Mesurer le racisme? «Nous n’avons pas d’outils pour observer son évolution», assure Thomas Piketty

L’économiste français explique pourquoi ne pas disposer de statistiques sur le phénomène ne nous permet ni de connaître son évolution ni de le combattre. Et encore moins de réagir aux inégalités économiques qu’il génère.

Le racisme n’est pas une opinion, mais une réalité. Nous devons être capables de la mesurer pour pouvoir réfléchir ensemble à des solutions. » L’économiste parisien Thomas Piketty revient avec un petit livre d’une actualité brûlante. Se situant à mi-chemin entre l’essai et le pamphlet, Mesurer le racisme, vaincre les discriminations nous plonge au cœur des questions qui agitent le débat politique européen. L’économiste français, connu pour le best-seller mondial Le Capital au XXIᵉ siècle , offre une précieuse contribution à la réflexion ainsi qu’une réponse aux « semeurs de haine » – comme l’auteur les appelle – qui attisent les peurs au sujet de l’immigration. « Ce petit livre », explique Piketty, « n’a qu’une seule ambition : montrer qu’il est possible d’avoir une discussion concrète sur la meilleure façon de lutter contre les discriminations et de permettre une coexistence civilisée. »

Les connaissances statistiques sur la prévalence du racisme dans nos sociétés sont-elles insuffisantes ?

Il y a beaucoup d’études qui en parlent. Nous savons que le racisme affecte l’accès à l’emploi, au logement, et que les différentes formes de discrimination constituent un problème. Ce que nous ne connaissons pas, en revanche, c’est la tendance que suit le racisme. Nous n’avons pas d’outils pour en mesurer l’évolution, pour l’observer de manière plus approfondie, secteur par secteur, année par année. C’est comme si nous voulions combattre le chômage sans avoir un taux de chômage officiel. On parle beaucoup de racisme, l’immigration est une question instrumentalisée par les droites nationalistes et anti-immigration. Le débat est très émotionnel, presque hystérique. Je suis convaincu que disposer de chiffres et de données permettrait de mieux organiser la discussion.

Vous proposez la mise en place d’un observatoire national des discriminations. N’existe-t-il pas déjà quelque chose de similaire ?

Les enquêtes sur la discrimination à l’embauche, par exemple, sont très coûteuses. Si l’on voulait vraiment disposer de données comparables d’une année à l’autre, il faudrait y allouer un budget de plusieurs millions d’euros. Et pour l’instant, aucun organisme public ne dispose de ressources suffisantes. De plus, je pense que la mise en place d’un observatoire officiel est nécessaire pour objectiver les données. Le taux de chômage en France est communiqué par l’Insee, l’Institut national de la statistique. Ce ne serait pas la même chose si chaque parti politique, syndicat ou chercheur se mettait à communiquer son propre taux de chômage.

Vous souhaitez inventer un « nouveau modèle européen » pour combattre les discriminations. Un modèle différent du modèle américain ?

Les solutions en Europe ne peuvent pas être celles des Etats-Unis, où il existe un encadrement très rigide des différences ethnoraciales, encadrement conçu à l’origine pour créer le système de discrimination. La réalité en Europe est différente. A ce sujet, il existe une statistique éloquente : si l’on prend aujourd’hui toutes les personnes en France qui ont au moins un grand-parent né en Afrique du Nord, 85 % d’entre elles ont au moins un autre grand-parent avec d’autres origines. Pour les personnes d’ascendance italienne ou espagnole, cette diversité est encore plus prononcée. A titre de comparaison, aux Etats-Unis, pour les populations de couleur, ce chiffre n’atteint même pas 10 % et, jusque dans les années 1960, il était d’à peine 2 %.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela signifie qu’il existe un bon niveau d’acceptation des différences en Europe, avec une intégration déjà en cours. Toutefois, ce n’est pas une raison pour ignorer les discriminations liées à ces origines. Il existe encore des secteurs ou des zones où un nom de famille arabe ou d’origine africaine empêche de décrocher un emploi ou d’obtenir une promotion professionnelle. Nous devons nous donner les moyens de mesurer cette discrimination sans enfermer l’identité de chacun. Dans les recensements et les sondages, au lieu de demander « Etes-vous blanc ou noir ? », il faudrait plutôt demander : « Parmi vos parents ou grands-parents, y a-t-il des personnes nées en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne ? » C’est grâce à des questions comme celle-ci que nous comprendrons que les origines mixtes sont largement majoritaires au sein de la population. Moi, par exemple, j’ai des origines italiennes, et ma femme a des origines espagnoles.

Pourquoi n’existe-t-il pas telles statistiques jusqu’à présent ?

En France, les chercheurs et les citoyens, qui devraient travailler ensemble pour lutter contre toutes les formes d’inégalités, sont divisés. Ce livre se veut en partie une réponse à la controverse déclenchée en France l’année dernière par l’essai de deux chercheurs en sciences sociales que j’aime beaucoup, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel (Race et sciences sociales, NDLR). Selon eux, nous parlons trop des discriminations raciales et pas assez des inégalités sociales. Je suis en partie d’accord, et je commencerais par dire qu’il est nécessaire de réduire les inégalités sociales en général. On entend parfois des discours anti-discrimination qui ne sont, en réalité, qu’un moyen de se donner bonne conscience en promouvant certaines personnes d’origine étrangère tout en maintenant d’énormes inégalités sociales entre riches et pauvres.

Il faut donc rester prudents ?

Oui, mais dans le livre, j’essaie de montrer qu’il est possible de concilier les points de vue. C’est-à-dire de proposer un programme très ambitieux sur la réduction des inégalités entre les classes sociales en général, quelles que soient leurs origines, et, en même temps, prendre au sérieux la question des autres inégalités liées à la discrimination, sans tomber dans les catégories schématiques du modèle anglo-saxon. Je viens d’une vision plus classiste, basée sur les inégalités entre les classes sociales. Quand je parle de redistribuer les richesses, de créer un héritage minimum pour tous à l’âge de 25 ans, je propose une politique de type universaliste. Je ne m’attarde pas sur les origines de chaque personne. Mais, en même temps, je pense que nous devons faire preuve de beaucoup d’ambition sur la dimension anti-discrimination. Même à gauche, le débat reste trop souvent général. Nous nous divisons sur la question de savoir si les inégalités raciales sont plus importantes que les inégalités sociales, ou vice versa. Il n’est pas nécessaire d’établir une hiérarchie, nous pouvons lutter contre les deux de manière aussi forte et proactive.

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Le Soir