Némésis, ce groupe qui inquiète la Grève féministe

Un collectif se revendique du «féminisme identitaire». La Grève des femmes s’inquiète que des idées racistes soient brandies sous la bannière féministe.

Le slogan de Némésis associe rape (viol) à refugees (réfugiés). JJT

Elles se revendiquent de la déesse vengeresse: Némésis. Un symbole qui marque la volonté d’une poignée de jeunes femmes de «rendre justice aux femmes victimes d’agressions», surtout par des hommes d’origine extra-européenne. Le mouvement tente d’essaimer en Suisse, des affiches et autocollants ont été diffusés à Lausanne, à Genève et à Neuchâtel. Ses positions anti-im­migration inquiètent des membres de la Grève des femmes.

Ce mouvement qui affirme compter actuellement en France 150 militantes s’est fait connaître à Paris en novembre 2019, lors de la manifestation «Nous Toutes» contre les violences sexistes et sexuelles. Sur les affiches collées en Suisse: le dessin d’une femme blonde poursuivie par deux hommes. L’un, noir, lui tirant les cheveux. Le second, métis, lui courant après. Et un slogan: «#RapefugeesNotWelcome». L’association de rape qui signifie viol en anglais et refugees qui veut dire réfugiés annonce la couleur.

«Féminisme identitaire»

«Quand on se fait toujours emmerder par les mêmes types de profils, on en a marre, on le dénonce», s’exclame Alice Cordier, présidente du mouvement basée à Paris. «On ne peut pas se dire féministe et prôner l’immigration qui est la cause de problèmes pour les femmes. Nous sommes féministes identitaires car nous dénonçons les problèmes vécus ici.» Sarah a décidé de lancer une section suisse en juin. «Némésis m’a inspirée car j’avais envie de lutter contre les violences faites aux femmes, mais je ne me reconnaissais pas dans le féminisme mainstream notamment promu par la Grève des femmes. Certains de leurs combats sont très anecdotiques pour moi, comme l’écriture inclusive», explique la Valaisanne. Elles seraient actuellement une vingtaine de membres en Suisse romande. Des affichages sont prévus cet été ainsi qu’un hommage à une jeune femme poignardée par un ressortissant américain l’an dernier à Montreux.

L’arrivée de Némésis sur la scène helvétique est perçue avec effroi par le collectif pour la Grève des femmes. «Nous sommes choquées par ces affiches et attristées que l’on puisse utiliser le féminisme pour véhiculer une idéologie raciste et dangereuse. Nous nous désolidarisons de ce mouvement et n’allons pas en rester là», explique Solenn Ochsner, membre du collectif neuchâtelois pour la Grève féministe.

Ces féministes qui s’affirment «anticonventionnelles» risquent de ne pas se faire que des ami·es dans le sillage des mouvements de défense des droits des femmes, tant leurs positions contrastent avec les luttes sociales et raciales défendues par le féminisme majoritaire jusqu’ici.

«Nous trouvons que la grève du 14 juin n’est pas une manifestation féministe, mais gauchiste. Elle défend plus les causes LGBT et Black Lives Matters que les femmes, explique Sarah. On ne peut prétendre lutter contre les violences faites aux femmes quand on milite pour accepter sans régulation des migrants issus de pays où l’excision, la lapidation ou le viol sont monnaie courante. En Suisse, nous cherchons à prévenir plutôt que guérir, nous ne voulons pas devenir les prochaines victimes de l’immigration comme le sont les Françaises», martèle Sarah, qui ne cache pas ses racines algériennes.

Accointance avec l’extrême droite

Lors de leur première apparition publique à la manifestation «Nous toutes» à Paris, les membres de Némésis avaient été éjectées du cortège par d’autres participant·es arguant que «les fascistes n’y avaient pas leur place». Le magazine Slate n’hésite d’ailleurs pas à décrire Némésis comme un «pion dans la stratégie anti-immigration et anti-islam opérée par les identitaires français». Bien que le collectif se dise «apolitique et laïque», Alice Cordier appelait en février ses sympathisantes à soutenir une manifestation de Génération identitaire, une organisation qui a été dissoute en mars par le Conseil des ministres, accusée d’inciter à la haine et à la violence envers les étranger·ères et l’islam.

«Cela représente clairement une vision tronquée du féminisme» Brigitte Studer

Pour Brigitte Studer, professeure d’histoire contemporaine à l’université de Berne, le féminisme n’a pas toujours été l’apanage de la gauche et a souvent été pluriel. «Lors de la montée du national-socialisme en Allemagne, certaines féministes s’y sont engagées. En 1919, à Lausanne, la Ligue vaudoise féministe-antisuffragiste pour les réformes sociales était créée. Elle deviendra rapidement la Ligue suisse des femmes patriotes.» L’historienne du féminisme rappelle également que lors de la campagne sur l’interdiction de la burqa, l’UDC avait comme argument la défense du droit des femmes.

La déesse vengeresse joue avec le soufre. «Que l’on nous associe à l’extrême droite ne me fait ni chaud ni froid, lâche Alice Cordier. On a voulu nous diaboliser, mais ce terme ne nous a pas arrêtées, il nous a même propulsées. Il n’est pas impossible que nos militantes soient actives ailleurs au sein de partis politiques, ce n’est pas incompatible.» Contactée, Lucie Rochat, présidente des femmes romandes UDC, affirme que le comité n’est en contact avec aucune membre de Némésis.

Selon Brigitte Studer, si des femmes se sont souvent engagées dans des mouvements de droite ou d’extrême droite, c’est en revanche une nouveauté que les combats xénophobes soient brandis sous le drapeau féministe: «Il n’existe pas d’appellation d’origine contrôlée mais cela représente clairement une vision tronquée du mouvement.»

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