Mathieu Burgalassi : “A côté de chez vous, des survivalistes se préparent à la guerre civile”

Auteur d’une enquête choc sur le survivalisme, l’anthropologue montre comment la peur pousse des personnes lambda à anticiper le pire et à basculer dans la violence.

Selon Mathieu Burgalassi, il y a dans la communauté survivaliste une “vraie violence normalisée.
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Enlèvement de la petite Mia, meurtre de trois gendarmes dans le Puy-de-Dôme, décès dans un stage de survie dans le Morbihan… Le milieu survivaliste n’a, en France, jamais été autant sous le feu des projecteurs. Le double homicide commis par Valentin Marcone dans les Cévennes, en dépit des déclarations du procureur de la République, semble lui aussi être lié à ce courant. Dans le passionnant La peur et la haine (Michel Lafon) qui se dévore comme un thriller, l’anthropologue Mathieu Burgalassi raconte sa plongée durant quatre ans dans cette communauté, analyse les motivations qui poussent des personnes à se préparer au pire, et met à mal plusieurs idées reçues sur le survivalisme. Entretien.  

L’Express : Le survivalisme ne cesse de faire l’actualité ces derniers mois. Cela vous étonne-t-il ?  

Mathieu Burgalassi : Cela fait quatre ans que j’enquête sur des gens qui s’arment, se préparent à une guerre civile et apprennent à égorger d’autres personnes. Je ne suis donc nullement surpris. J’ai pu voir qu’il y a dans cette communauté une vraie violence normalisée, d’autant plus inquiétante qu’elle est présentée comme relevant de la défense. Dans différentes affaires, on a constaté que des personnes qui étaient prises dans un engrenage de violence peuvent, à un moment donné, devenir dangereuses, tout simplement.  

Valentin Marcone, auteur d’un double homicide dans les Cévennes, vous semble-t-il aussi lié à cette communauté ? Le procureur de Nîmes avait pourtant assuré qu’il n’y a chez lui aucune trace d’idéologie survivaliste… 

Valentin Marcone a un profil où on retrouve de nombreux comportements survivalistes. Il possédait une douzaine d’armes chez lui, des centaines de munitions, se déplaçait avec un gilet pare-balles, s’entraînait à tirer dans des conditions paramilitaires, notamment depuis ses fenêtres… Ce sont des comportements que je connais bien et que j’ai pu observer chez des survivalistes. A savoir des gens ordinaires, mais qui allaient au travail avec un gilet pare-balles ou une arme de poing dans le blouson. Des personnes qui mettent en place des stratégies pour faire face à une invasion de leur domicile. Les comportements d’un Valentin Marcone ne sont ainsi pas aussi marginaux et isolés qu’on pourrait le penser. 

Dans le cas de l’affaire Mia, je pense qu’il s’agit moins de survivalistes que de complotistes liés à la mouvance QAnon. Mais Valentin Marcone, lui, a clairement des marqueurs du survivalisme, contrairement à ce qu’a affirmé le procureur. Sur sa page Facebook, il avait par exemple relayé la tribune des militaires sur une guerre civile qui aurait lieu en France. Je pense qu’il y a ainsi une méconnaissance des autorités sur ce sujet. Il ne faut pas s’attendre à ce que les survivalistes aient un badge et des livres. C’est plutôt quelque chose d’un peu secret, avec des personnes qui préfèrent ne pas trop en parler, de peur d’être suivies par les forces de l’ordre. Le survivaliste, c’est l’idée de l’homme gris, celui qui se fond dans la masse. Il faut donc reconsidérer ce qu’on pense savoir de cette pratique. C’est aussi pour cela que j’ai écrit ce livre, afin d’alerter sur la réalité de la violence que j’ai pu observer sur le terrain. A côté de chez vous, dans des stands de tir, il y a des personnes qui sont en train de se préparer à une guerre civile… 

Votre enquête est aussi autobiographique. Vous racontez ainsi comment une agression vous a poussé vers le krav-maga, puis vers des stages survivalistes, avant d’en faire le sujet de votre thèse… 

