Montée des tensions avec la Turquie : prémices d’une Europe qui se défend ?

Temps de lecture : 3 minutes
PAR JEAN-DAVID CATTIN

Les visées impérialistes de la Turquie d’Erdogan ne font plus de doute. Après avoir annexé une portion de la Syrie, envoyé des troupes en Libye, elle tente de s’accaparer des gisements pétroliers dans les eaux territoriales grecques et chypriotes. La transformation de la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople en mosquée inscrit ces velléités dans un néo-ottomanisme de plus en plus agressif. Conquêtes territoriales et réislamisation sur fond de nostalgie pour la grandeur ottomane sont aujourd’hui la boussole politique de la nouvelle Turquie.

La France s’oppose à ces menées en Libye en soutenant le général Haftar face à ses ennemis du Congrès général national dominé par les Frères musulmans et soutenu notamment par le Qatar et la Turquie. Récemment, en Méditerranée, cette opposition a connu une escalade. Le 10 juin, un incident grave s’est déroulé quand une frégate française a voulu interroger un cargo turc et l’inspecter. Sa cargaison était probablement destinée aux islamistes combattant en Libye. L’escorte militaire du cargo n’a pas hésité à « illuminer » trois fois la frégate française Le Courbet. Une sorte de coup de semonce, électronique, avant le feu réel. Un fait rarissime. Du moins entre deux pays membre de l’OTAN. Le 5 juillet en Libye, la base stratégique turque al-Watiya a été bombardée par des avions de combat Rafale. Une implication française est fortement suspectée. Début août, la France s’est retirée de l’opération « Sea Guardian » qu’elle menait avec la Turquie en Méditerranée. Elle entendait ainsi s’opposer au trafic d’armes de son « partenaire » à destination des milices islamistes en Libye.

Depuis, la France s’est portée au secours de la Grèce et de Chypre qui font face aux prospections agressives (destinées à découvrir des gisements d’hydrocarbures) d’un navire sismique turc escorté par des bâtiments militaires. Jeudi 13 août, deux Rafale, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate La Fayette ont participé à un exercice commun avec la marine grecque au large de l’île de Kastellorizo. Un pas de plus dans l’escalade des tensions avec la Turquie.

Militairement, l’aviation de combat turque est surclassée qualitativement et numériquement par les forces combinées de la France et de la Grèce. Les vieillissants F16 de la Turquie ne sont pas de taille face aux Rafale français. Si Erdogan insiste, ce n’est pas parce qu’il pense que la Turquie peut vaincre mais que la France va se retirer.

Promettant des martyrs en cas de conflits, Erdogan espère voir céder la France aussi facilement qu’Angela Merkel. Terrorisée par les répercutions que pourrait avoir une confrontation avec le président turc, elle avait cédé sur tout lors de la crise des migrants de 2015 et celle de 2020. Emmanuel Macron pourrait ne pas plier aussi facilement. C’est la solidarité européenne qui est en jeu. C’est aussi la crédibilité de la France en tant que grande puissance militaire mondiale.

L’obsolescence de l’OTAN éclate aujourd’hui au grand jour. L’Alliance atlantique repose sur des réalités géopolitiques qui n’existent plus. Héritage d’un monde bipolaire scindé entre américains et soviétiques, elle est incapable d’appréhender les enjeux d’un monde qui renoue avec un choc des civilisations millénaire. Autrefois la Turquie était un allié incontournable de l’Alliance grâce à son armée pléthorique et son positionnement stratégique à quelques encablures de l’URSS. Aujourd’hui cette parenthèse historique est close. Son alliance avec le Qatar, sa complaisance à l’égard de l’État islamique, son chantage lors de la crise des migrants, son soutien à l’islamisme en Europe en font une des plus grandes menaces pour l’Europe et la France.

La menace turque offre à l’Europe la possibilité de s’affirmer comme puissance indépendante. Les prémices d’une prise de conscience s’étaient déjà produites lors de la crise des migrants du début de l’année. Le comportement et la détermination de la France seront décisifs dans l’affirmation d’une Europe-puissance enfin décidée à défendre, militairement s’il le faut, ses intérêts.

Jean-David Cattin

18 Commentaires

  1. Depuis 1996, nous sommes en union douanière avec la Turquie, conformément à l’accord d’association d’Ankara (1963) et ses protocoles additionnels.
    Or, en décembre 2017, le Ministère du Commerce turc publie un décret instaurant des droits supplémentaires sur certains produits importés en Turquie via un pays de l’UE (produits textiles originaires de plusieurs pays asiatiques: Bangladesh, Cambodge, Chine, Inde, Indonésie, Myanmar, Pakistan, Sri Lanka, Thaïlande, Vietnam).
    Et, mieux encore, pour importer les produits textiles originaires de ces pays en Turquie, à partir du 31 janvier 2019, il faut fournir un document sur l’activité du fabricant / fournisseur : chiffre d’affaires, montant du capital, part des capitaux étrangers ; organisation de la production : effectif, nombre de jours travaillés par semaine, capacité de production sur les trois dernières années ; montant des ventes domestiques / export.
    Ce document doit être intégralement traduit en langue turque par un traducteur assermenté, approuvé par une autorité compétente dans le pays de départ et visé par le consulat de Turquie.
    Et oui, la Turquie veut protéger ses 35000 fabricants du secteur textile / habillement.
    D’autant plus que le travail des mineurs est en forte augmentation, du fait de l’afflux de réfugiés en provenance des zones de conflit.

