autopsie établit qu’il a été exécuté de trois balles de calibre 7,65 tirées dans le bassin et dans la tête.

Le dealer donne trois noms, Mohamed A., Reda Abakrim et Karim B. avec qui il était le jour de l’assassinat de Brahim. Son avocat, Me Dupond-Moretti, avait plaidé l’acquittement au procès L’ex-lieutenant d’Abakrim est mis en examen, tout comme Mohamed, arrêté six mois plus tard à Marseille (Bouches-du-Rhône). Ce dernier assure qu’il n’a fait que conduire la victime à La Coudraie et accuse Bilel d’être le tueur. Les deux seuls suspects arrêtés prendront la fuite aussitôt après leur remise en liberté.

Par la suite, l’informateur, qui se dit menacé, enverra depuis l’Algérie, où il se cache, des courriers et des vidéos aux enquêteurs et au juge d’instruction. Cet homme, jugé instable et sujet à caution, livrera des versions contradictoires sur la mort de Brahim et sur l’auteur des coups de feu mortels. Pourtant, en juin 2020, Abakrim, Bilel et Mohammed, jugés en leur absence, car tous en fuite, ont écopé de 21 ans de prison. Le quatrième accusé a été acquitté.

Lors du procès, l’avocat d’Abakrim, Me Eric Dupond-Moretti, l’actuel garde des Sceaux, avait plaidé pour l’acquittement, estimant que l’informateur de la police était un homme peu fiable et que les preuves réunies contre « Turbo » étaient insuffisantes pour le condamner pour assassinat. Avec son arrestation au Maroc, un nouveau combat judiciaire s’engage. La cour d’appel de Versailles a formé un mandat d’arrêt contre le trafiquant.

« La famille de Brahim Hajaji demande qu’il soit jugé en France », signale le conseil de la partie civile, Me Isabelle Felenbok. Mais il persiste un certain flou sur l’avenir judiciaire du baron de la drogue. Selon nos informations, la justice française a été informée que le trafiquant aurait été officiellement arrêté sur la base d’un délit commis au Maroc : l’usage d’un faux passeport, avant d’être incarcéré. « Et comme il possède la nationalité marocaine, il ne sera probablement jamais extradé vers la France », pronostique un magistrat.

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