« Moi, Cheik Sidibé, 18 ans, j’entre à l’université malgré mon parcours scolaire chaotique »

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Dans le cadre de notre série « Territoires vivants », Cheik Sidibé, étudiant en histoire de 18 ans, raconte les rencontres et soutiens à l’école qui lui ont permis de sortir par le haut de sa scolarité accidentée.

Témoignage. Je m’appelle Cheik. J’ai 18 ans. J’ai connu un parcours scolaire qu’on présente volontiers comme chaotique, accidenté, loin en tout cas des réussites linéaires. Pourtant, je suis aujourd’hui bachelier de la série littéraire et j’entame des études d’histoire à l’université Paris-IV. Dans le contexte de la rentrée universitaire, on me donne, ici, l’opportunité de m’exprimer sur la manière dont je perçois l’école et ses acteurs.

Pour moi, tout fut plus compliqué. Peu de personnes ont cru en mes capacités et peu m’auraient imaginé réussir dans une voie générale. J’aime pourtant l’école, à ma façon en tout cas. Mes quatre exclusions des établissements que je fréquentais alors ne m’ont jamais dégoûté de l’école. Les feuillets interminables de rapports disciplinaires, les innombrables heures de retenue ou exclusions temporaires ne m’ont jamais fait dévier du chemin de l’école.

C’était simplement un chemin de travers. C’est pourtant comme si j’avais dû affronter encore plus d’obstacles que mes camarades, franchir plus de haies, oublier les remarques désobligeantes et négatives de nombreux enseignants.

« Ma scolarité est faite de douleurs »

A leur décharge, j’ai toujours été un élève qu’on qualifie de difficile. Un enfant à problèmes, un élève perturbateur qu’on identifie immédiatement dans une classe et qu’on essaie d’isoler lors des constitutions des effectifs. Turbulent, je m’ennuie et me montre régulièrement insolent envers les adultes. Ma scolarité traduit en réalité l’échec de notre système. Du moins, pour être plus mesuré, d’une partie de celui-ci.

Combien de Cheik, en effet, traversent une scolarité aussi pénible que la mienne ? Si elle l’était pour les adultes qui m’encadrent, comprenaient-ils qu’elle l’était tout autant pour moi ? Ma scolarité est faite de douleurs, d’amertumes et d’incompréhensions. J’ai l’impression de n’avoir jamais été assez écouté et entendu par le monde adulte de l’école.

En 5e, j’ai participé à un dispositif qui m’était décrit comme plus adapté à mon comportement. C’est un échec. J’ai rejoint une « classe-relais » [qui accueille les élèves en grande difficulté scolaire] en 4e. Nouvel échec. L’idée pourtant me séduisait. Nombreuses activités extrascolaires, sportives et culturelles, peu d’élèves… j’ai apprécié cette formule. Je reprenais goût à l’école.

Malheureusement, suite à un incident violent avec l’assistant d’éducation de la classe, son coordinateur a décidé de m’en exclure. Il existait néanmoins un décalage avec mes camarades, qui pour la grande majorité avaient rejoint ce dispositif du fait de leurs difficultés scolaires. Moi, j’avais de bons résultats. C’était mon comportement, le problème. J’ai donc intégré un nouvel établissement dès la fin de la 4e, le dernier de ma ville que je n’avais pas fréquenté.

J’y connaissais la majorité des élèves, que j’avais rencontrés en classes de maternelle et primaire. Autant dire que mes échecs scolaires passés dans les autres collèges de la commune, bien connus de tous, m’avaient forgé une certaine image. Beaucoup attendaient mes premières bêtises avec impatience et me poussaient même à les commettre afin d’animer leur vie au collège.

« Je me suis enfin, sérieusement, mis au travail »

J’ai surtout compris que l’école est aussi, surtout, faite de rencontres. Celles-ci peuvent changer notre perception des cours. J’ai trouvé les regards bienveillants de plusieurs enseignants qui ont réellement cru en moi. Ils m’ont soutenu, porté et accompagné durant ma dernière année dans l’établissement. Malgré cela, l’image de l’élève turbulent continuait à me coller à la peau.

En 3e, j’ai participé avec un groupe d’élèves au concours national de la Résistance et de la déportation. Je ne souhaitais pas y participer mais mes enseignants ont su me forcer la main et me pousser à m’engager dans cette belle aventure. Nous avons eu la chance de remporter le prix national en 2017. Malheureusement, entre-temps, j’avais de nouveau été exclu de l’établissement.

Mais j’ai continué à accompagner le groupe à certaines sorties pédagogiques en dehors des heures de cours, avec l’accord exceptionnel de mon ancien principal. Dans mon nouveau collège, j’ai rencontré une chef d’établissement remarquable. Son discours à mon égard fut extrêmement clair : « Quoi que tu fasses, chez moi, tu ne seras pas exclu. » J’ai donc compris que les bêtises ne me seraient plus utiles pour fuir mon quotidien. Et je me suis enfin, sérieusement, mis au travail.

Entré au lycée, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), j’ai découvert le théâtre et pris goût à l’art dramatique. Je m’y suis épanoui. Des adultes m’ont accompagné et m’ont aidé à rester concentré sur mon travail et à ne pas retomber dans mes travers. J’ai finalement obtenu mon bac L avec mention bien, et je viens d’intégrer une licence d’histoire à l’université Paris-IV.

« L’école est belle »

Avec le recul, en regardant mon parcours scolaire, je vois ce que l’école n’a pas su faire, notamment dans le manque de moyens pour l’accompagnement individuel des élèves. Mais j’ai aussi pu voir ce dont elle était capable, grâce à des professeurs engagés, parfois grâce à toute une équipe pédagogique volontaire. Des adultes, enseignants, chefs d’établissement, assistants d’éducation, qui considèrent que l’école ne se résume pas aux seuls cours. Et qui s’intéressent d’abord à ce qu’est un élève et à la personne qu’il va devenir.

L’école est faite pour construire les enfants, participer à la formation des futurs citoyens. Mais elle peut aussi déconstruire et détruire. Un adolescent qui perd confiance en lui, qui se sent écrasé par la charge des cours, le rythme des leçons, qui s’ennuie simplement car ce qui est fait en classe ne lui convient pas, peut rapidement s’écarter du droit chemin fixé par l’institution.

L’école est belle et offre des possibilités infinies dont je suis l’exemple. Mais elle est aussi une institution ancienne, figée peut-être dans des cadres trop formatés, qui veut trop souvent ranger les élèves par catégories. Que deviennent ceux qui sont hors cadres ? Quelles solutions peuvent leur être proposées ? Surtout quand les parents ne maîtrisent pas ou mal la langue et les codes sociaux. Les inégalités territoriales sont déterminantes et ce sont bien les espaces les plus fragiles, les plus pauvres du pays, et leurs enfants qui souffrent de ces manques.

Par Cheik Sidibé – Publié aujourd’hui à 06h30

Le Monde