Mulhouse (68) : “Marche blanche” d’un millier de personnes pour Dinah, une métisse de 14 ans qui s’est suicidée après deux ans de harcèlement, en raison de son homosexualité et de son origine

Depuis le 5 octobre, Rayan et sa famille pleurent la mort de Dinah, 14 ans, retrouvée pendue dans sa chambre à Kingersheim, dans le Haut-Rhin. D’après ses proches, l’adolescente s’est suicidée après avoir été poussée à bout par un groupe de harceleurs pendant près de deux ans.

«Plus jamais ça» : une foule submergée par l’émotion a parcouru dimanche les rues du centre-ville de Mulhouse pour rendre un dernier hommage à Dinah, lycéenne de 14 ans qui s’est suicidée, victime de harcèlement scolaire selon ses proches.

«Dinah était une personne intelligente, elle aimait la vie, elle voulait être présidente de la République, elle voulait faire du droit, elle voulait faire tellement de choses», a déclaré Samira, sa mère, devant les quelque 1400 participants à cette marche blanche.

«Elle aurait été tellement heureuse de voir tout ce monde», a-t-elle poursuivi, «elle qui se sentait tellement seule».

La jeune fille aurait dû fêter ses quinze ans en décembre. L’adolescente, scolarisée en classe de seconde, avait été retrouvée pendue, au domicile familial de Kingersheim (Haut-Rhin), dans la nuit du 4 au 5 octobre. Elle était la dernière et la seule fille d’une fratrie de trois enfants.

Harcelée depuis deux ans

Selon ses parents, elle était victime d’un harcèlement opéré par des jeunes filles côtoyées au collège à qui elle avait fait part de son homosexualité. «Ma fille a été harcelée pendant deux ans, et pendant deux ans on a fait des pieds et des mains pour que ça s’arrête, mais elles l’ont poursuivie jusqu’à la maison, jusqu’aux réseaux sociaux», a souligné sa mère, originaire du Maroc.

Dinah, métisse, subissait des insultes «racistes ou à caractère homophobe», a précisé à l’AFP son père, d’origine réunionnaise. «Dans sa classe, il y avait deux élèves qui la soutenaient, les autres la descendaient».

Les sévices commencent en classe de quatrième, au collège Emile-Zola de Kingersheim, lorsqu’elle déclare être homosexuelle.

«Ce jour a été le début d’une longue descente en enfer. Elles ont créé un groupe WhatsApp pour se moquer d’elle avant de se mettre à la bousculer dans les couloirs du collège et à l’insulter de ‘sale lesbienne’, ‘sale intello’, ‘sale race’ ou encore ‘sale métisse’. En mars, elle a fait une première tentative de suicide. Le collège nous appelait tous les jours pour qu’on vienne la chercher», a confié la mère de Dinah à RTL.

Après cela, son père s’énerve et réclame des mesures de protection pour sa fille. Selon la mère, le collège aurait rejeté la faute sur Dinah assurant qu’elle «en faisait trop». Travailleuse, elle obtient son brevet mention très bien et change d’établissement pour un nouveau lycée. Mais le répit est de courte durée. Peu après la rentrée, elle recroise les harceleuses dans la cantine commune aux deux établissements. «Elle m’a appelée pour dire maman, je les ai vues, elles sont là», se remémore sa mère sur France Info. «Elle en a vu trois […] à partir de ce moment-là, tout lui est remonté».

Selon sa mère, qui a reproché au corps enseignant d’avoir «fermé les yeux» sur le drame vécu par sa fille, celle-ci avait reçu des messages comme «ne t’inquiète pas tu vas bientôt mourir», ou «on va t’envoyer des liens sur internet pour que tu puisses crever», après une première tentative de suicide en mars.

«Je vous en supplie», a imploré la mère devant la foule, «ceux qui ont des enfants, parlez-leur, dites-leur de ne pas harceler, dites-leur que c’est grave».

Réseaux sociaux

À l’issue des prises de parole, le cortège s’est ébranlé en direction du lycée que fréquentait l’adolescente. Des fleurs et des bougies ont été déposées devant l’établissement par un cortège ouvert par une large banderole proclamant : «Dinah, à tout jamais dans nos cœurs».

De nombreux participants à la marche étaient venus en famille. Certains ont scandé «justice pour Dinah», «les mots blessent, les mots tuent», ou encore «plus jamais ça».

«En milieu scolaire, nous sommes de plus en plus confrontés à ce type de situation. C’est souvent pour des broutilles au départ et ensuite ça prend de l’ampleur, surtout à cause des réseaux sociaux», a témoigné auprès de l’AFP Fatimah Aguilar, enseignante dans un lycée et mère de quatre enfants, venue à la marche avec une de ses filles.

«En tant qu’enseignants, nous sommes formés, mais on reste quand même démunis parce que c’est un travail de fond qu’il faut mener avec les familles. Il faut que les parents se rendent compte qu’avec le téléphone, ça continue à la maison», a-t-elle observé.

Dans la foule, des dizaines de collégiens et de lycéens étaient également venus exprimer leur soutien et témoigner d’un phénomène encore trop souvent «banalisé».

«Je ne connaissais pas Dinah, mais c’est comme si c’était arrivé à une de mes amies», s’est émue Inès Dalhi, 18 ans, scolarisée en terminale dans un autre établissement de la ville. «J’espère que cette marche permettra une prise de conscience. Le harcèlement scolaire, c’est quelque chose qui n’est pas assez pris au sérieux».

Selon la Mutuelle Assurance de l’Éducation (MAE), 700.000 élèves sur les 12 millions qui ont repris début septembre le chemin de l’école pourraient être victimes de harcèlement.

Enquête pour «recherche des causes de la mort»

La procureure de la République de Mulhouse, Edwige Roux-Morizot, a indiqué qu’une enquête pour «recherche des causes de la mort» avait été ouverte. Elle doit permettre «de comprendre les raisons du geste de cette adolescente». «Dans l’immédiat», le harcèlement est «une hypothèse», a insisté la magistrate.

La famille de Dinah souhaite désormais porter plainte contre X et contre le collège.

Le Figaro