“Montjoie” sans Jacquouille : histoire royaliste des gifles et des fessées d’extrême-droite

C’est sans doute au film Les Visiteurs, qui a maintenant bientôt 30 ans, que le grand public doit de connaître plus largement l’expression “Montjoie, Saint Denis !” C’est précisément ce qu’on entend crier l’auteur de la gifle à Emmanuel Macron, le 8 juin 2021, dans la Drôme : 

Emmanuel Macron giflé lors d’un déplacement : “À travers le chef de l’État, c’est tout simplement la démocratie qui est visé. J’en appelle à un sursaut républicain, nous sommes tous concernés”, déclare Jean Castex à l’Assemblée nationale Suivez le live 👇https://t.co/xh1S6KHDoYpic.twitter.com/jN6RZqeH9g— franceinfo (@franceinfo) June 8, 2021

Dans les cercles royalistes, cette devise, “cri de guerre des chevaliers français“ comme le dit d’ailleurs la non-médiéviste Valérie Lemercier dans le film qui date de 1993, est une référence ordinaire qui remonte au XIIe siècle. C’est un marqueur qui permet de situer l’auteur de la gifle dans l’écosystème monarchiste, ce que l’enquête s’attellera à préciser. Mais ce qu’on ignore peut-être, c’est que la gifle est aussi, en soi, un geste politique ancré du côté de l’Action française. Ou, parfois, sa variante : la fessée.

Ainsi, en 1910, un certain Lucien Lacour a-t-il giflé Aristide Briand. Cette année-là, le 20 novembre exactement, Briand est président du Conseil depuis moins d’un mois tandis qu’il inaugure dans le Jardin des Tuileries un monument à la mémoire de Jules Ferry. Le contexte de la gifle n’a vraiment rien du hasard : Briand, l’ancien élève boursier de Saint-Nazaire, est républicain et radical-socialiste. A lui tout seul, une incarnation de la République, pour ainsi dire : il sera vingt-six fois ministre sous la Troisième République, et il était venu à la politique dans le sillage de Fernand Pelloutier, le père de la tradition anarcho-syndicaliste – et aussi des Bourses du travail. A la manière de matriochkas, les symboles s’encastrent ainsi ce jour d’automne 1910 aux Tuileries, puisqu’au début du XXe siècle, Jules Ferry incarnait, quant à lui, celui qui avait rendu l’école laïque et obligatoire : on dit d’ailleurs “les lois Jules Ferry” pour cet arsenal de 1881 et 1882 qui allait changer pour de bon l’histoire de l’école publique à la française. Mais c’est sous l’impulsion d’Aristide Briand que fut votée la loi de 1905 qui ancrait pour de bon la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Trois ans de prison (et une grâce)

C’est donc à un double linteau républicain, qui tient ensemble à la fois le symbole de l’Etat républicain (avec Briand) et en outre le principe de la sécularisation (avec Jules Ferry ET Aristide Briand), que Lacour s’en prend le 20 novembre 1910. Dans les travées des Tuileries, il crie notamment ce jour-là : 

A bas Briand ! A bas la République ! Vive le Roi !

A son procès qui lui vaudra trois ans de prison, l’année suivante, Lacour revendiquera son geste depuis un appareil idéologique sans grand mystère : 

Briand représentait pour moi la loi de séparation, les inventaires, la loi de spoliation, ce qui froissait ma conscience de catholique ; c’était pour moi le défenseur d’Hervé, devenu le défenseur de la société capitaliste ; il représentait, aussi la république et Jules Ferry, qui a chassé Dieu de l’école et mis les protestants à la tête de l’instruction publique. Au nom des patriotes, au nom des catholiques, j’ai voulu marquer la face de Briand. Enfin, c’était, le moment de l’avènement de Lafferre, le délateur. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Aujourd’hui, le souvenir de Gustave Hervé et de Louis Lafferre, que Lacour cite à l’audience, s’est largement dissipé dans la mémoire collective. Et c’est vrai que la trajectoire de Gustave Hervé, par exemple, brouille les pistes puisqu’en 1914, Hervé changera de camp, passant d’un socialisme pacifiste et de plus en plus antiparlementaire… au fascisme. Mais en 1911, quand devant le tribunal, Lacour évoque Laferre ou Hervé, c’est bien à l’affaire Dreyfus qu’il fait directement référence :

