Michel Clouscard : « Tout est permis mais rien n’est possible »

Michel Clouscard a d’abord été un athlète de haut niveau : il fut présélectionné en 1948 pour les Jeux olympiques d’été de 1948 à l’épreuve du 200 mètres. Il est surveillant ou professeur de français de 1965 à 1975 au lycée Jacques-Decour à Paris.

Ses études universitaires en lettres et philosophie s’achèvent par L’Être et le Code, une thèse soutenue en 1972 et publiée dans l’indifférence en Belgique par les Éditions Mouton. Henri Lefebvre dirige son travail et le côtoie ultérieurement. Jean-Paul Sartre n’a pas fait partie du jury et malgré les critiques acerbes de Clouscard contre le phénoménologue Husserl, puis contre lui-même, celui-ci reconnaissait que « [son] ambition même rend le livre valable. Il ne s’agit rien moins que de monter l’histoire sous forme d’une totalisation génétique. L’auteur veut restituer le procès de production d’un ensemble précapitaliste6 ». Ce travail suscitera une vie de recherches et d’écritures pour développer son travail et l’étendre jusqu’à l’étude de la société française de 1945 à nos jours.

Il est professeur de sociologie à l’université de Poitiers de 1975 à 1990 où il est influencé par son collègue, Jacques D’Hondt, spécialiste de Hegel. Il se retira à Gaillac (Tarn) pour rédiger la fin de son travail, en partie encore inédit. Il est mort dans la nuit du 20 au 21 février 2009, chez lui, des suites de la maladie de Parkinson.

Dès le début des années 1970, Michel Clouscard développe une critique du libéralisme libertaire. Il étudie le changement de la structure socio-économique en Europe à partir de 1945 et développe une conceptualisation de la nouvelle économie politique capitaliste.

Selon lui, du temps de Karl Marx, l’industrie n’avait pas atteint le stade de l’industrie légère qui permet de produire le gadget, l’objet libidinal et fait de l’étude de la frivolité une donnée essentielle pour analyser la production contemporaine. Avec l’apparition du mode de production de série, un changement qualitatif sur les objets et les enjeux de la production impose de développer encore la critique de l’économie politique de Karl Marx. Et dès lors, de comprendre l’inflexion idéologique de la société capitaliste passée d’une doctrine morale répressive à une doctrine morale permissive.

C’est le passage de l’austérité imposée à tous sous le fascisme traditionnel répressif à l’austérité clivée de l’après Mai 68 où les modèles culturels ont changé : la permissivité servant de monnaie d’échange pour déguiser l’oppression économique de la classe ouvrière en « nouvelle société » du jouir sans entrave. Les conséquences idéologiques et les contradictions liées à ce modèle préparent une nouvelle répression fascisante des contradictions, mais comme Pier Paolo Pasolini le faisait aussi remarquer par un néo-fascisme des « fascistes à cheveux longs ».

Clouscard comprend donc l’évolution sociale dans un ensemble historique en devenir. Il met en rapport l’évolution permissive de la morale sociale avec les besoins d’une nouvelle donne mercantile du capitalisme – besoin de créer de nouveaux marchés et de poursuivre l’oppression économique de la classe laborieuse. Il détermine la fonction économique et mercantile de la promotion de nouveaux modèles culturels dans l’idéologie publicitaire pour sauver le capitalisme en crise.

L’émancipation transgressive et libertaire n’est pas ici critiquée en partant du point de vue de l’individu ou de la société civile comme monade intouchable, mais comme partie d’un corps social. Dans la logique d’une philosophie politique de l’État, l’incitation à renverser l’« ordre établi » par la culture (maoïsme) et l’« imagination au pouvoir » de Mai 68, sans changer les bases de la société, ont permis la création de nouveaux marchés. C’est-à-dire la consommation « libérée » de marchandises ou de services produits au travers de l’oppression continuée de la classe ouvrière. Selon les idéologues bourgeois, la « libre jouissance » amènerait à la liberté individuelle des travailleurs « jouant le jeu », malgré l’aliénation des fruits de leur force de travail (l’extorsion de la plus-value). Une rhétorique de diversion, selon cet auteur, qui met au jour une stratégie de gestion des contradictions sociales.