« Mon enfant de 5 ans est maladivement antisémite, il a découvert les écrits de Drumont et de Louis-Ferdinand Céline, que faire ? »

Par David Caviglioli

« Mon fils de 4 ans me désobéit », « ma fille de 3 ans refuse d’aller au lit le soir », « mon petit dernier est maladivement antisémite » : dans mon cabinet, beaucoup de jeunes parents m’avouent être démunis face au comportement de leur enfant. Ils ne savent pas comment réagir aux crises de colère, aux caprices ou aux soliloques obsessionnels sur l’entrisme des juifs dans la haute administration française.

Tout d’abord, j’aimerais rassurer ces parents : votre bout de chou traverse une phase tout à fait normale ! Entre 3 et 5 ans, l’enfant commence à comprendre qu’il sera, un jour, autonome. C’est aussi à cette période qu’il découvre sur le dark web les écrits antisémites de Maurice Barrès, d’Edouard Drumont, de Louis-Ferdinand Céline. Pour lui, c’est une période riche en émotions.

En consultation, je m’efforce toujours de déculpabiliser ces parents. Non, leur aptitude à la parentalité n’est pas en cause. Ils ne sont pas des « mauvais parents », ou des « antisémites refoulés ». Il est par ailleurs normal d’être désarçonné. Leur adorable petit bébé, soudain, s’oppose frontalement à eux. Hier encore, il babillait en jouant avec des cubes de couleur ; et aujourd’hui, vous le voyez sur BFMTV brandir une pancarte « QUI ? » en marge d’une manifestation contre le passe vaccinal. Qui, très franchement, ne serait pas troublé ? Hein ? QUI ?

Phase « agressive-maurassienne »

La principale arme que les parents ont à leur disposition est la patience. Cette phase comportementale, que les pédopsychiatres nomment « agressive-maurassienne », prend généralement fin à l’entrée en primaire. A 6 ans, l’enfant s’assagit, et comprend que la figure du juif manipulateur était une projection de son anxiété. L’année du CE1, 90 % des filles et 80 % des garçons ont définitivement rompu avec les mouvances dieudo-soraliennes qu’ils fréquentaient à l’école maternelle. (Les 15 % restants resteront toute leur vie des antisémites en colère.)

Pour autant, les parents ne doivent pas rester passifs et, comme on dit, « attendre que ça passe » ! Face aux crises de l’enfant, ils doivent se montrer fermes. Le plus important est de ne jamais céder. Par moments, la fatigue aidant, on peut être tenté d’acheter une paix temporaire en faisant des concessions. « D’accord Clarence, tu auras de la glace demain au petit déjeuner. » « Très bien Sidonie, n’achetons pas cet ordinateur utilisant de la technologie israélienne. » Certes, cela met fin à la crise. Mais à long terme on ne fait que renforcer le sentiment infantile de toute-puissance et la haine judéophobe.

L’attitude que je recommande aux parents qui viennent me consulter pourrait être résumée en une expression presque oxymorique : l’opposition bienveillante. Les parents doivent rappeler que l’autorité leur appartient, tout en montrant à l’enfant qu’ils le comprennent. Par exemple : « Alice, je vois bien que tu as très envie de mettre tes sandalettes, mais il pleut et tu risquerais de tomber malade, donc je ne peux pas l’autoriser. » Ou encore : « Gustave, tu as le droit de vouloir remettre en question l’historiographie établie sur le régime de Vichy, mais ce tweet pétainiste, outre qu’il est blessant pour la communauté juive, contredit toutes les sources historiques existantes, alors je vais te demander de l’effacer. »

Bien entendu, les effets de cette méthode ne se feront pas sentir immédiatement. Mais l’amélioration est au bout du chemin. La semaine prochaine, j’aborderai une autre période critique de la petite enfance : la phase anale-conservatrice chez les 12-18 mois.

https://www.nouvelobs.com/chroniques/20220528.OBS59021/mon-enfant-me-desobeit-et-il-est-antisemite-que-faire.html