  2. “Début août, la France s’est retirée de l’opération « Sea Guardian » qu’elle menait avec la Turquie en Méditerranée. Elle entendait ainsi s’opposer au trafic d’armes de son « partenaire » à destination des milices islamistes en Libye.”

    LoL C’est juste qu’ils ne misent pas sur le même chameau … Tout le monde il est milice islamiste dans le coin ! Ils n’allaient juste pas convoyer le matos pour les tribus ennemies à celles qu’ils soutiennent.

    Sinon, pour un accord européen, un gros nœud du problème se joue entre la France et l’Italie, la Tripolitaine comme une vieille rengaine nationaliste, bien hors-sujet … mais tenace !

  3. Le conflit larvé entre Grèce et Turquie est en rapport avec l’ile de Kastellorizo. Une ile située à 2km de la cote turque. Historiquement, cette ile est grecque, et les Turcs violent les traités internationaux, ce sont des agresseurs. A quoi sert l’onu? a quoi sert l’union européenne et son mantra éternel “on vit dans un état de droit”,

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Kastell%C3%B3rizo

  4. Le conflit larvé entre Grèce et Turquie est en rapport avec l’ile de Kastellorizo. Une ile située à 2km de la cote turque. Historiquement, cette ile est grecque, et les Turcs violent les traités internationaux, ce sont des agresseurs. A quoi sert l’onu? a quoi sert l’union européenne et son mantra éternel “on vit dans un état de droit”,

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Kastell%C3%B3rizo

    • Erdogan est en train de jouer un coup de poker, j’avoue qu’il est gonflé. Il est persuadé que son armée est supérieure à l’armée grecque et que les Grecs ne bougeront pas. Il affiche également son mépris pour la France et Macron. Je pense qu’il sous estime trop ses ennemis.

  5. « Les prémices d’une prise de conscience…? » on est encore loin du début de prémices d’un commencement de velléités d’action modérée chez nous.
    Les actions et réactions des protagonistes rappelle la période des Daladier, Chamberlain & co.

      • Avec les 3,2 Mds que l’europe a déjà versés aux turcs pour la migrouille, on aurait pu s’offrir collectivement 20 rafales et en faire cadeau quelques-uns au grecs. On fait encore plus fort qu’il y a 80 ans : on donne notre pognon en faisant une p’tit’pip’hourra avant de se laisser enfiler.

    • avec de la même manière un type qui dit ouvertement aux autres pays qu’il leur est hostile, et des politiques qui font semblant de ne pas l’entendre

      a une nuance près cependant : la turquie n’a pas la puissance de l’allemagne,

      • Pas sûr. L’armée turque est la 2eme de l’otan, derrière les usa. Ils ont aussi l’arme nucléaire.
        Le moustachu a dit lui-même que sa première annexion de territoire était un test et qu’en cas de réponse ferme et armée il n’aurait pas été prêt et aurait dû se retirer.
        Tous les discours, toutes les actions du neomoustachu sont autant de casus belli auquels l’europe répond en regardant ailleurs.

      • Pas sûr. L’armée turque est la 2eme de l’otan, derrière les usa. Ils ont aussi l’arme nucléaire.
        Le moustachu a dit lui-même que sa première annexion de territoire était un test et qu’en cas de réponse ferme et armée il n’aurait pas été prêt et aurait dû se retirer.
        Tous les discours, toutes les actions du neomoustachu sont autant de casus belli auquels l’europe répond en regardant ailleurs.

        • 2ieme armée faut pas pousser, saddam hussein aussi avait la “cinquieme armee du monde”… en nombre de soldats, surtout, l’armée francaise ou anglaise a de beaux restes, rien qu’en sous marins ca rigole pas tant que ca, c’est penut par rapport aux usa, pas par rapport a la turquie, et l’aviation aussi. le nucléaire turq est lié a l’otan

          d’ailleurs c’est la vraie quesion, l’otan dans tous ca, sachant que merdogan fricote de plus en plus avec les russes et qu’historiquement la turquie a été intégrée a l’otan pour empecher qu’elle fricote avec l’urss

          par contre que merdogan agisse exactement comme tonton, ca crève les yeux

          • Benvoyons a raison, au moins partiellement (j’avais à l’esprit une 10ème place mondiale, ce qui est déjà pas mal). Mais il est clair que l’armée allemande d’aujourd’hui ne pèse pas grand chose, rien à voir avec l’époque Tonton. Si Saddam bombait le torse avec sa troupe de clodos, l’évaluation et le classement de l’armée turque ne sont pas établis par les turcs, mais par des agences spécialisées anglo-saxonnes.

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