Marseille : Guerre des gangs, deux semaines au rythme des règlements de comptes entre Blacks et Gitans

En deux semaines, six personnes ont perdu la vie pour des affaires liées au trafic de stupéfiants. Si toutes ces affaires ne sont pas liées entre elles, plusieurs ont pour enjeu deux cités du 15e arrondissement et leurs trafics.

Il n’est pas loin de minuit quand un claquement des balles retentit aux abords la cité de la Gavotte Peyret à Septèmes-les-Vallons, en bordure de Marseille. La rafale déchire la nuit, et rapidement, des dizaines de riverains de ce quartier prioritaire affluent vers le lieu des détonations. Certains parents dégainent leurs téléphones pour s’assurer de la sécurité de leurs enfants. «C’était la panique», raconte un ancien, descendu lui aussi. Les premiers arrivés constatent le triste spectacle : dans une Fiat 500 criblée de balles, Kawtar, une jeune fille de 17 ans.

Elle devait se rendre à Aix avec son copain, elle décédera dans l’ambulance quelques minutes plus tard. «Il s’agit très probablement d’une victime collatérale», commente-t-on à la police judiciaire. La cible présumée est le jeune homme de 21 ans qu’accompagnait Kawtar, connu de la police pour son implication dans les réseaux de stup’. Il devait récupérer une somme d’argent ce soir-là, il s’en est tiré avec quelques balles dans le bras.

Depuis la fin du mois de juin, Marseille vit au rythme des règlements de comptes liés au trafic de drogue. Plusieurs cités du nord de la ville sont concernées : Frais Vallon, Les Rosiers, La Martine, Les Hirondelles… «Toutes ces affaires ne sont pas liées», précise toutefois un policier proche de l’enquête. Sur les six personnes qui ont perdu la vie durant les deux dernières semaines, quatre relèvent strictement du règlement de comptes. Pour qu’un meurtre soit considéré comme tel, il doit remplir trois critères: la victime doit être un malfaiteur, le mobile du crime doit être un différent sur fond d’activité illégale, le mode opératoire doit être professionnel (guet-apens, utilisation d’armes etc.).

Clan des Blacks contre clan des Gitans

«La plupart des règlements de compte s’expliquent par les guerres de territoires entre clans, même si certains semblent trouver leur source ailleurs», explique Eric Arella, directeur zonal de la police judiciaire Sud. Si le commissaire refuse de citer un groupe plutôt qu’un autre, le meurtre de Younes L., 32 ans, le 25 juin dernier, en marge d’un tournoi de football interquartier, attire l’attention sur l’un des conflits les plus violents du narcobanditisme marseillais : la guerre entre le clan des Blacks, dirigé par les quatre frères Ahamada, qui tiennent le quartier des Rosiers, et la famille Bengler, connue comme le «clan des Gitans», de la cité des Micocouliers.

«Younès travaillait pour les frères Ahamada, confirme son ancien avocat, Maître Alain Lhote. Il a été impliqué dans une histoire de règlement de compte en 2012, contre la famille Bengler». Les Blacks et les Gitans s’affrontent pour le contrôle de «terrains», soit de cités où se revend la drogue. «Il s’agit d’un des contentieux majeurs des années 2010 entre clans à Marseille», nous confirme Eric Arella, qui refuse cependant de confirmer si les récents règlements de comptes sont liés ou non à cette guerre.

Toujours est-il que derrière ces affrontements, l’objectif est bien la conquête de nouveaux quartiers. «Les cités concernées sont les citées Bassens, et Paternelle dans le 15e arrondissement», nous glisse un policier proche de l’enquête. «Deux points de deals qui, en termes de chiffre d’affaires, se situent dans la moyenne des points de deals marseillais», ajoute-t-il.

À Bassens, un jeune homme de 21 ans est mort le 28 juin, tué d’une balle dans la tête peu avant minuit, trois jours après la mort de Younès L. La piste du «match retour» est privilégiée, nous dit-on, précisant que le jeune homme était connu des services de police.

Les alentours du quartier sont sinistres, la cité est coincée entre la ligne de chemin de fer qui file vers le nord, et des dizaines d’entrepôts et usines, qui la coupent du reste de la ville. Pour y entrer, on passe sous les regards attentifs des jeunes guetteurs, avachis sur leurs fauteuils, à l’ombre des pins parasols.

