Meudon (92) : La maison de Louis-Ferdinand Céline en quête d’une renaissance

À Meudon, près de Paris, le pavillon de l’auteur du Voyage au bout de la nuit a été racheté par un voisin en 2017. Il compte le rénover, mais les Bâtiments de France veillent.

Il a vécu là, le maestro de la langue française, le Froissart, le Joinville, le Commynes du XXe siècle. Pendant dix ans, de 1951 à 1961. Il y est mort, le 1er juillet, d’une rupture d’anévrisme, alors qu’il avait mis, la veille, les derniers trois petits points de Rigodon, dernier volume, après D’un château l’autreNord, ce qu’on appelle désormais «la Trilogie allemande». Il a toujours été en suspension.

Céline s’est donc ancré ici, au 25 ter, route des Gardes, en ce pavillon louis-philippard construit au XIXe siècle «au cours d’une opération de lotissement réalisée par Eugène Labiche (ou par sa famille). Quatre pavillons sur un terrain fortement en pente et disposant chacun de quinze cents mètres de terrain», précise Me François Gibault dans sa biographie de Céline en trois volumes, qui fait référence.

François Gibault fut le conseil de Lucette Destouches, la femme de l’écrivain. Il l’a connue en 1962 grâce à André Damien, qui était à l’époque son avocat. Ce dernier n’avait guère lu Céline et ça le barbait un peu de s’occuper de tout ça, et puis Lucette était un peu spéciale. Il fallait la voir auprès d’un feu de bois, s’asseoir par terre, ce n’était pas trop le genre d’André Damien. François Gibault, ça l’amusait de dîner, de converser sur des coussins. Il est souple. Aurait pu faire du cirque, contorsionniste. Alors, il s’est occupé de Lucette et, très vite, ils ont fait de la gymnastique ensemble, se sont baignés dans l’eau froide. Il avait lu Voyage au bout de la nuit, connaissait D’un château l’autre sur le bout des doigts. Lucette est décédée en 2019, elle avait 107 ans.

Installé rue Monsieur à Paris, l’élégant avocat, entre le masque mortuaire et la main coulée dans le bronze de l’ermite de Meudon, a donc rencontré Lucette. Près de cinquante ans de ça. Il venait lui rendre visite trois fois par semaine. Ils en ont fait aussi des voyages ensemble, des traversées. Alors, il nous renseigne sur la vente de la fameuse maison du très cher maudit: «C’est Lucette qui a acheté la maison, en septembre 1951. Elle l’a acquise grâce à l’héritage des fermes de sa grand-mère. Le couple rentrait du Danemark. Persuadée que cette maison était à Céline, sa fille issue de son premier mariage, mère de cinq enfants, a renoncé à la succession de son père. De plus, il était plutôt en rouge chez Gallimard.»

Personnalité clivante

Pourquoi Meudon? Céline a toujours aimé la banlieue. Né à Courbevoie, il avait travaillé dans des dispensaires, loin des grandes villes. De son perchoir, il voyait la Seine. «Meudon est une banlieue toute proche, ce n’est pas compliqué de s’y rendre», fait remarquer Gibault. Il y a un chemin fer juste à côté.

Après la mort de Céline, ce pavillon en a vu défiler du beau linge: Michel Simon, Arletty, Dubuffet, Roger Nimier, Michel Déon, Félicien Marceau et tout le tralala… «Lucette était la dernière survivante des Français qui ont connu Sigmaringen», poursuit François Gibault, qui a transcrit et préfacé Rigodon. Relit souvent Féerie pour une autre fois, écrit en prison : «C’est le Céline pas combattant, le Céline malheureux qui voit des petits oiseaux par sa fenêtre, un Céline très romantique, très poétique avec des souvenirs d’enfance qui lui reviennent en vrac.» Plus tard vinrent chez Lucette des raffinés : Marc-Édouard Nabe, Patrick Besson… Aussi Carla Bruni, Fabrice Luchini et consorts.

Mais revenons à notre reportage. Sur place, à Meudon, nous rencontrons un paysagiste botaniste qui s’occupe du jardin d’à-côté. Il est marrant, nous dit tout direct en pointant son doigt vers la maison sise à notre droite: «Il a vécu là, le monstre!» On lui demande qui en est le nouveau propriétaire, il répond: «Le voisin.» Alors, rendez-vous chez monsieur le maire, Denis Larghero. Il dit : «En fait, Me François Gibault m’a expliqué que la maison a intégralement brûlé en 1968, puis en 1974. Il ne reste rien, à part la boîte aux lettres, et encore. Oui, il ne reste rien de sa bibliothèque, ni de sa chambre, J’ai aperçu Lucette, elle était alitée. La maison a été vendue de son vivant, à peu près deux ans avant sa mort, avec réserve d’usufruit, c’est-à-dire avec le droit d’usage

Gibault précise : «Il y avait tout à refaire, le toit, les fenêtres, l’électricité. Elle l’a vendue, car, à la fin de sa vie, elle avait besoin d’argent. Elle avait une infirmière qui venait le matin, des aides-soignantes, des assistants de vie. Il y avait les impôts, la sécurité sociale sur les salaires.»

La maison a été ainsi achetée par le voisin qui vit en partie à New York. Il souhaite la rénover, sans doute l’agrandir, mais ce projet sera soumis au jugement des Bâtiments de France, qui veulent préserver les quatre pavillons louis-philippards à l’identique. Même si le projet a été envisagé, il n’est pas question pour le moment d’en faire un lieu de mémoire. «La personnalité de Céline, nous dit le maire, est clivante (…). Je ne connais pas de projets établis (…). Je pense que cet achat est la moins mauvaise des solutions, car l’unité de ce lotissement va être préservée

Il n’a pas encore fait la connaissance du nouveau propriétaire. D’après lui: «Il ne voulait surtout pas que s’installe là une famille avec des enfants bruyants ou des chiens qui aboient .» «Peut-être la louera-t-il à des gens paisibles?», précise François Gibault, qui est venu dans la bicoque à l’époque où l’écrivain venait de caner, quelques mois avant. A vu sa table de travail et sa chambre, encore intactes. Se souvient de sa bibliothèque avec une porte vitrée: il n’y avait que des livres de médecine!

Simple hypothèse: Céline n’aurait-il pas aimé léguer la maison de Lucette à la SPA? «Aux animaux», n’était-ce pas eux les dédicataires de Rigodon? On pense au chat Bébert et au perroquet Toto. Qu’importe, Céline est là, pas un homme de musée. À Meudon, il prit la posture d’un pauvre hère persécuté, la pose du vieillard prématuré, victime, médecin malade dépenaillé, déguenillé, loqueteux, et c’est cette image qu’il nous restera de l’auteur du Voyage. Celui d’un damné raffiné.

Le Figaro