Michel Onfray : En quoi consiste «l’Art d’être Français» ?

Le dernier livre du philosophe Michel Onfray, L’Art d’être Français, à paraître le 20 mai, se veut «un manuel de résistance à destination des jeunes générations»

Que dire à des jeunes de vingt ans pour leur conduite dans ce monde qui part à la dérive ? La civilisation s’effondre, les valeurs s’inversent, la culture se rétrécit comme une peau de chagrin, les livres comptent moins que les écrans, l’école n’apprend plus à penser mais à obéir au politiquement correct, la famille explosée, décomposée, recomposée se retrouve souvent composée d’ayants droit égotistes et narcissiques.
De nouveaux repères surgissent, qui contredisent les anciens : le racisme revient sous forme de racialisme, la phallocratie sous prétexte de néo-féminisme, l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme, le fascisme sous des allures de progressisme, le nihilisme sous les atours de la modernité, l’antispécisme et le transhumanisme passent pour des humanismes alors que l’un et l’autre travaillent à la mort de l’homme, l’écologisme se pare des plumes anticapitalistes bien qu’il soit le navire amiral du capital – il y a de quoi perdre pied.
J’ai rédigé une série de lettres à cette jeune génération pour lui raconter les racines culturelles de notre époque : elles ont pour sujet la moraline, le néo-féminisme, le décolonialisme, l’islamo-gauchisme, l’antifascisme, la déresponsabilisation, la créolisation, l’antisémitisme, l’écologisme, l’art contemporain, le transhumanisme, l’antispécisme.
L’une d’elles explique en quoi consiste l’art d’être français : d’abord ne pas être dupe, ensuite porter haut l’héritage du libre examen de Montaigne, du rationalisme de Descartes, de l’hédonisme de Rabelais, de l’ironie de Voltaire, de l’esprit de finesse de Marivaux, de la politique de Hugo.

«Notre époque ne permet plus d’être rabelaisien, cartésien, voltairien, de pratiquer le marivaudage et de se réclamer de l’idéal de Victor Hugo. Ce qui faisait notre civilisation n’est plus défendable sauf à passer pour un conservateur, voire un réactionnaire – quand ça n’est pas pis : un vichyste, un pétainiste visant à réactiver l’atmosphère-nauséabonde-des-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire…»

«Le corps de Rabelais, qui manifestait le retour du refoulé chrétien, est redevenu une chair platonicienne, autrement dit, une chair désincarnée, dépouillée, vidée de sa substance, idéalisée, artificialisée. Elle n’est plus, comme dans Gargantua, la chair qui mange et boit, qui pisse et défèque à grand bruit, qui ripaille et couche, qui rote et pète et rit, elle n’est plus la chair d’un homme qui est un ogre ou d’une femme plantureuse, elle n’est plus sexuée ou sexuelle, avec braguette ou corsage, barbes ou poitrines, elle est une chair artificialisée présentée comme une cire vierge sur laquelle il suffirait d’apposer un tampon volontariste qui lui donnerait signe et sens.»

«Il n’existerait donc plus d’hommes ou de femmes naturellement : plus de mâle ou de femelle, plus d’homme avec un pénis et plus de femme avec une vulve, plus de phallus et plus de vagin. La haine de la nature, qui procède de sa méconnaissance orchestrée par des philosophes urbains et parisiens, ceux de l’existentialisme et du structuralisme, fait dire désormais qu’on choisit son sexe et qu’on a beau être né génétiquement, anatomiquement, physiologiquement homme, si l’on décide qu’on est une femme, on en a le droit ; on le veut, donc on l’est. Il suffit alors de subir un traitement hormonal et une opération chirurgicale d’ablation des organes génitaux ou de prothèse des mêmes organes.»

Transhumanisme

«Cette indifférenciation sexuelle s’avère un premier pas vers une artificialisation des corps qui vise à long terme leur mécanisation afin d’en faire un jour pleinement commerce dans un univers homogène transformé en supermarché où tout s’achète et se vend. Ici apparaissent les prémices du transhumanisme qui exige dès à présent une chair mécanique, un corps machine, une viande conceptuelle – comme on en produit désormais : des steaks sans viande ou des viandes sans animaux issues de cultures tissulaires effectuées dans des boîtes de Petri et cuisinées à l’ancienne avec ail et persil écoresponsables.»

«La reproduction, sous prétexte d’égalité entre les hétérosexuels et les homosexuels, se trouve totalement artificialisée. A la présidente d’une association défendant les principes de la famille traditionnelle, autrement dit, un père et une mère pour un enfant, le président de la République Emmanuel Macron a dit : “Votre problème [sic], c’est que vous croyez qu’un père, c’est forcément [re-sic] un mâle [re-re-sic].” Si c’est un problème de souscrire au réel et à l’évidence, la raison n’a plus droit de cité ! Cette artificialisation des naissances est le premier temps d’un Etat universel où le corps sera pure marchandise.»