  • Laferre, un radical-socialiste plusieurs fois grand maître du Grand Orient de France, avait défendu l’idée de ficher les milieux anti-dreyfusards dans l’armée. L’épisode est resté comme “l’affaire des fiches”, qui se soldera notamment par une double gifle administrée en 1904, au beau milieu de la Chambre des députés, par un élu nationaliste, au général André, qui officiait alors comme ministre de la Guerre, et avait autorisé ce fichage dont l’historien Serge Bernstein rappelle qu’il a pu concerner les opinions politiques de plus de 18 000 officiers français
  • quant à Hervé, il incarnait encore le camp dreyfusard et c’est lui que Charles Péguy citait, nommément, dans Notre Jeunesse – Péguy dit “dreyfusistes”.

Prestige et capital militant

Or Lacour, qui a tout juste vingt-cinq ans lorsqu’il gifle Aristide Briand dans les allées, a biberonné à Péguy, Barrès et Maurras, qui alors est en train de déborder Barrès sur sa droite, pour tenir ensemble le royalisme, l’antisémitisme et le fascisme. Son geste donnera à Lacour un vrai prestige dans les cercles réactionnaires, antidreyfusards et monarchistes : il sera félicité dans les colonnes de L’Action française, et, en 1914, lorsqu’il épousera la sœur d’un autre camelot du roi, il comptera Charles Maurras parmi ses témoins de mariage.

Lacour est lui-même camelot du roi. Il devient d’ailleurs vice-président de l’organisation créée à l’automne 1908 pour vendre, et à l’occasion, défendre au poing, le journal L’Action française. Dans la presse qui relate son procès agité pour la gifle, on lit par exemple qu’il déclare à l’audience :

Pourquoi ai-je agi ainsi ? Parce que notre doctrine, c’est la violence, mise au service de la raison.

Les paroles de la chanson emblématique Les Camelots du roi se sont fixées autour d’un refrain qui proclame :

Et vive le Roi, à bas la république !                        
Et vive le Roi ; la gueuse on la pendra !

Mais il existe notamment une version alternative, toujours chantée par quelques groupes étudiants monarchistes, qui dit justement :

Viv’ les cam’lots du roi !                        
Ce sont des gens qui s’fout’ des lois!                        
Viv’ les cam’lots du roi.                        
Et viv’ le roi, A bas la République                        
Et viv’ le roi, La gueuse on la pendra.

Vive Lucien Lacour, ma mère                        
Vive Lucien Lacour,                        
Il a gifflé Briand l’aut’jour                        
Vive Lucien Lacour !

L’auteur de la gifle à Emmanuel Macron a-t-il déjà entonné cette version ? Le nom de Lacour, qui fera carrière dans les rangs de l’Action française après avoir été gracié par Aristide Briand devenu entre-temps ministre de la Justice, est en tous cas resté une référence monarchiste, plus d’un siècle plus tard. Or Lacour n’est pas seulement l’homme de la gifle. Lacour est aussi là le jour d’une fessée à la Sorbonne restée célèbre. Deux gestes qui appartiennent à la même tradition politique, et racontent comment, autour de 1910, le projet de corriger la République et, au passage, les défenseurs des droits de l’homme, pouvait faire florès dans les cercles de l’extrême-droite. Qui conjuguaient au sens littéral l’idée d’administrer une déculottée à la démocratie française, et de l’humilier publiquement. C’était seize ans avant que les Camelots du roi, chauffés par l’essor des ligues et l’épisode du 6 février 1934, ne s’en prennent à Léon Blum un 13 février 1936, au point de lyncher en pleine rue celui qui était encore député et qu’on appelait “le circoncis du Narbonnais” dans le journal L’Action française. C’est cet ultime passage à l’acte, seize ans après la gifle à Aristide Briand et une violence qui va crescendo, qui précipitera finalement la dissolution, par les députés, de L’Action française, de sa ligue dont Lacour était un temps devenu vice-président, et des Camelots du roi, ses hommes de main.

