Nigeria : Au cœur du pillage de l’art tribal des Nok, peut-être l’une des plus anciennes civilisations africaines

Dehors, la nuit est tombée. Sous les fenêtres du plus grand hôtel d’Abuja, la piscine étincelle, turquoise. Le téléphone sonne enfin. C’est la réception, qui annonce un visiteur. L’homme se nomme Umaru Potiskum. C’est un marchand d’art. Il respire l’assurance, même s’il semble aussi un peu sur la réserve. Son activité est après tout clandestine, illégale. “J’ai rencontré beaucoup de mes clients ici”, glisse-t-il – des acheteurs venus de Belgique, de France, d’Espagne, de Grande-Bretagne, d’Allemagne. Il nous montre ce qu’il a à vendre, déballant soigneusement deux statuettes de terre cuite emmaillotées dans un linge.

Les yeux gravés dans l’argile séculaire sont triangulaires, typiques des figurines Nok. Au fil des décennies, des milliers d’entre elles ont quitté le Nigeria. Beaucoup trônent aujourd’hui dans les vitrines de certains des musées les plus célèbres du globe, dont le Louvre, à Paris. Pour comprendre comment fonctionne ce commerce mondial qui se chiffre en millions de dollars, il faut partir mener l’enquête : à Abuja, Paris, Francfort. Mais, la première étape, c’est la vallée de Nok.

Pour le professeur allemand Peter Breunig, de l’université Goethe, spécialiste des terre cuites Nok, “il n’existe aucune preuve attestant l’existence d’un fabuleux royaume nok

Des statuettes vieilles de 2.000 ans

À 150 kilomètres au nord-est d’Abuja, une piste de terre rouge serpente à travers cette vallée verdoyante, jusqu’à un village. C’est là, en 1928, qu’un mineur étranger aurait découvert une première figurine en terre cuite : une tête de singe, de 10 centimètres de haut. En creusant plus avant, les archéologues ont exhumé les vestiges d’une ancienne culture qu’ils ont baptisée du nom de la région.

À partir de 1.500 av. J.-C., une société très développée s’étendait dans la vallée, sur une superficie équivalente à celle du Portugal. Selon la revue américaine Archeology, ce serait la première civilisation connue d’Afrique de l’Ouest. Entre 900 et 300 av. J.-C., les Noks ont produit un nombre étourdissant de figurines en argile, dont plusieurs milliers ont été mises au jour. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile d’en trouver de nouvelles – ce qui accroît la valeur de celles qui sont sur le marché.

À l’hôtel d’Abuja, Umaru Potiskum prend un autre verre et commence à parler chiffres. Ses deux figurines – une tête d’homme et une statuette de femme, plus grande – ont plus de 2 000 ans d’âge, affirme-t-il, comme le prouvera n’importe quelle analyse en laboratoire. Il demande 2.000 euros pour la tête d’homme, soutenant qu’elle partira à dix fois ce prix à l’étranger. La statuette de femme vaut beaucoup plus. De telles sommes seraient astronomiques pour les habitants de la vallée de Nok, dont certains participent aux fouilles visant à exhumer de nouvelles statuettes. Ils sont payés au mieux 5 euros la journée. Beaucoup ne touchent que 1 euro par jour.

Des terres cuites “aussitôt emballées”

Le phénomène n’est pas nouveau. Tout a commencé quand un archéologue britannique du nom de Bernhard Fagg, qui travaillait dans l’administration coloniale nigériane entre les années 1940 et 1960, a fait découvrir au monde universitaire occidental, médusé, la culture nok fraîchement mise au jour. L’existence même de ces artefacts venait bousculer les préjugés racistes alors en vogue : l’Afrique, c’était le “cœur des ténèbres” [du nom du roman de Joseph Conrad], un continent sans histoire.

Si on veut entendre dire du bien de Fagg, mieux vaut ne pas demander à Beno Adamu, le chef du village. Les souvenirs du vieux chef de 75 ans divergent notablement des versions données dans les livres d’histoire. Il récuse ainsi l’affirmation selon laquelle les terres cuites auraient été “découvertes” par les étrangers.