Le présumé coupable qu’est Adama Traoré est racisé, donc c’est une victime; les gendarmes qui tentent de l’interpeller alors qu’il s’y refuse à plusieurs reprises avec violence sont blancs, même s’ils sont antillais, donc ils sont racistes, ils sont coupables.  

«Où l’on retrouve la rhétorique et la sophistique d’Houria Bouteldja et de Rokhaya Diallo, et autres Indigènes de la République, qui, souvenons-nous des viols de la nuit de la Saint-Sylvestre en Allemagne en 2016, ont estimé que “les Arabo-musulmans” violeurs étaient des victimes de l’ordre du mâle blanc colonisateur et les femmes violées, blanches, coupables de descendre des colons blancs…»

«Avec la colonisation, les Blancs ont en effet dévirilisé les Noirs depuis des siècles. De sorte que ces pauvres victimes sont obligées aujourd’hui de recouvrer cette virilité perdue par une violence dont la société blanche est coupable, elle et elle seule. Les victimes blanches sont quant à elles coupables d’avoir la couleur de peau des colonisateurs.»

Racialisme

«Il n’existe plus de responsabilité individuelle, ponctuelle et factuelle, puisqu’il n’y a plus de libre arbitre, mais une responsabilité collective et globale de la société blanche. Le racialisme est donc un racisme qui affirme qu’un Noir ou un Arabo-musulman a toujours raison, quoi qu’il fasse, puisque sa couleur de peau en fait une éternelle victime, et que les Blancs ont toujours tort, quoi qu’ils fassent eux aussi puisque eux aussi sont assignés à la seule pigmentation de leur épiderme.»

«Désormais, il n’existe plus qu’une seule justice : punir la société capitaliste et les Blancs, ses acteurs. Comment peut-on punir la société ? En l’abolissant. De quelle manière l’abolit-on? En faisant la révolution. A quoi ressemble cette révolution? A celle du Tribunal révolutionnaire, de la loi sur les suspects du 17 septembre 1793, de la dictature de Robespierre et de la guillotine sur toutes les places publiques.»

«Comment en sommes-nous arrivés là ? me direz-vous. Invoquons le mouvement des civilisations et le fait que nous nous trouvons en bout de course. Après presque deux mille ans, le judéo-christianisme a fait son temps. Comme chez tout organisme vivant, vient l’heure de la mort. Le mouvement qui affecte tout ce qui vit – des ravages du coronavirus aux actuelles fusions d’étoiles en passant par l’existence humaine – suppose un même schéma. D’abord le temps de la vigueur : naissance, croissance, puissance. Puis le temps de l’épuisement : dégénérescence, sénescence, déliquescence.»

«A l’évidence, notre civilisation touche à sa fin. On pourrait presque créer une discipline historique dont la spécialité consisterait à expliquer les effondrements des civilisations ! Chaque époque y va de son fantasme pour expliquer la chute de Rome : les anticléricaux du XVIIIe siècle avancent que Constantin a christianisé l’Empire, donc détruit Rome ; les nationalistes du XIXe siècle estiment que la citoyenneté dans l’Empire était devenue une formalité et que le ciment impérial ne pouvait plus prendre ; les écologistes du XXe siècle en appellent à l’impéritie des agriculteurs ou dénoncent des campagnes militaires navales ayant occasionné la déforestation pour construire des bateaux, etc.»

«Le délitement de la civilisation judéo-chrétienne s’est effectué au cours des siècles, car tout ce qui naît entame immédiatement son cheminement vers la tombe. On peut bien sûr tracer, pister le mécanisme de la décadence et donner à chaque moment historique son rôle dans ce processus de dégradation – l’apparition du nominalisme qui attaque la possibilité du Dieu chrétien au Moyen Age, la redécouverte de l’Antiquité à la Renaissance qui montre que le monde chrétien n’est pas le seul, le surgissement de Descartes qui laïcise la pensée et demande à la raison, plutôt qu’à Dieu, de rendre compte du monde, la philosophie des Lumières qui fait un usage abondant de la Raison contre le christianisme et son Dieu, la philosophie politique du XIXe qui, après la Révolution française, invente le socialisme, le communisme et l’anarchisme. Tout cela a travaillé l’édifice judéo-chrétien comme des termites la charpente d’une cathédrale. Un jour vient où la structure en bois de l’édifice part en poussière : les forces des poussées alors retenues et contenues ne le sont plus – le monument tombe.»

Bouquins Essai, à paraître le 20 mai, 408 p.