Mercenaires : un produit d’exportation colombien

Ils combattent au Yémen et en Afghanistan, surveillent des oléoducs au Proche-Orient et viennent de participer à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse: d’ex-militaires colombiens, formés par la lutte contre les guérillas et le narcotrafic, alimentent désormais le marché mondial des mercenaires.

Vingt-six Colombiens, dont au moins deux ont été tués et quinze arrêtés, sont soupçonnés d’avoir participé à l’assassinat mercredi du président haïtien Jovenel Moïse dans sa résidence de Port-au-Prince, selon les autorités de ce pays.

Les autorités colombiennes ont rapidement confirmé qu’au moins 17 de ces hommes étaient d’anciens membres de son armée. Une présence dans ce pays qui met en évidence la participation de ces ex-soldats professionnels au lucratif marché international du mercenariat.

En Colombie, “il y a une grande expérience en matière de guerres irrégulières (…) le soldat colombien est formé, il a une expérience au combat et, en plus, c’est une main-d’oeuvre peu chère”, explique Jorge Mantilla, chercheur sur les phénomènes criminels à l’université de l’Illinois à Chicago.

Un vivier inépuisable
Ce pays de 50 millions d’habitants, secoué par des décennies de conflit armé interne, compte 220.000 militaires et il est donc un vivier inépuisable de soldats. Des soldats aguerris, habitués à évoluer dans un environnement hostile lié à la lutte contre les narcotrafiquants, contre l’ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ou contre les membres de l’Armée nationale de libération (ELN), dernière guérilla active dans le pays.

Chaque année, plusieurs milliers de ces soldats quittent l’armée en raison du manque de possibilité d’avancement dans la hiérarchie, de leur exclusion pour mauvaise conduite ou parce qu’ils ont accompli leur vingt années réglementaires de service. “Il sort ainsi des rangs de l’armée entre 10.000 et 15.000 soldats par an”, a récemment souligné le colonel John Marulanda, président de l’Association colombienne des officiers retraités des forces armées, dans une radio locale.

Les militaires quittent l’armée plutôt jeunes, avec des retraites minimes et cela les rend “vulnérables face à de meilleures opportunités économiques”, reconnaît-il. Selon lui, le commando soupçonné d’avoir opéré à Haïti illustre un “cas typique de recrutement” d’anciens militaires colombiens par des entreprises privées afin de mener des opérations de mercenariat à l’étranger.

2700 dollars mensuels
Les autorités colombiennes ont indiqué disposer d’informations sur quatre sociétés impliquées dans l’opération haïtienne, mais sans donner davantage de détails.

Une femme qui s’est présentée comme la compagne de l’un des Colombiens arrêtés à Haïti, a raconté dans les médias qu’il avait été approché par une entreprise lui ayant proposé un salaire de “2700 dollars mensuels” pour rejoindre le commando. L’homme a quitté l’armée en 2019. Il faisait aussi l’objet d’une enquête en Colombie pour la mort d’un civil lorsqu’il était militaire.

En mai 2011, le New York Times avait déjà révélé qu’un avion transportant des dizaines d’anciens militaires colombiens avait atterri à Abu Dhabi pour rejoindre une armée de mercenaires engagés par la société américaine de sécurité privée Blackwater pour surveiller des infrastructures aux Emirats arabes unis, notamment des oléoducs.

Le quotidien a révélé quatre ans plus tard que des centaines de Colombiens combattaient les rebelles Houthis au Yémen, désormais engagés directement par les Emirats. Ils sont également présents en Afghanistan.

“Il y a eu un boom dans ce secteur” depuis une dizaine d’années, explique Jorge Mantilla. A ce moment-là, les Etats-Unis ont commencé à remplacer leurs troupes au Proche-Orient par des “sociétés de sécurité privées car cela implique un coût politique moindre en termes de pertes et représente une zone grise dans le droit international”.

rts