Nous, les Hams, nous avons, ici à Nok, une longue, très longue histoire, et nous avons toujours connu ces terres cuites. Nos grands-parents nous en avaient parlé.”

Les Hams les conservaient dans leurs lieux saints, leurs maisons, voire dans les champs, où ils s’en servaient comme épouvantails – bien avant que Fagg ne les aient “découvertes”. Beno Adamu a croisé Bernhard Fagg à plusieurs reprises quand il était enfant. Il se souvient :

Fagg demandait aux gens de lui apporter les terres cuites chez lui. Ils ne les revoyaient plus. Elles étaient aussitôt emballées.”

La quasi-totalité des terres cuites noks mises au jour au cours des cinquante dernières années ont quitté le Nigeria pour être vendues sur le marché de l’art international. Dans la chambre d’hôtel, Umaru Potiskum fanfaronne :

Ne vous en faites pas, l’exportation est une formalité. Où qu’on me demande de livrer, je livre. Il me faut juste une adresse.”

L’homme connaît les douaniers, les gardes-frontières de Lagos, un transporteur international qui lui donne la main. Les documents d’exportation ? “Je peux tout avoir”, promet-il. Le marchand d’art étale ses références, mentionne ses “amis Peter Breunig et Nicole Rupp”.

Breunig et Rupp sont deux professeurs allemands d’archéologie de l’université Goethe de Francfort. Entre 2005 et 2020, ils ont dirigé des fouilles au Nigeria.

Le “cartel des marchands

Ça cogne à Abuja : 42 °C, la clim tourne à plein régime. Au premier étage d’un immeuble de bureaux [du quartier] d’Utako, Zachary Gundu entre dans la salle de réunion. L’homme est un professeur d’archéologie en vue. Tout le monde est bien conscient que les archéologues nigérians ont besoin de la coopération du monde universitaire étranger, dit-il.

Mais il n’est pas content du tout de la manière dont s’y prend l’équipe allemande. Elle refuse de travailler avec les chercheurs nigérians, fustige-t-il. Il a fallu attendre 2012 pour que des chercheurs locaux soient associés au projet allemand. Et, même alors, les enseignants nigérians ne se sont vu confier “aucune tâche importante”. Plus choquant encore à ses yeux, le fait que l’équipe allemande s’accommode de travailler avec des pillards et des marchands d’art véreux. Il ajoute :

L’Afrique est souvent prise pour un laboratoire où les scientifiques européens peuvent débarquer, faire leurs expériences et recueillir des données qui leur permettront ensuite de confirmer les idées qu’ils se faisaient du continent.”

Après quoi, ces mêmes scientifiques – des gens comme Peter Breunig – se voient érigés en spécialistes internationaux de l’Afrique. Sa critique acerbe du projet de Francfort a valu des déboires à l’enseignant nigérian, qui a reçu des menaces anonymes. Avait-il indisposé de puissants adversaires au sein de la Commission nigériane des musées et monuments ? Était-il dans le collimateur du “cartel des marchands”, comme il le suppose ?

Et puis ça a commencé à sentir le roussi pour Peter Breunig. Le matin du 22 février 2017, tandis qu’il travaillait avec son équipe et près de 80 ouvriers locaux sur un chantier de fouilles non loin du village de Janjala [dans le nord du Nigeria], des hommes armés de kalachnikov ont fait irruption. Ils l’ont enlevé ainsi qu’un autre Allemand, Johannes Behringer, et réclamé une rançon de 60 millions de nairas (135.000 euros au cours d’alors) en échange de leur libération. Les Allemands ont été relâchés trois jours plus tard.

