Marseille : L’apprenti-électricien guinéen Aboubaker a traversé le désert pour ne pas devenir imam

« Il n’y a pas d’humanité dans le désert ». Cette phrase prononcée par Aboubaker, 20 ans, un des rares réscapés d’une traversée clandestine du désert Algérien, sonne comme un avertissement qui met en garde contre des non-dits qui s’effacent souvent et se dessèchent, comme les traces des larmes des migrants subsahariens sur les dunes du Sahara, après le passage d’un vent de sable.

Aboubaker a fui la Guinée et l’école coranique pour ne pas devenir Imam, destin tragique de tous les hommes dans sa famille. Un jour, la mère d’Aboubaker lui a parlé d’un taxi qui pourrait le conduire au Mali. À 15, et à partir de la frontière Algéro-malienne, l’exil et le calvaire d’Aboubaker sont entamés. L’adolescent de 15 ans seulement, va devoir se lancer dans une traversée du désert dont il aurait pu ne pas revenir, ni mort ni vivant.

« J’avais entendu tellement d’histoires de personnes qui se faisaient arnaquer et abandonner par les passeurs en voulant traverser le désert… » a confié Aboubaker avant de préciser que lui il n’a fait confiance à personne. « J’ai dit à un passeur : ‘Tu m’emmènes en Libye, je te paye après », indique le jeune migrant.

Abandonnés au milieu du désert

« On était environ 90 personnes à partir, réparties dans cinq ou six véhicules », explique Aboubaker, qui ajoute que les passeurs ont indiqué au départ que la traversée durerait une seule journée. « On est resté deux semaines dans ce désert. Les passeurs ne disent pas la vérité. De toute façon, il n’y a pas de vérité sur ce chemin », déplore le jeune rescapé.

Durant ces deux longues semaines, les passeurs roulaient le jour avec leurs six véhicules chargés de migrants, et la nuit, ils partaient, en tâchant de cacher leur « cargaison » au milieu de nulle part. « Ils revenaient nous chercher le lendemain à 6 h du matin » indique Aboubaker qui croit que les passeurs ne les ont pas abandonné pendant ces deux semaines car « Sur les 90 personnes, on était environ 60 à ne pas avoir payé d’avance… S’ils avaient déjà eu leur argent, ils nous auraient abandonnés ».

« On ne sait pas combien de kilomètres on a fait, des milliers » continue Aboubaker, selon lui les passeurs non plus ne le savaient pas, puisqu’ils « ne connaissent pas les distances ». Cependant, et au bout des deux semaines, les migrants ont dû payer aux passeurs la moitié de la somme de la traversée, après cela, « un matin, ils (les passeurs) ne sont pas venus nous chercher ».

« Les survivants, ce sont les chanceux, c’est tout. »

Après avoir été abandonnés en plein désert, certain des migrants clandestins voulaient continuer seuls la traversée, à pied, d’autres ont préféré attendre le retour improbable des passeurs. Aboubaker faisait partie de ceux qui ont choisi d’aller de l’avant. « On nous a dit : ‘Il ne faut jamais marcher à plus de 15 personnes, pour ne pas se faire repérer’, donc on est partis à 15 », a déclaré le jeune migrant.

« On a marché pendant cinq jours… Je n’avais qu’un petit sac dans lequel je pouvais transporter deux bouteilles d’eau. On n’avait rien à manger. Dans le désert, il fait hyper chaud la journée et hyper froid la nuit. » a confié Aboubaker qui raconte comment ils sont tombés par chance sur un petit village ou ils ont pu prendre de l’eau avant de continuer la marche.

Livrés à eux même au milieu du plus grand désert au monde, les 15 migrant ont fait face à la soif et à la faim, à la chaleur et au froid, mais aussi à la peur et à la mort. « Quand on avait trop froid, on brûlait les habits des uns et des autres pour se réchauffer. J’ai brûlé une veste et un pantalon à moi », continue Aboubaker.

« Puis les gens ont commencé à tomber… »

Après cinq jours de marche dans le désert Algérien, qui n’avait plus, aux yeux de ces migrants subsahariens, aucune nationalité, « la famine, la fatigue, la fièvre » commençaient à faire leur effet. Les marcheurs commençaient à tomber les uns après les autres. « Dans le désert, quand tu tombes, on te laisse » explique Aboubaker.

Une triste traversée raconte encore le jeune migrant, « parfois, le matin, certains nous disaient qu’ils n’arrivaient plus à se lever, ils nous disaient de continuer le chemin sans eux. Et tu ne peux rien faire pour les aider. Je savais que si ça m’arrivait à moi aussi, ils allaient me laisser. C’est triste de voir quelqu’un tomber comme ça, sans aucune aide. Je fais des cauchemars par rapport à ça ».

Selon Aboubaker, les migrants avaient entre 18 et 20 ans, ils étaient ivoiriens, guinéens, « d’un peu partout ». Il ne savait pas plus sur eux, car dans le désert, toujours selon ce jeune rescapé « il ne faut pas perdre de l’énergie, il ne faut pas trop parler. Et puis il n’y a pas d’humanité dans le désert. »

Sur les 15 migrants, seul deux ont pu survivre à cette traversée. Il s’agit d’Aboubaker et d’un autre homme. « Des passeurs nous ont finalement arrêtés en Libye, conclue Aboubker, ils nous ont frappés avant de nous envoyer en prison mais, au moins, on a eu un petit bout de pain et de l’eau ». Aboubaker est aujourd’hui réfugié en France, il vit à Marseille où il fait un CAP d’électricien.

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