Massacre de la Saint-Barthélemy : Cartographie d’une tuerie de voisinage

Hantant depuis quatre siècles et demi une mémoire nationale et un pays qui cherche à l’exorciser, le massacre de la Saint-Barthélemy mérite qu’on s’y attarde sous un nouveau jour.

Le massacre de la Saint-Barthélemy hante notre pays. Dans un Paris qui ne comptait qu’un quart de la population d’aujourd’hui, 3.000 à 4.000 Huguenots (les protestants du royaume de France et du royaume de Navarre) furent anéantis en trois jours de la fin août 1572. Il est arrivé, pendant les quatre siècles et demi qui nous séparent de ces événements, qu’on en trouve des traces archéologiques au hasard d’un chantier dévoilant un charnier.

Le Massacre de la Saint-Barthélemy, François Dubois, entre 1572 et 1584.

La France comptant en 1572 un peu moins de 16,5 millions d’habitants, ce sont environ 10.000 protestants qui furent massacrés, par salves successives (Paris, Rouen, Lyon, Toulouse, etc.). À l’échelle de notre démographie actuelle, il s’agirait de 40.000 morts en quelques journées ou nuits.”

Exorciser le risque de sa répétition a longtemps été un but premier de la politique du royaume de France puis des deux Empires comme des cinq Républiques successives. Une imposante statue de l’amiral de Coligny, victime inaugurale du massacre, est installée depuis les débuts de la IIIe République entre le temple de l’Oratoire et la rue de Rivoli, face au Louvre et à deux pas de là où se trouvait le 144, rue de Béthisy, sa résidence, où il fut massacré le 24 août 1572 à l’aube. Partout dans Paris, des noms de rues et de paroisses évoquent le plus impitoyable massacre de notre histoire. Partout, à bien y regarder, adresses, lieu d’exécution, voire d’inhumation de masse ont subsisté et franchi les décennies puis les siècles.

Qui étaient ces milliers de victimes? Qui étaient leurs bourreaux? Une foule avide de sang? Ou plutôt d’autres habitants du quartier?

De cette époque, nous héritons des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, écrites par un protestant calviniste, chef de guerre et proche d’Henri de Navarre, quand il n’était pas en froid avec lui. Les persécutions sont l’objet de ce texte majeur de la période. La Reine Margot de Patrice Chéreau et Danièle Thompson se base sur le roman éponyme d’Alexandre Dumas. L’immense talent de Dumas rencontrant celui de Chéreau, une œuvre magistrale ne pouvait que naître. Fresque flamboyante servie par des comédiens de premier plan, dont Isabelle Adjani, Virna Lisi, Dominique Blanc, Daniel Auteuil, Pascal Greggory, Miguel Bosé, Jean-Claude Brialy et Jean-Hugues Anglade, elle évoque le moment des guerres de religions en faisant allusion aux guerres qui déchirent alors l’ex-Yougoslavie.

Goran Bregović signe la bande originale, ce qui souligne l’analogie, très juste, entre nos guerres de religions et les guerres ravageant l’ex-Yougoslavie à l’époque du tournage et de la sortie du film (1994). Artistiquement magistral, le film entretient avec la vérité historique une relative liberté propre à Dumas et à l’intrigue de son roman, mais aussi à la mémoire (ou l’absence de mémoire) de cet événement.

Il existait jusqu’à maintenant une historiographie néanmoins riche, des controverses récurrentes relatives au caractère intentionnel et prémédité du massacre, sur le commanditaire (Guise? Charles IX? Catherine de Médicis?). La plupart du temps, les travaux des chercheurs et la curiosité du public se sont portés sur le rôle des puissants, de la Cour, sur le destin des Huguenots.

Dans le film, ce sont Anjou (futur Henri III, joué par Pascal Greggory) et un conseiller (joué par Barbet Schroeder) qui poussent au massacre craignant une vengeance des Huguenots à la suite de l’attentat contre l’amiral de Coligny, chef du parti réformé. Mais qui étaient ces milliers de victimes? Quels étaient leurs noms? Leurs professions? Pourquoi n’avons-nous aucune trace de défense de leur part? Qui étaient leurs bourreaux? Une foule avide de sang? Ou plutôt d’autres habitants du quartier, en nombre restreint?

Jérémie Foa et «Tous ceux qui tombent»

Dans son récent et remarquable ouvrage Tous ceux qui tombent – Visages du massacre de la Saint-Barthélemy (La Découverte), Jérémie Foa livre une enquête qui trouble le lecteur à maints égards. Bourreaux ou victimes, les personnes ressuscitées par le travail de Foa nous semblent actuelles. Les noms de rue, les lieux mentionnés, tirés des archives notariales de la fin de l’été 1572, et l’étude des registres d’écrous de la Conciergerie rendent le massacre comme sa préparation d’un réalisme saisissant.

