Netflix : « L’aliénation en série »

Dans son ouvrage incisif, Romain Blondeau évoque les raisons qui ont fait de l’entreprise américaine un géant du streaming. En France, selon lui, c’est grâce à la proximité idéologique du patron Reed Hastings et d’Emmanuel Macron que Netflix a pu s’imposer.

En France, le quinquennat d’Emmanuel Macron aura suffi à installer Netflix dans nos habitudes de consommateurs, au même titre qu’Amazon, Uber ou Deliveroo. Entre le patron de la plateforme et celui de l’Élysée, un même profil se dessine : ce sont deux ultralibéraux, qui n’aiment rien tant que l’innovation. Netflix est ainsi devenu le fournisseur officiel d’images de la start-up nation, le média de nos vies immatérielles et domestiquées. Nous avions une longue histoire avec le cinéma, un goût commun pour la salle, mais ils ne pèsent plus rien face à la puissance de l’économie numérique.

L’argument central du texte de Blondeau tient à la mise en parallèle de l’emprise croissante de Netflix sur la création et la consommation de fictions en images (séries et longs-métrages) et le triomphe des thèses économiques défendues par Emmanuel Macron. Pour l’auteur, Reed Hastings et le président français sont des jumeaux idéologiques, « fans de la destruction créatrice ». Selon lui, c’est grâce à cette proximité que Netflix a pu déborder les défenses naturelles que lui opposait l’organisation du financement du cinéma et de l’audiovisuel français, réussissant même à en devenir le bénéficiaire.

Le court pamphlet que Romain Blondeau, naguère journaliste, aujourd’hui producteur, adresse à la plate-forme – Netflix, l’aliénation en série – semble arriver un peu tard. Mais Netflix compte toujours plus de 200 millions d’abonnés dans le monde, dont une dizaine de millions en France, qui passent des siècles et des siècles à consommer ses contenus (on ne dit plus programmes), puisque c’est désormais ainsi – en additionnant les minutes passées devant les écrans par chaque consommateur (on ne dit plus spectateur) – qu’on comptabilise le succès ou l’échec.

Romain Blondeau retrace brièvement l’évolution de la société, dont la raison d’être était initialement d’irriguer les déserts cinématographiques américains en proposant aux spectateurs privés de salles la location de DVD qu’ils recevaient par la poste. En 2007, la firme propose une première version de son site de vidéo à la demande sur abonnement. Six ans plus tard, elle se lance dans la production de contenus originaux avec les séries Orange Is the New Black et House of Cards. En 2012, la firme a entrepris une campagne de développement international qui lui permet aujourd’hui d’être présente dans le monde entier, à l’exception de la Chine, de la Corée du Nord, de la Syrie et – depuis l’invasion de l’Ukraine – de la Russie.

Considérations mercantiles

À la rentrée 2015, Romain Blondeau, alors critique de cinéma aux Inrocks, assiste comme des millions de Français à l’arrivée sur les téléviseurs de Netflix, avec ses milliers de contenus audiovisuels disponibles sur abonnement et son fameux algorithme de recommandation. À la rentrée 2022, l’auteur, devenu producteur de cinéma, dresse dans Netflix, l’aliénation en série, court pamphlet publié aux éditions du Seuil, un bilan au vitriol du premier septennat de présence dans l’Hexagone de la plateforme américaine, interrogeant les conditions de son implantation sur le marché national, son influence sur les modes de production des œuvres comme sur nos comportements de spectateur. Éclairage en quatre points, avec l’auteur.

Péril sur les salles… et la démocratie

« L’idée de ce livre a germé d’un voyage que j’ai fait en Italie. J’avais été terrifié en marchant dans les rues de grandes villes comme Rome ou Milan, il n’y avait presque plus de cinémas. Il faut parfois faire des kilomètres pour trouver une salle dans ces lieux qui ont été si riches. De voir que l’Italie, qui a l’une des plus belles cinématographies du XXe siècle, a laissé le marché la piétiner sans que les pouvoirs publics interviennent, ça me désole. Quand on voit que l’édition et la presse ont subi les mêmes assauts, le même désastre, je pense que ce n’est pas totalement étranger au recul démocratique du pays et aux résultats dans les urnes, ces dernières années, de l’autre côté des Alpes. »

