Meylan (38) : Le Guinéen Amadou Diallo témoigne de son parcours de migrant devant des lycéens

Jeudi 19 mai, une conférence s’est tenue dans l’auditorium du Lycée du Grésivaudan de Meylan (LGM) sur le thème des flux migratoires vers l’Union européenne. Cet évènement est l’une des activités organisées au mois de mai pour fêter l’UE.

Amadou Diallo a touché le jeune public.

La salle de l’auditorium était pleine ce jeudi pour découvrir l’aventure d’Amadou Diallo, un migrant venu de Guinée. Lors de la rencontre, il a livré son parcours et les épreuves qu’il a traversées, ainsi que la situation en Guinée. Puis l’expert, Pierre Berthelet, docteur en droit public, actuellement chercheur associé à l’Université Grenoble Alpes, a mis en perspective le problème des flux migratoires en Europe et évoqué sa complexité.

La séance a débuté par la projection d’un court-métrage poignant retraçant le périple d’Amadou Diallo. Départ de son village de Soubalako, situé dans une vallée en Guinée. « Cette histoire n’est pas que la mienne, elle est celle de milliers d’enfants migrants, elle n’est pas unique. J’aimerais que les enfants n’aient plus à traverser des déserts ou des forêts pour aller à l’école. »

Torturé, maltraité puis fait prisonnier et vendu comme esclave

Il raconte avec nostalgie sa Guinée, ses souvenirs : « Quand la lune se lève, on se regroupe sous les manguiers et on écoute les histoires de nos ancêtres. » Il a expliqué que, si les enfants fuient, c’est pour aller à l’école. Orphelin à 13 ans, « j’ai dû m’occuper des champs mais je voulais aller plus loin, apprendre. En Europe, l’éducation est un acquis fondamental. » Encouragé par son oncle, il part avec un groupe. Ensemble, ils parcourent 10.000 km en 265 jours et traversent six pays : « Je suis parti le 17 juin 2017 et je suis arrivé le 9 mars 2018 à Grenoble ». Lors de la traversée du désert, ils ont rencontré des bandits, ont été torturés, maltraités puis faits prisonniers et vendus comme esclaves en Libye. « Nous avons passé huit mois en prison ; on nous faisait travailler. » Ils s’échappent et repartent : « J’étais épuisé mais j’ai lutté. »

Amadou Diallo et Pierre Berthelet entre témoignage et explication.

Arrivé sur les rivages, il se dit : « La mer est dangereuse, moi je suis né pour courir ». Séparé de son oncle, il est alors poussé dans une pirogue avec 142 autres personnes. Secouru par la Croix Rouge, il a été amené en Italie, puis a traversé les Alpes, « c’est la première fois que je voyais la neige ». À l’agonie, il est secouru et amené à Gap. « C’est la première fois que je mangeais avec des Blancs. Ensuite, un train m’a conduit à Grenoble. »

Depuis, Amadou Diallo a obtenu la nationalité française et passe le bac cette année. Il a écrit un livre racontant son parcours. Il est intitulé Moi, Amadou Diallo, vendu comme esclave en Libye en 2017. « Aujourd’hui je suis Français et je veux aider les autres. La France m’a beaucoup donné et maintenant je voudrais donner à la France. Ici on est tous égaux. Mon parcours m’a donné du courage. Je vis dans un pays où il y a la liberté d’expression ».

Une salle comble venue s’intéresser à la complexité des flux migratoires et découvrir le témoignage d’Amadou Diallo.

La vente de son livre aidera à bâtir une école

Amadou souhaite changer les choses et se demande pourquoi les puissants de ce monde préfèrent fournir des armes à des enfants plutôt que du papier et des stylos. « Ce n’est pas si facile mais, avec vous, nous pouvons le faire, nous devons nous unir ! »

Il a rappelé que 66 millions d’enfants, surtout des filles, sont privés du droit d’aller à l’école alors « qu’ici tout est possible ». C’est pour cette raison que les fonds de la vente de son livre aideront à construire une école dans son village. « Je souhaite bâtir une école pour tous car tu ne peux pas réclamer tes droits sans les connaître ! » Tonnerre d’applaudissements des élèves émus. Le jeune homme a pu conclure  :  « Je veux remercier mes parents pour leur amour inconditionnel et mon oncle qui m’a permis de m’envoler. »

Retrouvez le livre d’Amadou sur le site internet www.amadou-diallo.fr

« Nous sommes des privilégiés, c’est bien de le rappeler »

Pierre Berthelet a ensuite eu la lourde tâche de mettre en perspective les complexités migratoires et d’expliquer aux élèves toute l’ambivalence de ces flux. Il a commencé en retraçant les grandes dates de l’Europe du point de vue des frontières : émergence d’une Europe en matière migratoire en 1957 ; création en 1985 de l’espace Schengen ; 1989, coup de tonnerre et chute du mur de Berlin ; 2011, printemps arabe et première grosse vague migratoire ; 2015, la plus grosse vague migratoire de l’histoire et réactions nationales, « cela a entraîné des réponses populistes ».

« Nous sommes des privilégiés, c’est bien de le rappeler », a-t-il souligné avant de faire le constat que l’immigration touche au collectif et de rappeler que la politique migratoire est récente et qu’elle est imbriquée aux questions régaliennes. La réaction principale a été le rétablissement des contrôles aux frontières au sein de l’espace Schengen avec la création en 2004 de Frontex, l’agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes. À brève échéance, Frontex pourra compter sur un contingent de 10.000 hommes et un budget qui va exploser. Des plateformes de tri sont mises en place avec comme priorité la lutte contre l’immigration illégale. L’agence a pour mission de détecter les migrants clandestins. Seuls les migrants “utiles” (médecins, ingénieurs…) ou qui peuvent prouver une réelle mise en danger de leur vie peuvent se voir attribuer un droit d’asile.

Où place-t-on le curseur ? Le migrant est-il bon ou mauvais ? Pierre Berthelet nous ramène à des questionnements philosophiques. Quels sont les nouveaux rôles et la responsabilité de l’UE ? Il a d’ailleurs rappelé que trois espaces s’opposent : l’espace national, c’est l’approche identitaire, l’espace européen et l’espace mondial. Pierre Berthelet a conclu de façon bien pessimiste son passionnant et éclairant exposé : « Je crois qu’on va vers de nouveaux problèmes ! »

Le Dauphiné