Musique classique : « Où est la justice quand on renvoie des interprètes blancs parce qu’ils ne représentent pas la “diversité” ? »

«Cette décision est idéologique. Des carrières vont être fragilisées. On examine les artistes, et les évalue, en fonction de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique », s’inquiète la violoniste Zhang Zhang.

Afin d’accroître la diversité parmi ses membres, l’English Touring Opera va se séparer de 14 de ses musiciens blancs. Zhang Zhang, la violoniste de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo juge cette décision scandaleuse. Et elle réfute les accusations de racisme à l’encontre du monde de la musique classique.

L’English Touring Opera (ETO), une compagnie qui regroupe des musiciens indépendants et effectue des tournées dans tout le Royaume-Uni pour favoriser l’accès à l’opéra, ne renouvellera pas les contrats de 14 de ses musiciens blancs, tout en reconnaissant leurs compétences, afin de parvenir à une «plus grande diversité dans l’orchestre». En tant que violoniste professionnelle, quel regard portez-vous sur cette décision ?

Zhang ZHANG. – Aucune discrimination n’est positive. Au nom du progrès, on justifie des injustices. En raison de leur appartenance ethnique, des artistes de l’English Touring Opera, dont certains font partie de cet ensemble depuis 20 ans, se sont vus annoncer qu’ils n’auront plus de travail. Cette décision n’a rien à voir avec la musique, elle est purement idéologique. C’est d’autant plus choquant et cruel que le monde des arts du spectacle ne fait que revenir à la vie après un an d’arrêt dû à la pandémie mondiale. Cela signifie aussi que des carrières vont être fragilisées, et des familles probablement poussées vers la précarité. Où peut-on voir de la justice et du progrès dans tout cela ?

Pour justifier ce choix, le directeur de l’English Touring Opera, James Conway, a invoqué le manque d’artistes issus de minorités dans son orchestre. Cet argument est-il recevable ?

Cette justification est en soi discriminatoire. Au lieu de considérer l’ensemble des musiciens comme des artistes humains partageant la même passion et le même métier, on les examine, et les évalue, en fonction de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique. N’est-ce pas ce qu’on appelle le racisme ? Par ailleurs, quand et pourquoi est-il devenu inacceptable que des musiciens d’origine européenne jouent dans des orchestres européens ? Dans d’autres régions du monde, il existe des orchestres entièrement composés de musiciens asiatiques, africains ou hispaniques. Leur reproche-t-on également de ne pas inclure suffisamment les minorités ?

Peut-on parler d’une «discrimination systémique» dans l’ensemble du secteur de la musique classique comme l’affirment certains ? L’homogénéité ethnique d’un orchestre procède-t-elle d’un rejet discriminatoire, comme le laissait sous-entendre le trompettiste Ibrahim Maalouf?

J’ai écrit une longue tribune dans votre journal en février 2021 sur ce sujet précis.

Le fossé entre «l’injustice perçue» et la réalité est immense. Accuser l’ensemble de la musique classique de discrimination envers des groupes ethniques spécifiques en comptant le nombre de blancs ou le nombre de «minorités» qui composent l’orchestre est aussi illégitime et absurde que d’accuser une équipe de la NBA de discriminer systématiquement les Asiatiques.

Pour établir une authentique «discrimination systématique», il faudrait fournir des éléments concrets: à compétences égales, combien de candidats représentant telle ou telle minorité ethnique ont participé au processus ? Si j’accusais le Vendée Globe ou le PSG de racisme à l’égard des Asiatiques, on me demanderait probablement: combien d’Asiatiques ont postulé ? La même logique ne s’applique-t-elle pas au monde de la musique classique? La plupart des musiciens professionnels commencent leur formation avant l’âge de 10 ans, et il faut en moyenne 15 à 20 ans pour arriver à un niveau professionnel. Tous les enfants ne souhaitent pas cette vie, tous les parents ne soutiennent pas ce choix. Au lieu de compter les «races» dans les orchestres symphoniques, il faudrait d’abord examiner combien d’élèves issus de minorités sont dans les écoles de musique, et combien ont choisi d’en faire leur vie.

Comment sont sélectionnés les musiciens de l’English Touring Opera et, de façon plus large, dans les différents orchestres ?

Je ne dispose d’aucune information sur la manière dont sont menées les auditions de l’English Touring Opera. D’après mon expérience personnelle, la plupart des grands orchestres européens et nord-américains mènent leurs auditions de recrutement derrière un paravent, afin de garantir l’objectivité, où seule la qualité musicale est jugée. C’est un système lancé depuis les années 1970 aux États-Unis. Résultat : on note une nette augmentation du nombre de musiciennes entrant dans les grands orchestres symphoniques. Avant la mise en place du système de paravent, il y avait environ 5 % de femmes dans l’orchestre philharmonique de New York, aujourd’hui elles sont 50 %. Je suis favorable au système du paravent pour les auditions.