Un peu plus loin, dans la supérette du quartier, des jeunes sont attablés, ils jouent au rami. Des règlements de comptes, ils ne savent rien, cela ne les regarde pas, disent-ils. Chacun travaille et ils fustigent l’argent facile du trafic. «Quand tu as 17 ans et que tu gagnes un SMIC en une semaine, comment tu veux aller à l’école?», fait remarquer l’un d’eux. «Est-ce que ça vaut le coup? Lui répond son compère. Ce biz [business], soit tu termines en prison, soit tu termines en terre». Dehors, des cris interrompent la conversation : «Ara!», hurlent les guetteurs. Une voiture de police passe, l’alerte est donnée.

À un kilomètre de là, de l’autre côté de l’A7, la Paternelle est l’autre quartier qui attire les convoitises. Depuis la rue du Marché nationale, il ressemble à une petite forteresse. Perchée à deux mètres de hauteur, on y entre par des ruelles, surveillées là encore, par quelques guetteurs attentifs. Les rues sont vides, des poules rôdent entre les poubelles. Sur les murs, un graffiti flamboyant dresse les tarifs et origines de la marchandise : sur le Paterpoly (contraction de «La Paternelle» et «Monopoly»), après la case prison, la case Maroc/shit, puis celles Hollande/Beuh, Bolivie/coke… «C’est un supermarché à ciel ouvert! s’exclame une femme en pointant du doigt la réclame. Ils n’ont peur de rien, regardez: la prison est une case comme une autre!»

Amateurisme et jeunesse

La guerre contre la drogue enregistre des victoires. À la PJ, on revendique 50% des affaires élucidées, ainsi que de nombreuses incarcérations. Seulement, si ces arrestations affaiblissent les réseaux, les places vacantes qu’elles laissent suscitent les appétits, aussi bien entre clans, qu’au sein de ceux-ci quand le chef est derrière les barreaux. «On a un effet d’émiettements des structures, qui peut mener à des violences», confirme au Figaro un fonctionnaire de police.

À la direction de la police judiciaire, Eric Arella confirme que certains des règlements de comptes récents sont liés à des différents internes aux clans. «Ils s’expliquent par les sorties de prison – les anciens reviennent, et se confrontent aux nouveaux qui ont pris leur place – de nouveaux appétits, et parfois les trahisons», précise-t-il.

Au fur et à mesure des années, le mode opératoire a évolué vers plus de brutalité. «On constate un usage croissant des fusils d’assaut , explique Eric Arella. Les règlements de compte il y a 20 ans, c’était une moto, deux personnes, celle à l’arrière déchargeait son 11/43 [un calibre de pistolet] sur la victime. Aujourd’hui, c’est plutôt une voiture qui s’arrête et qui tire en rafale sur la victime. Sauf que ces fusils d’assaut sont mal maîtrisés, ce qui accroît le risque de victimes collatérales».

Le schéma exact de la nuit du 6 juillet à Septèmes-les-Vallons, où les assaillants ont arrosé à la kalachnikov et au fusil à pompe la voiture. «Certaines douilles n’étaient même pas percutées, raconte un policier proche du dossier, preuve qu’il s’agissait d’amateurs». Ces «amateurs» sont en fait de plus en plus jeunes. «Ce ne sont pas les anciens qui prennent les risques, continue le fonctionnaire de police. Ce sont les petits jeunes à qui on donne quelques milliers d’euros qui s’en chargent».

Dans ce tourbillon de violence, Eric Arella, nuance toutefois : «à Marseille – contrairement au reste du sud de la France — le rythme des règlements de comptes baisse. On est passé de deux par mois entre 2010 et 2016, à un par mois depuis 2017, rappelle-t-il. Il y a une flambée ces dernières semaines, mais rien ne dit que cela va continuer sur ce rythme». Le fonctionnaire se félicite de l’action conduite par ses services, et la stratégie «offensive» menée. Reste que pour les habitants de Marseille, ces violences font désormais partie du quotidien. Dans le quartier de Gavotte Peyret à Septèmes-les-Vallons, un ancien s’en désole : «s’habituer à l’horreur, c’est aussi ça le drame», souffle-t-il.

Le Figaro