Marseille : Les dealers se mettent au marketing

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Packagings originaux, livraisons adaptées au confinement, ils copient les méthodes les plus efficaces du commerce légal. Cet été, au lieu des sachets plastiques transparents habituels, dit-il, j’ai vu apparaître ces emballages, avec au dos une étiquette d’avertissement, ‘ne pas conduire, ne pas laisser à la portée des enfants’, etc. Je n’avais jamais vu ça!

Ce sont des sachets aux couleurs pop et aux dessins street art qu’on confondrait presque avec les pochettes de cartes à collectionner dont raffolent les écoliers. Il y a “Bubble Gum” (un emballage tout rose), “Super Skunk” (à l’effigie de Superman), “Chemdawg” (avec une tête de chien façon graffiti) ou “Skywalker” (dont le graphisme rappelle Star Wars)… Tous estampillés “Coffee Shop Lévêque”, une référence au nom de la cité marseillaise d’où proviennent ces jolis sachets illégaux : chacun contient une variété de cannabis. “Je vais dans cette cité me fournir une fois par mois, raconte Jean-Pierre, le client régulier qui nous a montré sa “collection”.

Vitrine commerciale, promos et file d’attente de clients

Quelques jours plus tard, à la nuit tombée, cap sur la cité en question, avec l’habituel gamin encapuchonné à l’entrée. Immense au pied des tours, le parking est si peu éclairé que les silhouettes se guident à la lumière des smartphones. Ce drôle de ballet débouche au bas d’une cage d’escalier défoncée. Le guetteur a une pile de masques dans les mains pour les clients qui auraient oublié le leur.

À côté de lui, comme une vitrine, des échantillons des marchandises du jour sont exposés sur une table. Sur demande, on peut manipuler, ouvrir, humer… Un “surveillant”, masqué, laisse faire. Juste au-­dessus, une grande ardoise indique les prix du “shite” (sic), de la “coke” et de la “beuh hollandaise”, et les “horraire” (sic) d’ouverture. Avec une promo ce soir : 400 euros la boîte au lieu de 600.

Dans l’escalier, la file avance. Une quinzaine de clients sont expédiés en dix minutes. En haut des marches, des chariots de supermarché retournés bloquent le passage. “Quatre-vingts d’herbe, s’te plaît.” Deux jeunes blondes passent commande comme dans un bar élégant. Sauf que le décor est glauque et que c’est un bras anonyme qui sort de la mêlée pour prendre les billets puis tendre la commande.

Le manège se répète toutes les trente secondes. Près de 700 euros changent de mains en quelques minutes. Devant nous, un homme s’énerve. “Tu te calmes, frère, et tu sors.” Le “surveillant” hausse le ton. Derrière les chariots, une autre voix s’élève : “Du calme dans les escaliers, merci.” Retour à la voiture. En tout, l’opération a pris moins d’une heure, dont quinze minutes sur place.

Des “gestes commerciaux” qui n’étonnent pas les policiers

C’est particulier aux grands réseaux, les mieux organisés, qui affichent ce qu’on peut appeler leur logo, estime Bruno Bartocetti, secrétaire national de l’unité SGP Police FO. C’est une forme de concurrence commerciale.” La distribution de masques surprend plus : “Ça, c’est la première fois que je l’entends“, se marre un officier, ancien des stups.

Lui a vu surgir une autre adaptation au Covid : “La semaine dernière, mes collègues ont démantelé un service de livraison à scooter. Cette pratique s’est amplifiée avec la crise sanitaire. Entre nous, on appelle ça les Uber-shit et Uber‑coke.

Marseille, vitrine du marketing de la drogue? “Les gars sont hyper polis, très commerciaux, témoigne Jean-Pierre. Une fois, il y avait une queue d’une centaine de personnes. Les dealers sont passés nous expliquer qu’un contrôle de police avait désorganisé la distribution. Pour nous faire patienter, ils nous ont offert des shots de Red Bull-vodka.

Des “gestes commerciaux” qui n’étonnent pas les forces de police : “On a beau être la ville où il y a le plus de descentes de police et de prises, ça ne cessera pas tant l’enjeu est énorme, avec des réseaux brassant jusqu’à 60.000 euros par jour, affirme Rudy Manna, secrétaire départemental du syndicat Alliance. Les trafiquants s’adaptent sans cesse, avec des cartes de fidélité, des goodies – des feuilles ou des briquets…”

Dans certaines cités, il y a un service de sécurité pour protéger les acheteurs. Une agression, c’est de la mauvaise publicité.” Les arrestations aussi, et là, les dealers ne peuvent rien y faire. Jean-Pierre, le client, le sait bien. “Parfois, les policiers attendent à la sortie.

Le Journal du Dimanche