Marseille : Meurtre du lieutenant-colonel Alban Gervaise, égorgé sous les yeux de ses enfants, la thèse de Mohamed, le “criminel déséquilibré”, ne passe pas

En mai dernier à Marseille, un médecin militaire était attaqué au couteau devant l’école privée catholique de ses enfants par un homme prétendant agir « au nom de Dieu ». Pourtant, l’enquête a rapidement écarté la piste terroriste. Retour sur une affaire aux nombreuses zones d’ombre.

Mardi 10 mai 2022, vers 18 heures, quartiers Nord de Marseille. Devant le groupe scolaire Sévigné, établissement privé catholique installé entre des rues ayant conservé l’apparence d’un village et les barres de la cité des Tilleuls, des parents attendent la sortie des classes. Parmi eux, Alban Gervaise, 41 ans, radiologue et médecin chef à l’hôpital militaire Laveran, venu raccompagner, en civil, deux de ses trois enfants. Âgés de trois et sept ans, ils viennent de le rejoindre.

Soudain, un homme lui porte une dizaine de coups de canif à la gorge et au thorax en hurlant : « Je vais tuer. » Malgré le danger, quatre passants et parents d’élèves parviennent à maîtriser l’assaillant pendant que d’autres alertent les secours et la police. Aux agents qui le menottent, il dira avoir agi « au nom de Dieu », puis parlera du « diable ». En arrêt cardiaque, Alban Gervaise est conduit à l’hôpital Nord de Marseille. Il décédera seize jours plus tard. Victime d’un nouveau « loup solitaire » de l’islamisme ?

Ce n’est pas l’avis d’une « source proche du dossier » citée par le quotidien la Provence, qui estimait, dès la soirée du 10 mai, que « l’acte terroriste est de moins en moins probable ». Aujourd’hui, la procureure de Marseille Dominique Laurens confirme auprès de Marianne : « Le parquet a mené toutes les diligences visant à déterminer si cet acte relevait ou non d’une qualification terroriste, et ce, en lien en temps réel avec le Parquet national antiterroriste (PNAT). Les vérifications et investigations menées à cette fin ont conduit à écarter le caractère terroriste de l’acte commis à l’encontre de Monsieur Gervaise. »

« Aucun propos à connotation religieuse » ?

Âgé de 23 ans et de nationalité française, Mohamed L., l’auteur des coups de couteau est connu des services de police pour trafic de stupéfiant mais « n’a aucun antécédent judiciaire en lien de près ou de loin avec une entreprise terroriste », nous précise le parquet, qui ajoute qu’« aucun élément de radicalisation religieuse n’a été mis en évidence à son domicile ou par l’audition de ses proches. Les témoins présents avant et au moment de l’agression n’ont fait état d’aucun propos à connotation religieuse de la part du mis en cause. Il ne ressortait pas non plus que la victime ait été ciblée en raison de sa profession, à savoir médecin militaire ». Résultat : c’est la Sûreté départementale, et non la police judiciaire (qualifiée en matière d’attentats) ou la Sous-direction antiterroriste, qui héritait du dossier.

Au lendemain du décès d’Alban Gervaise, les enquêteurs cités par la presse locale étayaient déjà l’hypothèse du « déséquilibré » : « Les parents du meurtrier ont assuré que celui-ci “se plaignait de troubles psy depuis quelques semaines, qu’il était en arrêt pour cette raison, et qu’il avait disparu du domicile depuis (les) 48 heures” précédant son passage à l’acte. » La procureure de Marseille enfonce le clou : « Il a été mis en évidence par des témoins que des propos incohérents, voire délirants, évoquant ‘”Dieu” et ‘”le diable” avaient été prononcés par le mis en cause au moment de son interpellation, propos qui ne sont nullement constitutifs d’une revendication religieuse. À l’issue de sa garde à vue, [il] a été mis en examen des chefs de meurtre et placé en détention provisoire en maison d’arrêt. Depuis lors, il a été transféré en Unité pour Malades Difficiles (UMD) compte tenu de son état psychiatrique. » Affaire entendue ? Pas vraiment.