J’ai subi une agression extrêmement violente à Lyon. Je rentrais chez moi et je me suis fait tabasser par des mecs qui m’ont laissé pour mort sur le trottoir. A partir de là, j’ai commencé à vivre avec une peur viscérale qui a détraqué toute mon existence. Je n’arrivais plus à sortir, à voir des gens, je faisais des crises de panique. J’avais besoin de mettre quelque chose entre moi et cette peur qui me rongeait. Par hasard, on m’a parlé d’un sport de “self defense”israélien, le krav maga. Je me suis inscrit dans un club, qui était géré par un survivaliste et fréquenté par plusieurs membres de la communauté. J’ai ainsi découvert cette pratique. On n’en parlait pas ouvertement, que par bribes. On m’a présenté le survivalisme comme étant une activité devant nous permettre d’être autonome, de devenir des citoyens responsables. Cela collait en plus bien avec mon vécu d’étudiant précaire qui devait se contenter de pates pour manger. Le survivalisme m’a ainsi paru être une évidence, afin de me protéger de l’insécurité du quotidien. Jusqu’au jour où je suis allé dans un stage de survie, et que j’ai appris à étrangler des personnes par derrière à l’aide d’un lacet, ou à fracturer la gorge avec un coup de poing. Je me suis demandé pourquoi moi, civil, je me retrouvais à apprendre des techniques de meurtre. Pourquoi, alors que nous sommes dans un pays qui n’a plus eu de guerre sur son sol depuis des décennies, des gens peuvent-ils être désireux de savoir comment tuer ? C’est ainsi que je me suis lancé dans un travail de recherche sur ce sujet, qui m’a amené à écrire La peur et la haine.  

Quand est apparue la mouvance survivaliste ?  

La naissance d’un proto-survivalisme a lieu avec la Guerre froide, avec l’idée de se protéger de la bombe atomique, mais aussi d’une invasion communiste. Mais c’est Kurt Saxon qui a inventé ce terme. Il a été membre du parti nazi américain en 1960, puis a participé aux milices anti-communistes Minutemen, avant de s’essayer à la scientologie. Il a le CV le plus terrifiant de l’histoire (rires). Dans les années 1970, Kurt Saxon a alors l’idée de réécrire The Anarchist Cookbook, un livre d’un jeune gauchiste, William Powell, expliquant comment fabriquer des explosifs. Kurt Saxon, qui a amassé beaucoup de connaissances pratiques, rédige un ouvrage dédié aux techniques de survie face à ce qu’il considère être l’effondrement le plus probable : une guerre civile sur le sol américain. La nouveauté, c’est que cette survie ne consiste plus simplement à construire un bunker dans son jardin, mais devient un véritable mode de vie. C’est Kurt Saxon qui est vraiment le père du survivalisme moderne. Le principe, c’est d’être le plus autonome possible, de réapprendre de vieilles techniques et de pouvoir les mobiliser dans des situations dégradées. Mais c’est aussi être en mesure de se protéger contre tous ceux qui nous entourent. Évidemment, cette paternité va être dissimulée par la communauté survivaliste, car personne ne voudrait d’un mouvement inventé par un type pareil. Mais si on regarde l’histoire du survivalisme, il est clair que Saxon a joué un rôle clé.  “Le survivaliste voit dans le prochain une menace, là où le collapsologue le considère comme un allié”

Le point commun à tous les survivalistes, expliquez-vous, est de “voir en chaque homme un loup pour l’homme”… 

Les survivalistes trainent deux gros stéréotypes. Soit on les présente comme des fous qui attendent la fin du monde. Soit au contraire ce seraient des gentils écologistes, autonomistes, un peu randonneurs, qui font ça le week-end. Mais j’ai réalisé que ce qui les motive, ce n’est pas la fin du monde, mais la menace de la guerre civile. Ils anticipent une crise, qui peut prendre différentes formes, écologique, sanitaire, économique… Mais ils sont persuadés que cela sera tellement important que cela mettra l’Etat à genou, qu’on assistera à un effondrement des institutions, et que les humains seront livrés à eux-mêmes. Leur pari, c’est que l’homme deviendra alors un loup pour l’homme. Le gentil voisin qui jusque-là vous aidait à monter vos courses peut, en cas de pénurie alimentaire comme de médicaments, prendre sa hache pour défoncer votre porte. C’est vraiment l’idée centrale des survivalistes : la nécessité transforme des personnes en monstre. C’est pour cela que les survivalistes ont des armes chez eux et qu’ils font des stages paramilitaires. Tout simplement pour pouvoir se protéger dans le cadre de scénario, quand les voisins deviendront des adversaires qu’il faudra peut-être tuer… 

On confond souvent survivalisme et collapsologie. Qu’est-ce qui distingue ces deux courants ?  

