Moyen Âge : Une innovation militaire tchèque a détruit des armées entières de chevaliers

1420-1434 — Bohême. En se révoltant contre le Saint Empire, les habitants de cette région d’Europe centrale vont entraîner la mort de la chevalerie. Grâce à une arme secrète.

Le déclin de la chevalerie, à la fin du Moyen Âge, a de multiples causes. La peste a décimé les populations des fiefs de l’aristocratie terrienne, elle en a également détruit les fondations économiques et ainsi bouleversé le tissu social de la féodalité. De nouvelles formations militaires font leur apparition, qui se révèlent capables non seulement de résister au chevalier en armure, mais même de le surclasser sur le champ de bataille.

Les archers anglais de la guerre de Cent Ans (1337-1453) en sont l’exemple le plus connu, et ils ont fait des ravages dans les rangs de la chevalerie française. Mais il s’agit de professionnels entraînés. Les mercenaires suisses, infanterie légère, maniable et disciplinée, à même de contrer l’impact d’une charge de chevalerie, ont une influence encore plus marquante.

L’ascension du fantassin

On trouve un troisième exemple de cette ascension du fantassin, issu des couches inférieures de la pyramide sociale et méprisé pendant des siècles : les hussites de Bohême.Les hussites suivent les préceptes de Jan Hus, un théologien tchèque qui, au début du XVe siècle, a diffusé des thèses révolutionnaires hostiles à celles de l’Église, qu’il dénonce comme une caricature grotesque du message du Christ. Hus leur oppose la vision d’une société chrétienne où l’Église devrait renoncer à la richesse, autoriser les offices dans la langue du peuple et pratiquer la communion aux deux espèces.

Hus finit par être condamné au bûcher. En 1417, deux ans après son exécution, ses partisans, ulcérés, s’insurgent contre le roi [du Saint Empire romain germanique] Sigismond. La situation s’aggrave encore en 1419, quand le roi de Bohême Venceslas, demi-frère de Sigismond, fait arrêter plusieurs hussites.Des chefs de guerre chevronnés

Le roi du Saint Empire considère les rebelles comme du menu fretin. Il est vrai qu’au départ leur armement et leur expérience militaire sont rudimentaires. Mais trois caractéristiques clés les distinguent des révoltes paysannes de leur temps.Beaucoup de hussites sont en réalité des citadins, et ont donc accès à une technologie plus développée. Ensuite, ce sont les fidèles d’une doctrine religieuse,prêts au sacrifice ultime et conscients de leur supériorité morale.

Enfin, le hasard leur donne des chefs de guerre chevronnés qui sauront faire de leur potentiel une redoutable puissance militaire. Sigismond aurait dû en particulier compter avec Jan Zizka (1360-1424). Originaire de la petite noblesse de Bohême, celui-ci a gagné sa vie en tant qu’officier au service de divers seigneurs.

Ayant déjà perdu un œil au combat, il est prompt à reconnaître le potentiel des insurgés à qui il inculque les valeurs de la discipline.Dans les ateliers de Prague et d’autres villes prises par les hussites, il trouve le savoir-faire nécessaire à la mise en œuvre d’une invention qui s’impose peu à peu sur le champ de bataille : la poudre à canon.

Un trait de génie tactique

Zizka a alors un trait de génie tactique pour utiliser les couleuvrines et les canons de petit calibre dont il dispose. Jusqu’alors, les chariots qui transportent les vivres et l’équipement sont le talon d’Achille des armées. Ils ralentissent la marche et constituent des cibles faciles. Zizka y remédie en faisant des lourds véhicules le centre des forces hussites. En moyenne, une armée hussite aligne 5.000 hommes et progresse en quatre colonnes, explique l’historienne autrichienne Silvia Petrin. Les chariots qui les accompagnent transportent la nourriture, le fourrage et le matériel.

Mais ce qui est nouveau, c’est qu’ils sont également équipés d’armes à feu. Leurs équipages se déplacent à pied à leurs côtés. Les colonnes, qui regroupent quelque 300 chariots,s’installent idéalement sur des hauteurs pour y constituer une forteresse, les véhicules étant rattachés entre eux par des chaînes. Les animaux de traits sont rassemblés à l’intérieur de la fortification, où sont aménagées deux issues. Les chariots sont dotés de protections, et le tout est rapidement renforcé par des fossés et des palissades.

Les équipages arment alors les bouches à feu montées sur les chariots, d’autres soldats disposant d’arbalètes et de haquebutes. Pour l’historien Martin Clauss : “Ce faisant les hussites associent le potentiel défensif du camp fortifié aux avantages de la mobilité stratégique.

En mars 1420, le pape Martin V appelle la noblesse d’Europe à lancer une croisade contre les révoltés hussites. Beaucoup de chevaliers y voient l’occasion de faire du butin, comme le veut la tradition. Mais dès la première bataille, à Sudomer (le25 mars 1420), Zizka, à la tête d’à peine 400 hommes, défait 2.000 cavaliers.

En juillet, sur la colline de Vitkov, près de Prague, les hussites remportent une nouvelle victoire qui assoit leur réputation d’invincibilité tout en leur permettant de perfectionner leurs tactiques. Grâce à celles-ci, ils parviendront non seulement à s’imposer, mais aussi à porter le fer et le feu dans une grande partie de l’Europe centrale.

La question de savoir si c’est bien Jan Zizka qui a introduit le principe de la forteresse de chariots reste ouverte. Toujours est-il qu’avec sa prudence et son charisme il a exercé une influence décisive sur la puissance militaire hussite. En1421, il perd son deuxième œil au cours d’un siège, ce qui ne l’empêche pas de continuer à commander ses troupes. Bien au contraire, d’après l’historienne Silvia Petrin : “Il semble que la présence du capitaine aveugle ait poussé les hussites à accomplir de véritables exploits militaires.”

Zizka meurt de la peste en 1424. Aussitôt, une légende se met à circuler qui illustre à quel point il comptait pour ses troupes. Sur son lit de mort, le chef de guerre aveugle aurait ordonné à ses hommes de tendre sa peau sur un tambour. Et ainsi,même décédé, il pourrait continuer à les galvaniser.

Die Welt