Maroc : La colère gronde contre les refus de visas français

Toufiq n’en revient toujours pas : « Mon fils Mohamed vient d’avoir son bac avec mention très bien. Il a toujours rêvé d’études brillantes. La faculté qu’il voulait rejoindre en France avait donné son accord, mais on lui a refusé son visa ! » Mohamed avait pourtant constitué avec soin l’épais dossier requis pour une demande de visa étudiant. « Cela n’a pas suffi. Mon fils a plongé dans une profonde déprime. En urgence, il cherche désormais une solution au Maroc », s’attriste Toufiq.

Il y a un an, Gabriel Attal, alors porte-parole du gouvernement français, annonçait une « décision drastique » de réduction de moitié du nombre de visas délivrés au Maroc et en Algérie, et de 30 % en Tunisie, par rapport à l’année 2020, déjà très restrictive en raison de la pandémie. La raison invoquée ? Les trois pays « n’acceptent pas de reprendre leurs ressortissants » en situation irrégulière en France.

Depuis, la colère ne cesse de monter dans l’opinion. Les témoignages de refus de visas se multiplient, même si beaucoup hésitent à s’exprimer, qu’ils soient déprimés, humiliés ou craignant des mesures de rétorsions.

Nous avons l’impression qu’il n’existe aucun critère objectif d’acceptation ou de refus »

Si l’ambassade de France a assuré à l’hebdomadaire Tel quel que les étudiants marocains « bénéficient d’une attention particulière », les cas similaires à celui de Mohamed sont nombreux. « Certains de nos étudiants souhaitaient poursuivre leur cursus sur le campus français de l’école », rapporte une responsable d’un établissement supérieur français implanté au Maroc.

« Une partie seulement a obtenu son visa alors que les dossiers étaient tous très similaires. Nous avons l’impression qu’il n’existe aucun critère objectif d’acceptation ou de refus », s’étonne-t-elle.

Tarik Talha, un informaticien de 33 ans, aurait dû accompagner en France, en juin, des enfants en rémission de cancer aux Voiles de l’espoir, un événement humanitaire. « Les enfants ont eu leur visa, mais seuls deux des quatre accompagnateurs. C’est incompréhensible », s’indigne-t-il.

Passer par l’Espagne pour éviter le refus français

Alors que la France est le deuxième partenaire commercial du Maroc, les refus de visas aux hommes et femmes d’affaires marocains deviennent monnaie courante et pourraient peser sur les relations économiques entre les deux pays. « Mon mari imprimeur s’est toujours tourné vers l’Europe et, en particulier, la France pour ses affaires. Il commence à sérieusement regarder d’autres marchés, compte tenu de la situation », témoigne Mariam Bakkali.

Elle-même chérit la France : « Je me suis plongée dans sa littérature. Mon premier voyage à Paris a été une grande émotion. » Pourtant, elle s’est adressée à l’Espagne pour obtenir un visa Schengen, de crainte de ne pas pouvoir voir ses deux filles qui étudient en France. « Je n’ai voulu prendre aucun risque. Cela faisait pourtant vingt ans que j’obtenais des visas français », déplore-t-elle. Si elle a pu obtenir rapidement son visa, désormais, la plateforme de rendez-vous n’offre quasiment plus de créneaux pour les prochains mois. D’autant moins que fleurit un marché juteux d’intermédiaires qui bloquent les rendez-vous pour les revendre.

Les relations sont au plus bas entre la France et le Maroc

L’image de la France se dégrade même parmi les plus francophiles. « Nous avons réclamé le remboursement des frais (de l’ordre de 100 à 150 €, NDLR) pour les demandeurs qui remplissent toutes les conditions et qui essuient malgré tout un refus », fait valoir Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits des consommateurs, qui a, depuis, reçu une fin de non-recevoir.

Alors que l’étau sur les visas se desserre timidement avec l’Algérie et la Tunisie, aucun mieux ne s’entrevoit entre la France et le Maroc. La récente visite d’Emmanuel Macron chez le rival algérien, la position française sur le Sahara occidental, ou encore le scandale Pegasus – du nom d’un logiciel qui aurait permis d’espionner des dirigeants français, révélé par Forbidden Stories en 2021 – pourraient expliquer le froid entre les deux États. Selon une source diplomatique, un retour à la normale ne pourra être décidé qu’« au plus haut sommet ».

Les restrictions de visa pour le Maghreb

Pour les Marocains. 69 408 visas ont été délivrés en 2021, contre 98 627 en 2020 et 346 032 en 2019, soit une chute de 80 % en deux ans.

Pour les Algériens. 63 649 visas délivrés en 2021, 73 276 en 2020, 274 421 en 2019 et 413 976 en 2017, soit une baisse de 77 % en deux ans et 85 % en quatre ans.

Pour les Tunisiens. 46 069 visas en 2021, contre 49 458 en 2020 et 145 846 en 2019, soit une baisse de 69 % en deux ans.

Le ministère français de l’intérieur n’a pas voulu communiquer de chiffres pour 2022, sauf pour l’Algérie avant le voyage d’Emmanuel Macron fin août. Au cours des sept premiers mois, 75 000 visas ont été accordés à des Algériens, témoignant d’un léger mieux.