Ces deux courants anticipent un effondrement. Mais il y a une différence importante entre eux. Les survivalistes estiment qu’en cas d’effondrement, les hommes seront des loups pour leurs congénères. Les collapsologues, au contraire, estiment que les humains s’aideront. Pablo Servigne, principal penseur de ce mouvement, met l’accent sur cette notion d’entraide. Il est d’ailleurs amusant de voir que les deux prennent souvent l’ouragan Katrina comme exemple. Mais les survivalistes mettent en avant les pillages, là où les collapsologues expliquent qu’à la Nouvelle-Orléans, des personnes ont pris leur barque pour aider les autres. Il y a donc une vision totalement opposée sur la représentation de l’homme. Le survivaliste voit dans le prochain une menace, là où le collapsologue le considère comme un allié.  

Même si des femmes sont présentes dans le survivalisme, le culte de la virilité y semble important…  

Beaucoup de survivalistes que j’ai interrogés confient avoir l’impression d’être dans une société pas assez virile. En devenant survivalistes, ils disent avoir l’impression de devenir à nouveau des hommes. Souvent, ils parlent avec admiration de leurs grands-pères. C’est l’idée d’une virilité perdue, fantasmée, et parfaitement inaccessible. Cette quête est sans fin : on n’est jamais assez musclé, on ne connaît jamais assez de techniques, on n’est jamais assez bon dans la manipulation des armes à feu. Cette quête peut ainsi être source d’une grande frustration. J’ai d’ailleurs reçu beaucoup de messages de survivalistes qui ont lu mon livre. Ils m’ont dit que cela leur avait fait du bien que quelqu’un évoque cette quête de la masculinité, et montre qu’il est impossible de devenir ce fantasme d’homme qui n’existe pas dans la réalité, mais qu’il vaut mieux s’accepter tel qu’on est. 

Il y a effectivement aussi des femmes dans la communauté, même si la majorité est masculine. Mais ce sont souvent des personnes qui accompagnent leur compagnon. On voit d’ailleurs que les rôles sont très genrés et sexistes, avec cette idée que les femmes seraient des cueilleuses, et les hommes des chasseurs. Cela peut aussi donner des scènes difficiles durant les stages, avec des personnes qui sont entrainées par le conjoint alors qu’elles ne sont pas très engagées dans le mouvement, et soudain se retrouvent exposées à une vraie violence. Cela peut donner lieu à des crises de panique et de peur.  “C’est un engrenage qui, à la fin, vous amène à apprendre à égorger des humains”

Pour la relance de la Miviludes, Marlène Schiappa a évoqué le survivalisme parmi les nouveaux phénomènes sectaires. Qu’en pensez-vous ?  

Il faut distinguer les processus de radicalisation et de brutalisation. Dans le survivalisme, il n’y a nulle Bible, pas de leader ou d’idéologie fixe. Il n’y a même pas un groupe structuré auquel on peut adhérer. On ne prend pas sa carte de survivaliste. Le survivalisme est à l’opposé de tout ça. C’est un processus lent, presque invisible. On entre dans cette mouvance par la peur, contre laquelle on cherche à se protéger. On commence par exemple à prendre une carte de membre dans un stand de tir, avec l’idée de pouvoir ramener une arme chez soi pour protéger son domicile. Cela peut aussi passer par le krav-maga ou la “self-defense”.  

C’est un engrenage qui, à la fin, vous amène à apprendre à égorger des humains. Un processus de brutalisation, dans lequel un citoyen ordinaire, pour se guérir d’une peur viscérale, peut devenir un tueur. C’est ce qui rend un survivaliste dangereux. On l’a vu avec Frédéric Limol qui a tué trois gendarmes dans le Puy-de-Dôme. C’était quelqu’un qui avait pensé des stratégies de survie, s’était entraîné aux armes à feu. Quand il passe à l’acte, cela peut faire beaucoup de victimes. Il a fallu l’intervention du GIGN et de 400 gendarmes pour essayer de l’arrêter. C’est dire à quel point un individu seul, entraîné et préparé, peut représenter une menace.  

