Migrations : Quand la Hongrie accueillait des réfugiés… grecs

De 1946 à 1949, la guerre civile en Grèce oppose les forces communistes au régime pro-occidental. Les réfugiés affluent dans les pays du bloc soviétique, notamment en Hongrie. La diaspora grecque va même y fonder un village, Beloiannis.

“Comment peux-tu vivre avec un nom pareil ?” demandaient ses camarades de jeu à Vlahos Harambolos dans la Hongrie des années 1950. “Je vis très bien !” répond aujourd’hui tout naturellement l’ancien réfugié grec, qui a allègrement dépassé les 80 printemps. Vlahos n’avait que 9 ans en 1948, quand il a quitté son village montagneux du nord de la Grèce pour venir en Hongrie avec plusieurs milliers d’autres enfants. Tous fuyaient la guerre civile qui fit rage de 1943 à 1949.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des mouvements de résistance se sont organisés contre l’occupant allemand. Le Front de libération nationale ( EAM ) et sa branche militaire ( ELAS ), proches des communistes, étaient à la tête de ce combat. Soutenus par les Alliés, ils ont cependant commencé à inquiéter les Britanniques. Craignant que ce mouvement de guérilla ne devienne une véritable armée et ne s’empare du pouvoir après la Seconde Guerre mondiale, Londres a donc financé les organisations rivales. Conséquence : un conflit armé finit par opposer l’ EAM – ELAS et d’autres mouvements de résistance.

En 1948, le gouvernement grec et ses soutiens occidentaux lancèrent une offensive dans les montagnes qui provoqua des pertes considérables au sein des rangs communistes. C’est alors que débute le sauvetage des enfants. Le dirigeant du Parti communiste grec, Nikos Zachariadis, conclut un accord avec Staline et avec les pays du Cominform (Bureau d’information des partis communistes et ouvriers), dont la Hongrie fait partie. Les communistes grecs envoient 24 000 enfants de 4 à 14 ans dans les pays du bloc de l’Est. Vingt-cinq mille autres sont placés dans des camps grecs, baptisés “villages des enfants”, à l’initiative de la reine Frederika.

Un périple à pied, en bateau ou en train
Les réfugiés contournent l’Europe, à pied, en train de marchandises ou dans des cales de cargos puis arrivent dans leurs pays d’accueil via la Pologne. Il faut un mois pour se rendre en Hongrie. La dernière partie du voyage se déroule généralement en train sur la ligne Belgrade-Budapest. Les enfants sont répartis dans des casernes puis dans des orphelinats. Ils vont dans les écoles hongroises, où ils apprennent la langue nationale et commencent à s’intégrer. En 1948, 3 000 enfants arrivent en plusieurs vagues sur le territoire magyar. L’année suivante, 4 000 réfugiés politiques de tous âges les rejoignent. Malgré les difficultés et le dénuement, la plupart d’entre eux sont reconnaissants envers leurs hôtes hongrois, estimant qu’ils ont obtenu le maximum qu’avait à leur offrir la Hongrie de Mátyás Rákosi aux possibilités plutôt réduites.

Au printemps 1950, la construction de Görögfalva [“le village grec”] débute, et plus de 1.000 réfugiés investissent la localité à l’automne. En 1952, Görögfalva adopte le nom du célèbre chef résistant communiste Nikos Beloyannis, et compte alors 1 850 habitants, un record à ce jour. Deux ans plus tard, 800 Grecs regagnent leur pays grâce au regroupement familial.

La petite Suisse
À l’origine, Beloiannisz devait accueillir environ 1 700 employés agricoles dans 400 maisons. Aux yeux des réfugiés, participer à la construction du village était une évidence. “Le caractère provisoire de leur séjour et le fait que les habitants étaient originaires de 260 communes différentes auraient pu compliquer la transformation de Beloiannisz en communauté, mais nous avions besoin les uns des autres et c’est ce qui nous a unis”, explique Vlahopoulos Zisis, ancien maire du village, arrivé sur le sol hongrois en février 1951. “Chez nous, il y avait des chaises, une table, un lavoir. Certaines maisons possédaient même une salle de bains. Les gens appelaient le village ‘la petite Suisse’ pendant un temps”, poursuit Zisis.

Au début, les habitants ne communiquaient que par gestes avec les Hongrois des alentours, y compris avec le médecin local. Le docteur prend alors Vlahopoulos Zisis comme interprète, car il est le seul à comprendre le magyar. Dans l’école, les 20 élèves sont divisés par classes en fonction de leur taille, car il était impossible de savoir quelle était leur date de naissance exacte. Par la suite, l’école accueille également des enseignants et des élèves hongrois. “Il y avait même des enfants d’Iváncsa, le village voisin, qui fréquentaient nos classes. La localité est étendue et leur école était située à l’autre bout. La nôtre était plus proche, c’était plus pratique pour eux”, raconte l’ancien maire.

Accrochés à l’espoir d’un retour au pays, les Grecs de Beloiannisz ont cependant vécu “provisoirement” des dizaines d’années en Hongrie. Ils y ont développé des racines, fondé des familles et vécu le quotidien des Hongrois. La guerre civile s’est achevée en 1949, mais les combats avaient ruiné la Grèce et déchiré la société : environ 100.000 personnes avaient été emprisonnées, exécutées ou expulsées, et beaucoup de Grecs avaient préféré l’exil.

Un retour tardif de la diaspora
Jusqu’aux années 1960, la brutalité politique sévit dans le pays, et plusieurs officiers de droite profitent de ce climat délétère pour conduire un putsch. C’est ainsi que débute la dictature des colonels. Après la chute de la junte en 1974 et à l’abolition de la monarchie, le gouvernement de Konstantinos Karamanlis rédige une Constitution garantissant les droits politiques et civiques ainsi que des élections libres. Tous les Grecs exilés à l’étranger peuvent alors rentrer chez eux. Mais nombre d’entre eux s’étaient découvert une nouvelle patrie.

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