Mythes et réalités de la franc-maçonnerie

Apparue dans l’Europe des Lumières, la franc-maçonnerie se fondait sur les idéaux de l’honnête homme et de la morale chrétienne. Elle entendait tourner le dos à la médiocrité des comportements humains et fonder une fraternité d’amis véritables dépouillés des artifices conférés par le statut social.


Apparue dans l’Europe des Lumières, la franc-maçonnerie se fondait sur les idéaux de l’honnête homme et de la morale chrétienne. Elle entendait tourner le dos à la médiocrité des comportements humains et fonder une fraternité d’amis véritables dépouillés des artifices conférés par le statut social. L’article ouvrant notre dossier permet de comprendre concrètement comment le rite d’initiation devait conduire le candidat à « pulvériser » son être social antérieur. La réalité était bien sûr un peu différente, comme en témoigne notre second article, qui relate les relations tourmentées entre juifs et francs-maçons, notamment dans l’Allemagne du XIXe siècle.

Pour les juifs, c’est surtout en Europe de l’ouest et dans le bassin méditerranéen que la franc-maçonnerie a pu « jouer son rôle de cadre intégrateur ». Et encore, car la vague d’antisémitisme de la fin du XIXe siècle a bousculé les beaux sentiments. L’avènement d’Internet a ouvert une nouvelle ère, mais la pratique du Web 2.0 se révèle à double tranchant : plus de communication, mais aussi de nouvelles dérives, qui nuisent à l’image de la franc-maçonnerie, traditionnellement affectée par les fantasmes complotistes. La tradition propre au Grand Orient d’intervenir dans les débats de société est illustrée par un dernier article, qui relate avec précision son rôle dans l’instauration de l’école laïque.

L’amitié magnifiée et ritualisée

Structure de la franc-maçonnerie

Exaltée par Montaigne, l’amitié n’est devenue une valeur collective en Europe que dans les dernières décennies du XVIIe siècle, constatait l’historien Philippe Ariès. La franc-maçonnerie a innové en accordant à l’amitié une place centrale et en la ritualisant, explique l’Américain Kenneth Loiselle dans la revue Dix-huitième siècle. En témoignent les noms de certaines des premières loges installées en France : « Amitié », « Amitié parfaite », « Vrais amis », etc. En témoignent aussi « presque tous les textes du début de la franc-maçonnerie », comme ce chant de Jacques-Christophe Naudot : « Payer le tribut/ A l’amitié tendre et chérie/ C’est le seul statut/ De notre charmant institut ». L’abbé Pernetti publie en 1747 Conseils de l’amitié. La valorisation de ce sentiment traduit un pessimisme affiché à l’égard des comportements humains, marqués par l’amour-propre et, comme le dit l’astronome Jérôme Lalande, « les distinctions introduites par l’ambition, l’orgueil et la fortune ».

Loiselle montre concrètement comment le rituel de l’entrée en maçonnerie vise précisément à abolir ces « distinctions ». Les épreuves successives subies par le candidat ont pour objet de l’ « arracher à sa situation sociale antérieure ». Bousculé, humilié, déshabillé, il traverse un processus de « pulvérisation ». Il renonce à son être ancien ; symboliquement il est parfois placé dans un cercueil, la tête recouverte d’un linceul ; et à une question du Vénérable, il doit répondre : « je ne sais ni lire ni écrire ».

L’amitié scelle alors la relation avec ses « frères », même ceux qu’il n’a jamais rencontrés. Ce culte s’inscrit dans une idéologie fondée sur la rencontre entre « deux systèmes éthiques » : l’idéal de l’honnête homme et la morale chrétienne. Le candidat fait serment la main sur la Bible. À la fin du rituel, le vénérable explique au nouvel apprenti que « la maçonnerie est un asile consacré à l’amitié ».

Kenneth Loiselle est professeur d’histoire à l’université Trinity au Texas. Il a publié en 2014 Brotherly Love : Freemasonry and Male Friendship in Enlightenment France.

Avec les juifs, une relation tourmentée

Initiation d’un apprenti franc-maçon vers 1800, auteur inconnu

L’histoire des relations entre la franc-maçonnerie et les juifs éclaire d’une manière particulière la façon dont l’Europe des Lumières a finalement débouché sur l’obscurantisme nazi. Elle invite aussi à des incursions parfois inattendues aux quatre coins du monde, jusqu’en Australie, en Indonésie, aux Antilles et en Amérique latine, en passant par les États-Unis. Dans la revue Archives Juives, Jean-Philippe Schreiber, professeur à l’Université libre de Bruxelles, dévoile la richesse et la complexité d’une relation qui n’a pas encore révélé tous ses secrets et devrait susciter des vocations de chercheurs.