Selon vous, les médias et politiques, en entretenant un climat anxiogène sur l’insécurité ou en parlant d’ “ensauvagement” de la société, ne feraient qu’alimenter cette mouvance…  

Ce que je constate, c’est qu’il est devenu normal dans le spectre politique de jouer avec la peur des gens. Cela évite d’avoir à parler d’économie ou de problèmes sociaux. Emmanuel Macron, alors qu’on était en pleine pandémie avec de surcroît une crise économique, a mis au centre la question sécuritaire avec la loi Sécurité globale, puis celle sur le séparatisme. 

Ce que je dis, c’est que cela a des conséquences. L’idée de guerre civile est au coeur des convictions des survivalistes. J’ai rencontré des personnes qui ne sont nullement des marginaux, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais des pères de famille, avec un emploi stable, qui n’appartiennent à aucun groupuscule politique. Les survivalistes, ce sont des Français dans toute leur diversité. Mais à chaque fois, ils m’ont confié un sentiment de peur, qu’ils rattachent aux discours sur l’insécurité qu’ils entendent en boucle dans les médias et chez les politiques.  “La majorité des survivalistes n’est pas particulièrement politisée”

Les survivalistes aiment présenter leur passion comme du simple scoutisme pour adulte… 

C’est un discours que j’ai souvent entendu, et qui sert à contrer des stigmates qui sont réels. Souvent, on les présente comme des illuminés persuadés de la fin du monde. Ils ont ainsi à appris à mettre en avant un discours pour euphémiser et minimiser la violence de leur pratique. Mais la réalité, c’est que ce sont des personnes qui se préparent à des faits violents, et pensent qu’il faut être capable de pouvoir défendre les leurs. Eux-mêmes d’ailleurs font parfois l’autruche. La communauté survivaliste baigne dans la violence, cela ne fait aucun doute. Mais ces personnes préfèrent se voir eux même comme étant pacifiques et calmes.  

Aurélien Taché a déposé une proposition de loi pour encadrer les stages de survie. Serait-ce utile ?  

Dans les stages de survie, on peut apprendre des techniques très violentes et être soi-même exposé à un certain degré de violence. Je l’ai observé en France comme aux Etats-Unis. Pourtant, les personnes qui organisent ces stages n’ont aucune certification. Aujourd’hui, si on donne un cours de boxe, on a besoin d’un brevet d’Etat. En revanche, en m’auto-proclamant expert, je peux emmener une vingtaine de personnes en forêt. Le jeune Ulysse participait à un stage bon enfant. Mais son instructeur n’a pas été capable de distinguer une plante comestible d’une autre empoisonnée, ce qui a provoqué sa mort. Il est évident qu’on ne pourra pas contrôler tout ce qui se fait dans la mouvance survivaliste. Mais mettre un cadre légal et des formations serait déjà un progrès. Cela évitera que n’importe qui, avec une vague expérience militaire, puisse se présenter comme expert et embarquer des personnes dans des situations où elles se mettront en danger. Les instructeurs ont, en plus, un énorme pouvoir d’autorité dans ces conditions extrêmes. Lors d’un stage en France, je me suis ainsi retrouvé avec une arme braquée sur ma tête. Choqué, j’ai ensuite essayé de rationaliser cette scène en tentant de me convaincre que j’avais mal interprété la situation. Mais c’était une violence sans aucune justification. Une législation sur ces stages serait ainsi une très bonne chose.  

Vous dites que la mouvance survivaliste n’est pas marquée politiquement. Mais n’est-elle pas dominée par des libertariens, voire par l’extrême-droite, à l’image d’un Alain Soral qui avait organisé des stages de survie ?  

L’extrême-droite essaie de récupérer cette mouvance. Alain Soral a ainsi essayé de lancer le mouvement “Prenons le maquis” avec des stages commandos, mais cela n’a pas fonctionné. C’est juste de l’opportunisme. Je le redis, les gens que j’ai rencontrés sur le terrain, ce sont des personnes représentatives de la France dans son hétérogénéité, qui se revendiquent de toute sorte de partis politiques, gauche comme droite. La majorité des survivalistes n’est d’ailleurs pas particulièrement politisée. C’est vraiment la peur de l’insécurité qui prédomine.  …[…].

L’article complet: L’Express