Breunig, 68 ans, nous reçoit dans son grand bureau lumineux du bâtiment principal de l’université Goethe. L’enseignant a une vue imprenable sur Francfort. Sa principale conclusion, après quinze ans de recherche, est qu’il n’existe aucune preuve attestant l’existence d’un fabuleux royaume nok. Au lieu de quoi, Peter Breunig estime que les Noks formaient “des petits groupes de paysans nomades” et pense que les terres cuites en question sont liées aux sépultures, même si aucun ossement n’a été retrouvé. Il explique que chaque objet découvert a été soigneusement répertorié et restitué au Nigeria après analyse en Allemagne. Au bout du compte, le chantier a permis de mettre au jour 100 terres cuites de grande taille et 3.000 fragments.

Peter Breunig sait très bien qui est Umaru Potiskum. En réalité, il est “très reconnaissant” au marchand d’art et affirme que, sans son aide, l’équipe aurait retrouvé beaucoup moins d’objets. Mais il précise qu’Umaru Potiskum n’a pas été associé au projet L’Afrique est souvent prise pour un laboratoire où les scientifiques européens peuvent débarquer, faire leurs expériences et recueillir des données qui leur permettront ensuite de confirmer les idées qu’ils se faisaient du continent.” longtemps. Il est évident que la frontière entre archéologue et pillard est ténue : chacun regarde ce que l’autre exhume et le destin d’un précieux artefact dépend de celui qui l’aura découvert le premier. Et puis il y a les figurines qui atterrissent dans les musées les plus courus de la planète.

Dans les plus beaux musées

Il y a six heures d’avion entre Abuja et le Louvre, à Paris. Deux statuettes noks y sont exposées dans le pavillon des Sessions. Elles sont aussi impressionnantes qu’auréolées de scandale. Selon Trafficking Culture, un consortium international spécialisé dans la recherche d’œuvres d’art acquises illégalement, le gouvernement français a racheté ces pièces en 1998 à un marchand belge pour la modique somme de 2,5 millions de francs (environ 380.000 euros aujourd’hui). Aussitôt, le régime militaire du Nigeria a exigé leur restitution, affirmant qu’elles avaient quitté le pays clandestinement.

Mais le président français de l’époque, Jacques Chirac, ne l’entendait pas de cette oreille. Se posant lui-même en passionné d’art africain, il était en train de créer un musée ethnographique moderne à Paris qui porterait son nom : le musée du quai Branly- Jacques Chirac. Chirac se serait entretenu personnellement avec le président d’alors, Olusegun Obasanjo, en 1999, et les deux hommes auraient conclu un marché. La France reconnaîtrait le Nigeria comme le propriétaire légitime des sculptures. En échange, il prêterait des terres cuites à la France pour une durée de vingt-cinq ans, avec possibilité de proroger.

Aujourd’hui, les choses sont un peu différentes en France, en tout cas à première vue. En 2018, le gouvernement d’Emmanuel Macron a publié un rapport établissant que les biens culturels mal acquis devaient être restitués à leurs propriétaires légitimes. Le marché a aussitôt réagi : cette année-là, les maisons d’enchères ont vu leurs ventes dévisser de 40 % dans la catégorie “art tribal” par rapport à l’année précédente. Mais il reste possible d’acheter des terres cuites noks à Paris. En fait, c’est même facile.

Les boutiques d’art tribal de Saint-Germain-des-Prés les exposent ouvertement à des prix oscillant entre 4.000 et 20.000 euros. Certaines sont vendues sans certificat d’exportation, sans preuve de leur provenance ni analyse scientifique permettant de les dater. Et, si vous ne pouvez pas vous déplacer à Paris, vous avez également la possibilité de les acheter en ligne (le site web de la galerie Barakat proposait un temps une sculpture nok à 225.000 euros). Un galeriste prédit que les terres cuites vont prendre de la valeur avec les années.

Une bonne nouvelle pour Umaru Potiskum. En quittant l’hôtel d’Abuja, il nous fait une dernière promesse. À l’avenir il pourra proposer mieux que des statuettes noks : des manuscrits en adjami vieux de plusieurs siècles et des céramiques de Calabar millénaires. Tout ce qu’on veut. Aucun problème, glisse-t-il – avant de disparaître dans la nuit.

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