De nouveaux modes de consommation

« Voir des gens chevillés à leurs appareils connectés, dans leur salon, je ne pense pas que ce soit synonyme de progrès. Je ne crois pas aux nouvelles communautés virtuelles que défend par exemple la philosophe Sandra Laugier. Netflix, en cherchant sans cesse à capter notre attention par tous les moyens, est le fer de lance du capitalisme attentionnel. La consommation délinéaire, c’est-à-dire cette possibilité d’enchaîner les épisodes sans fin, je considère que ça nous prive de nos capacités de spectateur. Regarder des séries et des films de cette manière s’apparente à un exercice complètement passif d’enregistrement des images. J’écris qu’on sort toujours de ces visionnages avec des réponses, jamais avec des questions. Je trouve ça dommage.

Ces temps-ci, je me réjouis par exemple de retrouver sur HBO House of the Dragons, au gré d’un épisode chaque lundi. Ça me stimule beaucoup, même si je trouve que la série est inférieure à Game of Thrones. Je pense à l’épisode avant de le voir, après… J’ai le temps de penser à ce que j’ai vu, de le laisser cheminer dans mon esprit, de l’habiter…Netflix a créé une perte de sacralité à la fois dans notre rapport aux images et à la fiction, et dans notre pratique de consommation. Le fait qu’on puisse regarder une série en envoyant des textos, en faisant le repassage, qu’on puisse être à ce point peu mobilisé en tant que spectateur, je trouve ça désastreux. »

Netflix, un allié objectif du macronisme ?

« Outre la proximité idéologique entre l’ultralibéralisme et Netflix, qu’ont mis en évidence des intellectuels de la gauche radicale, comme Frédéric Lordon ou François Bégaudeau, la concordance des temps est troublante. Deux semaines à peine séparent l’apparition dans le paysage médiatique de Reed Hastings, le grand patron de Netflix, et celle d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. Et les deux explosent en même temps, en 2017 : Macron accède à l’Élysée, et Netflix tient son premier grand succès mondial avec La casa de papel. Après quoi s’ensuit un quinquennat durant lequel Netflix s’installe dans nos habitudes de consommateur, avec la permissivité et la passivité de la macronie.

Mon livre a été écrit avant les révélations des Uber Files et de l’existence d’un deal secret entre Uber et Macron visant à favoriser l’implantation en France de la start-up. Quand l’affaire est sortie, un membre de l’entourage du président a dit que le patron d’Uber n’était pas le seul à fréquenter l’Élysée, qu’il y avait aussi ceux de Deliveroo et de Netflix… Qui sont totalement compatibles, de fait, avec la philosophie économique du macronisme, qui s’incarne dès 2015 avec le projet de loi Noé (Nouvelles opportunités économiques), porté par Macron alors qu’il est ministre de l’Économie, et qui sera finalement enterré, certains articles se retrouvant dispersés dans d’autres lois. Il y promettait d’encourager la transformation numérique de l’économie française en facilitant l’entrée de nouveaux agents, parlait de « guerre culturelle », et défendait l’idée de ne pas surprotéger le modèle existant, au prétexte que – c’était son principal argument – les consommateurs étaient libres de choisir. Ce qui est à mon sens faux, dans le cas de Netflix, puisque le conditionnement marketing fait qu’un algorithme précède nos choix. »

Interventionnisme dans la création

« Voilà cinq ans que je travaille dans une industrie où la plateforme est très présente. J’ai pu me rendre compte de son interventionnisme très fort sur la création, sans doute lié à son obligation de résultat : la société est financiarisée, très endettée, confrontée dernièrement à une chute du nombre d’abonnés. Sa marge de risque est minime. Cette situation place les créateurs dans une situation d’extrême insécurité. On l’a vu avec Drôle, qui est sans doute la pointe de l’audace pour Netflix. La série est loin d’être un échec, mais pour la plateforme, c’est un succès trop relatif, et la sanction, c’est une annulation immédiate.

Dans le livre, j’écris qu’il existe un document interne, une bible de 69 pages destinée aux scénaristes engagés sur des projets de la plateforme, qui décline les critères essentiels, selon elle, pour faire une bonne série, notamment du point de vue de la caractérisation des personnages et de la gestion de l’intrigue. Ils imposent des cadences ultra accélérées et finissent par ne produire que des images neutres, plates, ternes… En un mot : formatées, qui nous obligent à des modes de consommation que je trouve morbides. »

Télérama