Sélectionner les artistes en partie sur des critères autres que le seul talent, est-ce méritocratique ?

J’ai récemment lu une tribune exigeant que les grands orchestres symphoniques américains choisissent leurs artistes de manière à refléter la démographie des villes où ils sont basés. Il ne viendrait à l’idée de personne qu’un club de football, ou d’un autre sport, sélectionne ses athlètes en fonction de ces critères et non sur leurs performances uniquement. Alors, pourquoi devrait-on l’accepter pour les arts musicaux ?

Tout le monde peut taper dans un ballon et s’amuser, mais cela ne signifie pas que tout le monde a le niveau pour participer à une Coupe du monde. De même il y a une différence entre les mélomanes, ceux qui aiment jouer de la musique de façon épisodique et ceux qui consacrent leur jeunesse à l’apprentissage de cet art. On ne devient pas un musicien classique de niveau professionnel sur un coup de tête, c’est l’une des rares choses dans la vie pour lesquelles il n’existe pas de raccourcis. Quelle que soit la couleur de votre peau ou la fortune de vos parents, vous devrez quand même passer des années à faire des gammes, seul, pendant plusieurs heures chaque jour. Tout le monde ne peut pas jouer en Ligue 1 ni accéder à un orchestre de haut niveau, mais vous pourrez toujours vous inscrire dans un club ou un orchestre amateur.

Si nous vivions dans une société où tous les enfants pratiquaient une activité sportive ou jouaient de la musique, nous serions tous plus heureux et en meilleure santé. Mais ce n’est pas en démolissant les orchestres, les opéras ou les équipes de football de haut niveau, en invoquant le prétexte d’un manque de diversité ethnique, que l’on rendra ce monde meilleur.

Dans la lettre adressée par le directeur de l’English Touring Opera, il est écrit que sa «démarche est conforme aux directives fermes de l’Arts Council England», une instance rattaché au ministère de la Culture britannique. Se dirige-t-on vers une institutionnalisation de la discrimination positive dans le monde de la musique classique ou est-ce un phénomène marginal ?

On pourrait penser qu’il s’agit de faits mineurs et isolés: un orchestre de l’autre côté de la Manche discrimine un groupe ethnique, une personnalité publie un tweet accusant le monde de la musique classique d’être raciste, des statues déboulonnées… Je constate que ces événements se multiplient, au nom du changement, du progrès social et sont le fait d’activistes autoproclamés. Comme si, par la destruction totale de la société existante, le monde allait miraculeusement devenir plus juste, plus sûr, et plus porteur d’espoir. Ces événements ne laissent rien présager de bon si nous ne tenons pas tête à cette idéologie.

En Chine, la révolution culturelle [que la famille de Zhang Zhang a vécue, NDLR] était également censée promouvoir la justice sociale et le progrès sociétal, mais elle a débouché sur une décennie de chaos, de peur, de vies perdues et de pertes irremplaçables de monuments historiques symbolisant notre civilisation. Certes, nous sommes dans une démocratie, nous sommes en France et, heureusement, je pense que nous n’en arriverons pas jusque-là. Mais lors de la révolution culturelle, tout a commencé par la suppression des arts et des artistes.

Le Syndicat des musiciens britanniques (The Musicians’ Union) a réagi et s’est dit «consterné». Dans le monde de la musique classique, des voix s’élèvent-elles pour dénoncer une dérive ? Après votre polémique avec Ibrahim Maalouf, avez-vous reçu des messages de vos confrères ?

Au cours des derniers mois, bien que personne ne l’ait exprimé publiquement, j’ai reçu de nombreux et chaleureux soutiens de la part de mes collègues. Ils nt encouragé mes efforts pour défendre notre art auprès du grand public, notamment en démystifiant de nombreux préjugés par des faits, tels que l’accessibilité des concerts et des cours de musique. L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et le gouvernement princier de Monaco m’ont fait part de leur soutien et je leur en suis reconnaissante.

Les musiciens ont la capacité de jouer et créer de la musique ensemble, l’essentiel de notre art consiste à apprendre et à s’écouter les uns les autres. Nous sommes bien plus que de «entertainers». Au lieu de retirer des emplois aux artistes, nous devrions nous efforcer à en créer de nouveaux afin de transmettre encore davantage notre passion pour la musique.

J’espère voir davantage d’artistes prendre publiquement position pour faire savoir au grand public ce que nous faisons réellement. Et pourquoi il est important de préserver notre profession et notre art. Aux quatre coins du monde, il existe de nombreuses initiatives remarquables, notamment en faveur des moins favorisés. On l’a vu pendant la pandémie. La musique est un langage universel, elle fait partie de notre humanité, même lorsque nous ne parlons pas la langue de l’autre, nous sommes capables de partager de la musique ensemble.