Il n’y a pas, selon Foa, de préméditation, mais un conditionnement progressif de tous les acteurs de la Saint-Barthélemy, tant des bourreaux que des victimes, qui furent persécutées pendant les années 1567-1570. Si terrifiant que cela puisse paraitre, c’est l’interconnaissance qui est le facteur décisif des massacres. Au-delà des relations entretenues (souvent fort mauvaises depuis les années de persécution de la fin 1560), tous les acteurs de ce massacre se connaissaient.

Pas de réaction des Parisiens qui, loin d’être une foule déchaînée, ont surtout assisté passivement aux massacres.”

L’apport de Foa est majeur en ce qu’il démontre que ni le Conseil du roi, Charles IX, ni évidemment sa mère, ni les Guise, ne pouvaient connaître le nom, l’adresse et le visage des Huguenots de la capitale ou des grandes villes du pays. Il fallait une implication décisive: celle des propres voisins des victimes, bourreaux en herbe, membres de la milice et bourgeois installés, parfois membres de familles très impliquées dans la forme ultra du catholicisme versant politico-religieux. Tous ces noms apparaissent sur les listes d’écrous de la Conciergerie dans les années de brimades et répression des Huguenots. Ainsi les portraits de victimes comme des bourreaux dessinent une sorte de cartographie du massacre qui, par les patronymes et les lieux évoqués, s’avère d’une actualité troublante.

Les noms de lieux, pour les Parisiens notamment, permettent de resituer le massacre, de concevoir le temps qu’il a fallu aux bourreaux pour amener leurs victimes sur les sites d’exécution. Très probablement, c’est à un emprisonnement rappelant les années de persécution précédentes que s’attendaient naïvement les victimes. Pas de rébellion des protestants de Paris, pas de réaction des Parisiens qui, loin d’être une foule déchaînée, ont surtout assisté passivement aux massacres, davantage effectifs derrière les murs et les portes des demeures des victimes ou des bourreaux que dans la rue.

La mort à domicile

Des années durant, un mauvais contrôle de ses affects, un geste ou une émotion, pouvaient trahir une appartenance au protestantisme. Ne pas faire carême menait en prison. De cet emprisonnement, restaient nom, adresse et visage du futur supplicié de 1572. Le contrôle des corps, l’autocontrôle de l’individu pavaient la vie quotidienne de chacun. Vint le temps du massacre, où les souvenirs d’emprisonnement, les suspicions d’hier ou du moment présent précipitèrent la mécanique meurtrière. Frères, beaux-frères, gendres, fils: les assassins opèrent seuls ou en groupes, livrant la mort à domicile ou opérant en bord de Seine dans des demeures ayant accès au fleuve (le nom qui revient est celui de Thomas Croizier, un habitant de l’actuel quai de la Mégisserie).

Dans ce massacre de masse, on distingue le déchaînement d’un savoir-faire méthodique et des attitudes très humaines, allant du pire au meilleur.”

Ces crimes ont par la suite été tus. Les bourreaux ont parfois vécu vieux, sans comptes à rendre puisque personne ne semble en avoir véritablement demandé. Ou très timidement. Extrêmement troublant est le fait que nombre de Parisiens, de Français mènent une vie normale pendant et à côté des massacres. On signe un bail, une embauche et… on baptise. Les tueries se déroulent dans une société qui vaque à ses occupations, si bien qu’une famille peut baptiser son dernier-né alors que ses voisins se font massacrer le jour même.

Massacres pendant la nuit de la Saint-Barthélemy à Paris, 1572, Jan Luyken, 1696.

D’autres protègent des voisins, sauvent des enfants, en cachent ou en arrachent in extremis à la mort. Dans ce massacre de masse, on distingue le déchaînement d’un savoir-faire méthodique acquis par une minorité et des attitudes très humaines, allant du pire au meilleur, selon une gamme de nuances très vastes allant de la participation aux coups portés à la protection des victimes en passant par le pillage et le silence…

Victimes et bourreaux

L’ouvrage de Jérémie Foa est donc majeur. Un travail sur les archives (notariales, écrous des prisons) et la mise en relation de celles-ci avec les récits transmis depuis donnent une idée de la société d’alors et rend vivante, ô combien vivante, cette période de notre histoire. À l’appui de ses recherches, Jérémie Foa convoque Pierre Bourdieu, Erving Goffman, Giorgio Agamben, et nous incite à la réflexion.

De cette galerie de portraits de victimes et de bourreaux, on peut déterminer le niveau de connaissance ou d’implication des Valois, Anjou, Alençon, comme de leur mère Catherine de Médicis et de Charles IX. Mais pour en déterminer et mesurer l’implication, il faut urgemment lire Tous ceux qui tombent. Responsables uniquement de l’assassinat d’une vingtaine de chefs protestants, ils ont tout su du massacre et trop de leurs proches sont impliqués, cités, aperçus sur les lieux des massacres pour les innocenter.

Le premier responsable d’un massacre reste néanmoins celui qui massacre, ce qui est à méditer tant la Saint-Barthélemy, qui s’est déroulée il y a 450 ans, a en fait eu lieu hier à l’échelle de l’histoire de l’humanité.

Slate