Migrants et langue du pays d’accueil : Les risques de transformer un droit en devoir

Lors du discours de Troyes en 2002, Jacques Chirac annonçait une refonte de la politique d’intégration des migrants réguliers :

« Chaque nouvel arrivant s’engage dans un véritable contrat d’intégration comprenant notamment la possibilité d’accéder à des formations et à un apprentissage rapide de notre langue. »

Ainsi depuis les années 2005, les adultes migrants en France (hors Union européenne) doivent signer un contrat d’intégration lors du passage à l’Office français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII). Le principe de ce contrat est de formaliser différents engagements du migrant et de la société d’accueil, dont en particulier l’apprentissage du français en formation spécifique.

Poursuivant un objectif prioritairement social (qui était initialement d’assurer le droit de tous à la formation en français), l’apparition du Contrat d’Accueil et d’Intégration (CAI) a fait basculer ces formations en véritable devoir pour s’intégrer. Lorsque les formations sont prescrites, la présence en formation et la passation d’un examen sont obligatoires, pouvant conditionner le renouvellement du titre de séjour. Le Contrat d’Intégration républicaine (CIR), apparu en 2016, renforce ces exigences avec l’obligation de progresser à trois tests en français.

Pourtant, différentes recherches en sciences du langage, en sociologie, ou encore en histoire, soulignent les limites de la logique « formation en langue = intégration », et une thèse récente en explore spécifiquement ses conséquences.

Imposer une formation : quels effets ?

La démarche de cette dernière étude a consisté à enseigner dans ce cadre, puis à aller à la rencontre de ses différents acteurs, participants et collègues formateurs, pour tenter de comprendre leurs démarches et leurs rapports à ces formations. Suite à ces expériences et à une vingtaine d’entretiens réalisés auprès de migrants, il ressort d’abord un certain nombre de points positifs.

D’abord, la grande majorité des participants rencontrés (plus de 200) font de l’apprentissage du français un objectif affirmé, souvent prioritaire. Certains migrants nouent des relations de confiance affirmées avec leurs formateurs de sorte que la formation constitue alors un espace d’accompagnement au-delà des contenus linguistiques. Le formateur peut alors représenter un accompagnateur social de référence, pour une écoute, un partage, et la formation peut pour certains migrants constituer un tremplin d’apprentissage voire d’intégration.

De très nombreux migrants jouent le jeu sans opposition apparente, laissant penser que ces formations obligatoires permettraient d’impliquer le plus grand nombre. Ceci étant dit, différents cas de figure se dessinent : si certains migrants font des progrès indéniables (et alors même que certains d’entre eux étaient réfractaires à se former au départ), à l’inverse d’autres semblent rester longtemps sans forcément tirer parti ou sans être pleinement satisfaits de l’apport de la formation.

Plus encore, les évaluations sur lesquelles repose désormais l’appréciation des efforts d’intégration, sont déconnectées des pratiques réelles :

  • Ceux qui ont progressé de façon spectaculaire aux tests ne parviennent pas pour autant à appliquer ces savoirs en dehors de la classe. Certains d’entre eux surprendront leurs formateurs en stagnant, ou bien en perdant ces savoirs par la suite.
  • La situation inverse est courante aussi : certains migrants qui ne progressent pas aux tests ou bien ne s’investissent pas dans les formations, surprennent la classe en apprenant à travers d’autres situations (et parfois très rapidement à l’oral).

Si les formations linguistiques représentent bien un vecteur indéniable d’apprentissage, voire d’intégration, celles-ci ne sauraient représenter le point de départ et la solution exclusive de l’apprentissage du français et de l’intégration de tous.

Comment les migrants perçoivent-ils ces mesures ?

Si tous les migrants rencontrés veulent apprendre le français, un seul parmi ceux que nous avons reçus en entretien a fait état d’un accord affirmé avec le système de formations obligatoires. Pourtant, aucun n’avait laissé transparaître de réticence en classe, tous ont joué le jeu. Nombre d’entre eux ont saisi l’opportunité donnée par les entretiens pour faire part de ce dont ils ne parvenaient pas à discuter autrement. Plusieurs de ces entretiens surprennent alors par les positionnements particulièrement critiques de migrants pourtant volontaires en formation (voir exemple dans l’encadré ci-dessous).

Parmi les effets contre-productifs relevés, la formation en langue est parfois perçue comme une fausse solution, comme une impasse. Le manque de socialisation avant la formation, ou encore la déconnexion des projets ou des pratiques en France avec les contenus enseignés, participent à ces ressentis. La formation obligatoire risque alors de compromettre d’autres projets et opportunités qui peuvent se révéler tout aussi décisifs dans l’apprentissage, comme dans l’intégration (travail ou bénévolat, recherche d’un logement plus décent, des opportunités de socialisation…). Cela amène certains informateurs à exprimer se sentir sous-estimés dans leur potentiel d’apprentissage et d’intégration, ou encore se sentir empêchés de participer à la société française.

Les formations peuvent aussi être perçues comme le signe d’une intégration qui ne laisserait pas de place pour s’intégrer. De nombreux migrants s’interrogent sur le droit de parler leurs langues dans l’espace public ou à la maison, avec l’impression que le français doit venir les supplanter, voire les supprimer. Cela a parfois pour conséquence un certain renfermement, menant par exemple à imposer les seules langues d’origines à la maison pour compenser leur perte présumée.

Au final, l’obligation formative n’est selon cette étude pas une solution à rejeter, comportant un certain nombre de zones de pertinence (faire découvrir la formation/donner le pas à certains projets). Mais faire de ces formations la solution de l’intégration, fait courir le risque pour ceux qui ne peuvent s’y soumettre de passer à côté de ses propres objectifs, ou pire, d’amener à un sentiment de stigmatisation, de rejet. Au-delà de ces contradictions, l’objectif affiché des politiques comme des chercheurs est pourtant bien le même : viser à favoriser et accompagner l’intégration de tous.

Des pistes de recherche

Les entretiens réalisés soulignent l’intérêt de s’intéresser aux situations personnelles, aux histoires et aux projets de ces personnes dans le cadre d’un suivi : ce qui permettrait de comprendre et d’orienter (voire, de responsabiliser et d’engager) chacun de façon plus ouverte à différentes possibilités, dont il pourrait s’agir de tirer parti.

Lorsque la (seule) formation linguistique ne fait pas sens, d’autres solutions pourraient être cherchées en complémentarité :

  • formation/partenariats de stages professionnels ;
  • participation bénévole ou associative ;
  • participation de migrants à l’élaboration même de certains projets d’accompagnement.

Ce type d’expériences viserait aussi à mieux apprécier les possibilités d’intégration de chacun, évitant que l’on interprète systématiquement qu’un migrant qui n’a pas progressé en français ou bien à ses évaluations, n’est pas sur la voie d’une bonne intégration.

Une seconde piste proposée est de travailler à la sensibilisation de toute la société à ces questions. Si l’on défend l’intégration comme un processus réciproque, la connaissance et la compréhension des migrants par la société relève alors également d’un enjeu de l’intégration, et d’une responsabilité de la société qui accueille.

The Conversation