« Au nom de Dieu »

Bien que l’instruction soit toujours en cours, ces premières conclusions sèment le trouble. « Il y a des éléments étonnants dans cette affaire et un impressionnant faisceau de coïncidences », analyse un policier qui a approché Mohamed L. : « Au début de la soirée du 10 mai, j’étais là quand mes collègues ont ramené l’agresseur. Ils m’ont répété qu’il disait agir “au nom de Dieu”. Il n’avait pas l’air plus cinglé que le terroriste de la gare Saint Charles [en 2017, deux jeunes femmes avaient été victimes d’un attentat au couteau, N.D.L.R.]. Et lui non plus n’était pas fiché S ! »

L’attaque a eu lieu, rappelons-le, devant une école catholique, cible potentielle de l’islamisme radical. Si tous les parents qui y inscrivent leurs enfants ne sont pas chrétiens – athées et familles musulmanes du quartier plébiscitent aussi l’établissement –, Alban Gervaise, lui, l’était. D’où l’inclination de certains milieux catholiques et militaires à voir dans le traitement de l’affaire, devenue un simple fait divers, un « déni » tout autant critiqué sur les réseaux sociaux et dans les médias orientés à droite, voire à l’extrême droite.

Cible religieuse

Le ton semblait donné dès le 10 mai, quand le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin twittait moins d’une heure après les faits : « Un homme a été violemment agressé au couteau à Marseille devant un collège en fin d’après-midi. L’auteur a été interpellé. Merci aux passants et aux services de police pour leur réaction rapide. » Plus que ces précautions langagières, c’est le flou du message qui interroge : alors que six ou sept personnes sont chaque jour victimes de coups de couteau dans la cité phocéenne, Gérald Darmanin a jugé urgent de communiquer sur ce fait précis, sans préciser que l’« homme violemment agressé » était un militaire, et en passant sous silence le caractère confessionnel du « collège » en question.

« Si le sauvage assassinat de mon confrère d’armes, en tant que personne, est le fruit du hasard, je reste persuadé que le choix de cibler une école catholique pour y trouver une victime n’est certainement pas dû, lui, au hasard, déclare à Marianne un médecin en retraite de l’hôpital Laveran, dont le point de vue est largement partagé. Il y a manifestement eu volonté, de punir, de tuer, de sacrifier un chrétien ! Cela a la même valeur que dans une église ou devant une école d’une autre confession ! Les précédents ont tous été, à ma connaissance, qualifiés d’actes terroristes. Leur retentissement sur le plan national et médiatique a été tout autre. »

Rappelons qu’au moment des faits, Marseille vivait une série noire : le lendemain de la tentative de meurtre sur Alban Gervaise, une quinquagénaire était assassinée par un SDF dans un parking souterrain du 9e arrondissement. « L’individu appréhendé était un vrai cinglé, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute », se souvient un policier marseillais. Le jour suivant, un forcené armé d’un couteau était abattu sur le parking d’une grande surface du 11e arrondissement. Dans le contexte de la campagne des élections législatives, dont le premier tour eut lieu deux semaines après le décès d’Alban Gervaise, l’affaire était des plus sensibles. Sa tournure inspirait alors des tweets à Marine Le Pen, Éric Ciotti, Valérie Boyer (sénatrice LR des Bouches-du-Rhône) ainsi qu’à Julien Dray. Pour le reste, les messages de condoléances du maire de Marseille, Benoît Payan, comme du ministre des Armées Sébastien Lecornu, se limitaient à l’essentiel. « La famille Gervaise est très respectueuse de la hiérarchie et n’a pas souhaité faire de vagues », rapporte une source policière.

« Fous de dieu »

Jamais présenté par les autorités comme une possible victime du terrorisme, Alban Gervaise, lieutenant-colonel, brillant médecin décoré de la Médaille d’honneur du service de santé des Armées et promu avant sa mort Chevalier de l’ordre national du Mérite, a néanmoins reçu un hommage resté discret – à la demande de la famille – dans l’enceinte de l’hôpital Laveran : une cérémonie militaire inaccessible au public eut en effet lieu le 7 juin dernier, jour des obsèques. Parmi les personnalités présentes, citons la préfète de police des Bouches-du-Rhône, le secrétaire général de la préfecture, le gouverneur militaire de Marseille, le directeur central du Service de santé aux armées, le directeur de l’Agence régionale de Santé et de nombreux hauts gradés. Parmi ceux-ci, l’absence d’hommage national ne passait pas…

« On nous dit qu’il est fou pour ne pas parler de terrorisme, déplore un policier marseillais. Mais il faut l’être un minimum pour massacrer quelqu’un à coups de couteau, comme les autres “fous de dieu”. » Notre ancien médecin de l’hôpital Laveran nuance : « Je laisserai à mes confrères experts psychiatres le soin d’apprécier l’état mental de l’auteur des faits et à la justice de déterminer sa responsabilité… ou son irresponsabilité pénale. » Publié à la mort d’Alban Gervaise, le communiqué du ministre des Armées rappelait qu’« une information judiciaire est en cours : elle permettra de faire toute la lumière sur ce drame. » Avant l’oubli ?

Marianne