Montpellier (34) : Quand l’extrême-droite se réapproprie l’art de rue

Ces formes artistiques de résistance populaire, enracinées et issues d’une pensée politique de gauche, comme le graffiti, le pochoir, la peinture murale, le collage ou les autocollants, sont aujourd’hui récupérées massivement par les néo-nazis et autres groupes identitaires d’extrême droite.

À partir des années 60, l’activisme et la protestation sociale trouvent un nouvel élan, que façonnera d’un côté l’art, et de l’autre, de manière plus significative, la façon dont nous voyons et interprétons la rue. Face à la paupérisation des “classes inférieures”, et aux processus de gentrification qui imprègnent toutes les grandes villes du monde occidental, la rue s’est transformée en un support artistique physique multi-spatial, expansif, adaptable et omniprésent, contre une bourgeoisie envahissante et méprisante.

Dans les années 90, l’art de rue est déjà connu dans le monde entier. Du graffiti originel, illégal, populaire, révolté, en confrontation avec les États et les élites, une nouvelle variante de ce même art se métamorphose en ce que l’on appelle aujourd’hui le Street Art. Depuis, cette libre expression artistique qui a commencé avec le spray, il s’est multiplié par d’autres techniques : le pochoir, les autocollants, les collages, les fresques, les installations, des performances, etc.

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L’utilisation des murs à des fins politiques commence au début du 20éme siècle, comme une forme de résistance, d’information et de propagande. Nous en trouvons d’abord des exemples au Mexique (à partir de 1910 avec la révolution mexicaine), puis en Russie avec la révolution bolchevique, dans l’Espagne anarchiste, etc. L’art de rue, se définit ainsi historiquement, naturellement à gauche, qu’il soit lié au socialisme, au communisme ou au syndicalisme. Timidement à partir des années 2000, cet art est devenu un outil « très utilisé » dans la lutte écologique altermondialiste, antinucléaire, féministe, antifasciste, etc. L’art urbain, puisqu’il est libre, anonyme, pas cher et accessible à tous et toutes, correspond totalement aux besoins basiques des activistes.

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Dossier consacré au Street Art dans notre revue #REPLICA.

Lire aussi nos portfolios au sujet de l’art de rue : L’art urbain revolutionaire et Marseille streetpolitics.

Cependant, le Street Art d’aujourd’hui est fortement critiqué, surtout quand il est dépourvu de son aspect politique et social. Selon la déontologie du graffiti, certain·es artistes, payé·es par les communes pour décorer les villes, finissent par desservir l’un des combats que le graffiti a voulu rendre visible : contre la gentrification, le consumérisme, la discrimination sociale, le tourisme de masse, etc. Pire encore, ces mêmes techniques artistiques, très efficaces, drôles, attirantes, commencent à être massivement récupérées par des groupes réactionnaires d’extrême droite et néo-nazis.

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NO RAPEFUGEES, jeu de mots entre “rape” (violer) et “refugees” (réfugiés) – on retrouve l’idée propagée par l’extrême droite, à l’instar d’Eric Zemmour, que les réfugiés sont des violeurs.

L’extrême droite, raciste et homophobe, pauvre en raisonnement intellectuel et en inspiration artistique, sans honte, copie les formes de lutte développées dans les quartiers populaires. Et ce n’est pas par hasard, l’idée est de regagner l’attention des citoyen·nes au même titre que les mouvements de gauche. Générer en gros, une bataille idéologique contre les antifas, les anarchistes, les militants écologistes, les féministes, dans les rues. Retraçons l’histoire : une telle récupération n’est pas nouvelle, entre beaucoup d’autres exemples. Aujourd’hui, l’extrême droite a totalement adopté les structures syndicales, ou dans les manifestations, les techniques développées par les blacks blocs depuis les années 2000, le féminisme avec des groupes comme Némésis, etc.

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MTP NATIONALISTE (QUE LA NUIT)

À Montpellier, les identitaires dans la rue.

Il n’y a pas qu’à Montpellier que ce phénomène a été identifié. Les images de stickers et graffitis issus de la fachosphère abondent sur Internet. Dans la région de l’Héraut, la Ligue du Midi, les royalistes de l’Action Française et les intégristes de Civitas, sont les principaux groupes qui s’investissent ouvertement dans le politique, font de la propagande dans les rues, participent aux manifs, etc. Plus récemment, d’autres groupes d’extrême droite ont été créés : la Jeunesse Saint-Roch et les nationalistes The South face.

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[…] Le groupe d’extrême droite, la Ligue du Midi, étant fondamentalement raciste, homophobe et islamophobe, les autocollants que l’on voit dans la rue concernent avant tout les musulmans. Sur les autocollants suivants, nous pouvons identifier les terroristes islamistes de l’attentat du Bataclan, où leur image est réutilisée pour stigmatiser la population arabe/musulmane et semer la peur dans la population locale : “Bientôt dans votre quartier – Non au retour des jihadistes en France”. Le deuxième autocollant, utilise la pandémie de COVID-19, “Non à la dictature sanitaire” pour encourager les citoyens à visiter leur site Web.

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L’Action française, est un groupuscule politique nationaliste, qui revendique une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée. Son royalisme d’extrême droite, prône essentiellement l’anti-protestantisme, l’anti-maçonnisme, la xénophobie et l’antisémitisme. Ils sont également des catholiques réactionnaires, anti PMA-GPA, anti-migrations, homophobes, etc. À Montpellier, leurs autocollants les plus récents, mettent en avant Jeanne d’Arc, le retour du roi, l’immigration, la PMA, etc. Certaines nuits, les plus sombres, ils se baladent à une dizaine à Montpellier, collent des autocollants et font quelques graffitis.