Léon Blum, chez lui, après son agression à la sortie de la Chambre des députés, le 13 février 1936, par des militants de l'Action française.
Léon Blum, chez lui, après son agression à la sortie de la Chambre des députés, le 13 février 1936, par des militants de l’Action française.• Crédits : Hulton ArchivesGetty

Objectif Jeanne d’Arc

Mais la fessée de la Sorbonne, qui fixe l’histoire d’un geste à la longue traîne, est antérieure à l’épisode des Tuileries : elle date de 1909. C’est-à-dire précisément un moment où, depuis quelques mois, les Camelots du roi s’organisent du côté d’un petit monde étudiant acquis à l’Action française qui, elle, avait vu le jour dix ans plus tôt. L’historien Laurent Joly rappelle qu’à ce moment-là, alors que les Camelots se comptent par centaines, Maurras et les siens sont à la recherche de coups, et en quête de visibilité. Ils routinisent notamment leur recrutement en battant le rappel contre des professeurs juifs à la Sorbonne. Et en décembre 1908, un petit groupe de militants vient perturber les cours d’un sorbonnard, le professeur d’histoire Amédée Thalamas, qui enseigne notamment “la pédagogie pratique de l’enseignement de l’histoire”. Mais aussi une lecture positiviste (et en somme, fondamentalement athée) de Jeanne d’Arc qui, depuis plusieurs années, lui vaut d’être identifié comme une cible, dans les pages de L’Action française. Sitôt les Camelots du roi sortis des limbes, c’est vers ce radical qui a échoué à entrer à l’Ecole normale supérieure, mais réussi l’agrégation et désormais donne des cours libres à l’université, que cette poignée de militants en quête de coup de force se tournent. Il s’agit certes de l’empêcher d’enseigner à la Sorbonne. Mais aussi, au passage, d’en profiter pour se compter et grossir les rangs d’une toute jeune organisation sur le dos d’un symbole qui finit par incarner la loi de 1905 dans la presse d’extrême-droite.

Jusqu’à ce jour de février 1909, qui prend des allures d’expédition punitive lorsqu’une poignée de Camelots du roi administrent à Thalamas une fessée en plein cours. La Sorbonne avait beau contrôler les cartes d’étudiants à l’entrée, ces militants formés au coup de poing et à la bataille de rue étaient notamment passés par les toits. “Une bien belle fessée”, continuent aujourd’hui de se réjouir des blogs royalistes plus d’un siècle plus tard alors que Thalamas se fera élire député peu après. 

Lucien Lacour, le futur gifleur, était déjà de cette expédition punitive dans les travées de l’amphithéâtre Michelet. Comme par anticipation du futur plan de table à sa noce, un autre de ses témoins de mariage en est aussi, en la personne de Maurice Pujo, qui se trouve alors à la tête des Camelots du roi. Ce jour-là, Pujo prononce un discours depuis la chaire dont vient d’être chassé Thalamas. Dramaturge sans grand succès, Pujo décide à ce moment-là de deux orientations qui marqueront l’histoire de la prise de parole royaliste en France : théâtraliser les actions au grand jour, et y montrer une violence assumée du côté de la correction. Précisément deux ingrédients qu’on pouvait retrouver dans le geste sur Emmanuel Macron, sous le nez de tous les médias, le 8 juin 2021.

France Culture