Séparer les artistes par leur couleur de peau et leurs origines ethniques est le contraire de ce que nous sommes. Je crois à l’action plutôt qu’à l’accusation, à la création plutôt qu’à que la «culture de l’annulation». Les artistes de musique classique ne sont pas l’ennemi du peuple, mais son allié. Au lieu de nous rejeter, venez nous écouter.

Que répondez-vous à ceux qui accusent la musique classique d’être, par essence, élitiste ?

Le mot élitiste suggère que cette activité est exclusivement réservée à un certain groupe de personnes seulement, ce qui serait le contraire de l’universalisme. Or c’est absolument faux. La musique classique est l’une des formes d’art les plus inclusives et les plus accessibles de la planète. Tout être humain, quels que soit son origine et son âge, peut jouer ou chanter de la musique classique. Il existe des orchestres, des chœurs, dans le monde entier, qui jouent les mêmes instruments et les mêmes compositions. «L’Hymne à la joie» de Beethoven, les «Quatre Saisons» de Vivaldi, la «Petite musique de nuit» de Mozart font depuis longtemps partie de la vie quotidienne.

En Europe, l’accessibilité à la musique classique est remarquable, ce qui est tout à fait naturel, puisque la musique classique est un élément essentiel du patrimoine culturel européen. Et puis, de nombreuses initiatives sont prises en France pour rendre la musique plus accessible : des concerts gratuits sont organisés, des églises proposent d’ailleurs d’excellentes performances musicales, accessibles à tous. La Philharmonie de Paris, située dans le XIXème arrondissement, accessible en transport public, propose des tarifs spéciaux pour les jeunes et les étudiants, ainsi que pour les chômeurs à 8-10€. Le tarif pour un concert symphonique de l’Orchestre de Paris, dirigé par des grands chefs internationaux, coûte entre 10€ et 52€. À titre de comparaison, le prix d’un concert à Bercy pour voir des stars comme le rappeur Kalash ou Ibrahim Maalouf oscille entre 40€ et 95€. Pour se rendre au «Fun Radio Ibiza Experiences», il faut débourser a minima 39€. Qui sont les élitistes ?

Les cours de musique au conservatoire restent toutefois onéreux…

Dans les années 1970, en banlieue parisienne, une famille modeste pouvait envoyer ses enfants au conservatoire local. Pour s’y inscrire, le prix annuel était compris entre 60 et 100 francs, instrument compris, ce qui a permis à certains de faire carrière dans la musique classique. Aujourd’hui, le coût des écoles de musique et des conservatoires locaux est proportionnel aux revenus de la famille, et reste plus accessible que beaucoup de sports. On le sait, apprendre à jouer d’un instrument de musique est bénéfique pour le développement de l’enfant, car cela renforce sa capacité de résister aux épreuves, sa confiance en soi, sa coordination et son appréciation de la beauté. Mais en démocratie, on ne contraint pas les gens à étudier la musique classique ou à l’écouter.

L’idée, fausse, de certains qui considèrent que la musique classique est exclusivement destinée aux riches car elle est appréciée par des personnes aisées a été reprise pendant la révolution culturelle en Chine. Des artistes de l’opéra traditionnel chinois ont été persécutés pour s’être prétendument «alliés à la classe dominante», même si la plupart de ces artistes venaient de milieux très pauvres. Ce n’est pas parce que la Cour impériale appréciait l’opéra de Pékin que les artistes étaient des aristocrates, et des «dominants». Les plus pauvres aimaient aussi cette musique, mais les gardes rouges ne se souciaient pas de ce que les plus pauvres pensent.

Si d’aucuns n’entrent pas dans ces institutions, c’est peut-être que leur familiarité avec l’instrument ou la musique classique n’existe pas. Au lieu d’instituer une discrimination positive, ne faudrait-il pas plutôt enseigner Bach et Mahler à l’école ?

Chaque culture dans le monde a son propre langage musical et ses propres traditions. Il serait faux de penser que la musique classique est la seule culture musicale légitime de l’humanité. Comme la nourriture et la poésie, les gens ont des préférences différentes et c’est leur droit. Pour autant, la musique classique a toujours été disponible pour tout le monde. Dans les églises, à la radio, dans les écoles, dans les films, etc. la musique classique est partout, disponible pour ceux qui veulent l’entendre. Le prix d’une paire de baskets ou d’un sac à main de marque pourrait payer une année de cours dans une école de musique. La démocratie signifie que les gens ont la liberté de choisir entre s’acheter des baskets ou un sac a main au lieu de souscrire un abonnement à une année de concerts symphoniques ou de cours de musique classique.

Nous pouvons et nous allons faire plus, mais il serait malhonnête et injuste d’ignorer les efforts et les engagements de la communauté musicale pour la société. On peut atteindre le progrès social lorsque nous travaillons ensemble, les uns avec les autres, plutôt que les uns contre les autres. Un orchestre est l’exemple parfait de la façon dont l’humanité peut s’unir pour créer de la beauté.

Le Figaro