L’attraction qui attire dès le début du XVIIIe siècle une fraction de l’élite juive vers la franc-maçonnerie tient « à la volonté de réunir des hommes par-delà les clivages religieux ». C’est d’abord le cas en Angleterre, où les juifs sont peu nombreux, mais aussi aux Provinces-Unies (Pays-Bas), où affluent les juifs séfarades chassés d’Espagne. Quand les loges en place ne les accueillent pas (il faut jurer sur la Bible), de nouvelles loges se montrent plus ouvertes et parfois les juifs créent des loges pour eux-mêmes. C’est en Prusse que les réticences des loges établies sont les plus vives. Les trois Grandes Loges réunies de Berlin décident de n’admettre aucun juif. Mais dans les premières décennies du XIXe siècle Francfort est le théâtre d’une véritable osmose entre franc-maçonnerie et élites juives. Le tournant a lieu après l’unification de l’Allemagne en 1871, quand se produit l’explosion de l’antisémitisme. Les esprits se referment.

L’empire tsariste, lui, avait interdit purement et simplement la franc-maçonnerie en 1821. C’est donc pour l’essentiel « en Europe occidentale et dans le bassin méditerranéen que la maçonnerie peut jouer véritablement son rôle de cadre intégrateur ». Notamment en France, où la Révolution puis Napoléon ont fait oublier les réticences initiales de la Grande Loge. Après l’insurrection de 1830, nombre de juifs polonais, proscrits, rejoignent les loges parisiennes. Mais ici également, à l’époque de l’affaire Dreyfus, les esprits se raidissent.

Jean-Philippe Schreiber nous emmène à Anvers et Bruxelles, en Tunisie, au Maroc et en Algérie, à Istanbul et Salonique, ou encore à Alexandrie et Sidney, à Curaçao et au Surinam. Ce faisant, il met en garde contre la tentation de « surévaluer cet aspect de l’identité juive, difficile à isoler et à objectiver ». Il rappelle aussi que « les masses juives sont restées, pour l’essentiel, attachées à la tradition et ignorantes de cette voie vers la connaissance de l’autre ».

Jean-Philippe Schreiber est professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB), où il enseigne notamment l’histoire des religions. Il a dirigé la publication en 2019 de Les formes contemporaines de l’antimaçonnisme (Editions de l’ULB).

Bague maçonnique

Confrontée à l’avènement d’Internet, la franc-maçonnerie a eu tendance ces vingt dernières années à renoncer en partie à sa culture du secret et à s’ouvrir à la communication institutionnelle. Mais par ailleurs le Web 2.0. représente pour un certain nombre de loges et de maçons à titre individuel une possibilité d’interagir de manière nouvelle, en intranet voire avec le grand public. La sociologue Céline Bryon-Portet se penche sur cette évolution dans la revue Réseaux. Outre diverses informations glanées sur le Web, elle a pu analyser en détail, pendant près de deux ans, le fonctionnement d’une liste de diffusion créée par une loge située à Salon de Provence. Elle montre que les perspectives ouvertes par Internet en matière de communication interne (listes de diffusion, forums) et externe se sont finalement soldées par une certaine déception : l’activité des listes de diffusion créées en interne a eu tendance à s’effriter, tandis que « la prolifération récente de blogs maçonniques extra-obédentiels et ouverts aux profanes, sur lesquels se tiennent des propos parfois calomnieux, entraîne aujourd’hui une potentielle désacralisation de l’image institutionnelle ».

12 Dans un premier temps les notions de sociabilité et d’amitié au cœur de la franc-maçonnerie ont paru en phase avec les pratiques égalitaires et amicales promues par les réseaux. Habituées aussi à favoriser les débats d’intérêt général, les loges françaises (160 000 membres environ, dont 25 % de femmes) ont vu aussi dans Internet un moyen d’élargir le cercle des discussions. Mais les forums et listes de diffusion créés souvent de manière plus ou moins sauvage en dehors des loges ont eu tendance à succomber aux défauts du genre : propos virulents, agressions verbales.

Défauts principalement véhiculés par des hommes, car les maçonnes ne se manifestent guère sur la Toile. La possibilité de s’exprimer de manière anonyme a aussi favorisé l’intrusion de maçons prétendus, parfois animés d’un esprit complotiste. En contrepoint il s’est cependant produit un phénomène plus positif, note la sociologue : « pour la première fois peut-être dans l’histoire de la maçonnerie », des oppositions et des critiques adressées publiquement à l’Ordre sont venues « de membres mêmes, parfaitement informés des affaires internes et des éventuelles dérives obédentielles ».

Céline Bryon-Portet dirige des travaux de recherche au Laboratoire d’Etudes et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales à l’université des Toulouse. Elle a publié avec Daniel Keller L’Utopie maçonnique : Améliorer l’homme et la société, Dervy 2015.

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