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Jeunesse Saint Roch est un groupuscule d’extrême droite confus. Son nom, s’est inspiré de Saint Roch (né vers 1350 à Montpellier, dont il est le saint patron, Rochus en latin ou Sant Ròc en occitan, est un pèlerin et thaumaturge français, dont l’existence a récemment été remise en cause). Selon le journal antifasciste Le Poing, les « références des membres de la “Jeunesse Saint-Roch” témoignent d’un affligeant mélange de références au nazisme et au royalisme, d’une pseudo-spiritualité “catho tradi” et païenne, de postures hooligans antisystème et de discours pro-police ». Le groupe est composé essentiellement par des jeunes, avec l’ambition de faire partie du réseau de groupuscules d’extrême droite en France.

“Jeunesse Saint Roch, en présence de nos amis et camarades de la Ligue du Midi, rendait hommage ce dimanche à Sainte Jeanne d’Arc, patronne de France. Les identitaires nîmois ainsi que des représentants du Cercle royaliste catholique de Nîmes et de Civitas étaient également présents.”

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Sur leur page Facebook, certaines photos de leurs collages nocturnes sont accessibles au public. En plus des autocollants racistes qui mettent en valeur Laetitia Avia, comme la grande sœur (“Big Sister”), référence à l’oeuvre d’Orwell, 1984. Ces jeunes extrémistes, récupèrent aussi la technique du collage utilisée par les féministes pour dénoncer les violences faites aux femmes, mais ici avec un contenu islamophobe.

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Décryptage des symboles nordiques utilisés par des néo-nazis

Un large éventail de symboles nordiques ont été identifiés dans les rues de Montpellier, du centre de la ville à la périphérie. Ces graffitis représentent les lettres de l’alphabet runique ou des motifs typiques de la religion celtique ou viking. La connexion et l’adoration de l’extrême droite et des néonazis à la culture nordique sont bien connues dans le monde entier. Dans notre enquête : Laïcité et policiers : leurs dieux, leurs maîtres, nous détaillons ce rapprochement entre la culture nordique et l’extrême droite, qui se produit aussi dans la police.

À différents moments, y compris après les manifestations, un étrange autocollant rouge a attiré l’attention de plusieurs photographes. Sur l’autocollant se lit : MONDIAL PROGRESSISM ( E ) et est composé d’un symbole que s’apparente à la croix gamme.

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Suite à nos investigations, nous pouvons corroborer que ce symbole est une dérivation ou une variante de la rune Algiz, la quinzième lettre de l’alphabet runique du Futhark. Cette rune était largement utilisée par le régime Nazi, plus spécialement par les Feldscher (médecin militaire) et par les Deutsches Frauenwerk ou DFW (en français : « l’Œuvre des femmes allemandes »).

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[…] Malheureusement, il existe une énorme panoplie de versions de la rune inversée d’Algiz. Dans ce cas, les quatre extrémités de la rune donnent naissance aux lignes concentriques dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme dans la croix gammée. Cette rune est également exploitée et largement utilisée par des groupes ultras nationalistes, suprémacistes et racistes dans le monde.

La rune d’Algiz, la rune d’Odal et la croix celtique, ont été identifiées des dizaines de fois à Montpellier. Écrites à la bombe sur les murs et par terre, ces symboles, récurrents dans la pensée idéologique néo-nazie, “décorent” la ville de Montpellier. En ce qui concerne la rune d’Odal, aussi appelée Ōthalan, elle signifiait « famille », « prospérité » et « héritage » dans la langue viking. Pendant le nazisme, plusieurs groupes nazis, dont les Jeunesses hitlériennes et certaines divisions SS, se sont approprié le symbole. Après la 2éme guerre mondiale, les neo-nazis et l’extrême droite vont utiliser les runes et la croix celte comme signes distinctifs.

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Exemples de runes taguées dans les rues de Montpellier

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Un dernier symbole, dégénéré de son utilité originelle, et réutilisé par ces groupes racistes et violents est la boussole viking aussi appelé Vegvisir. C’est un symbole qui consiste en huit branches qui s’étalent, et qui ressemble à la boussole que nous connaissons aujourd’hui. Les quatre branches principales représentent les quatre directions : l’Est, le Sud, le Nord et l’Ouest. Dans le mysticisme islandais, le Vegvisir aidait les voyageurs dans le mauvais temps, à retrouver leur sécurité. À Montpellier, ce symbole a été repéré à Tonnelles.

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L’art urbain ou l’art de rue, porte un trait psychologique et politique qui reflète le cheminement, l’effort et la persévérance, que nombre de personnes, de différents pays, pendant plusieurs décennies, ont trouvé en réponse à la répression étatique. De sorte qu’aujourd’hui, le « street-art » fait partie de l’histoire de l’humanité. Ces collages, peintures, autocollants, pochoirs sont l’expression physique d’une série de constellations politiques et de pensées sociales rebelles, prêtes à défier le monde. De la lutte des classes, à l’écologie, en passant par le féminisme, cette étonnante culture des « murs », ne fut qu’exceptionnellement un vecteur de propagation du racisme, des thèses extrémistes ou néo-nazies. Aujourd’hui, l’extrême droite et les néo-nazis, veulent nous faire oublier l’histoire d’un mouvement culturel et artistique révolutionnaire, assiégeant son essence et la transformant en quelque chose de réactionnaire, un véhicule du racisme, de l’islamophobie, des cogitations pétrifiées et cimentées au vieux monde. […]

Mediapart