Notre-Dame de Paris en 1163 : il était une fois la naissance d’un joyau de l’architecture médiévale

Il y a deux ans de cela, le 15 avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris était ravagée par un incendie sans précédent. Connaissez-vous l’histoire de ce joyau de l’architecture médiévale? Retour en 1163, date officielle du début de l’édification du sanctuaire, pour découvrir comment s’est passée la cérémonie de la pose de la première pierre…

Nous sommes en 1163, sous le règne de Louis VII le Jeune (1120-1180). L’île de la Cité est en proie à une agitation fébrile. Un gigantesque chantier s’est ouvert, sous la direction de l’évêque Maurice de Sully : la construction de la cathédrale Notre-Dame de Paris, sur la pointe orientale de l’île. Dans ce cœur densément peuplé de l’antique Lutèce, se trouvent aussi l’Hôtel-Dieu, fondé par l’évêque saint Landry au VIIe siècle, et nombre de chapelles, couvents, prieurés, dardant clochers et clochetons. 

La Cité au XIIe siècle

Plus petite que l’île actuelle, cernée par les vestiges des murailles gallo-romaines, l’île de la Cité est aussi le siège du pouvoir royal. Le palais se dresse dans sa pointe occidentale. L’immense parvis actuel, l’urbanisme majestueux voulu par le baron Haussmann au XIXe siècle ne permettent pas d’imaginer la Cité du XIIe siècle. Enserrant quelques monuments de belle pierre, c’est un lacis dense et tortueux d’une trentaine de rues, ruelles et venelles, bordées de petites maisons. Les plus hautes n’ont guère plus de quatre étages, élevés en torchis et pans de bois sur un rez-de-chaussée en pierre percé d’une échoppe. Cochons, poules, chevaux, bœufs circulent dans ces voies non pavées, dont la fange n’est lavée que lors des crues de la Seine.

Il faudra encore attendre des siècles pour que le fleuve soit gainé dans des quais de pierre… La nouvelle cathédrale va remplacer une grande église construite ou reconstruite à l’époque mérovingienne, placée sous le vocable de saint Étienne, une autre église déjà dédiée à la Vierge, ainsi que plusieurs édifices plus modestes. Ici, les premières fondations chrétiennes remontent au IVe siècle.

L'île de la Cité (extrait du plan de Turgot), Claude Lucas (graveur) et Louis Bretez, Louis (cartographe), entre 1736 et 1739, estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris ©CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

L’île de la Cité (extrait du plan de Turgot), Claude Lucas (graveur) et Louis Bretez, Louis (cartographe), entre 1736 et 1739, estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris ©CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Une opération d’urbanisme

Pour faciliter l’acheminement des matériaux depuis la Seine, et pour donner un accès solennel à sa cathédrale, l’évêque Maurice de Sully fait percer dans son axe la rue Neuve-Notre- Dame, d’une largeur alors considérable de six mètres. L’édification de Notre-Dame n’est pas un simple chantier, c’est une véritable opération d’urbanisme, l’une des rares que connut Paris au Moyen Âge. Avant de construire, il faut acheter des terrains, exproprier, démolir. La surface progressivement libérée sert de chantier de construction.

Certains des matériaux provenant de la démolition seront remployés dans le nouvel édifice, d’autres combleront les fondations. Car la règle interdit leur réutilisation dans un ouvrage profane. En positionnant le nouvel édifice à l’est de l’ancien, Maurice de Sully permet l’aménagement ultérieur d’un parvis d’une ampleur exceptionnelle pour l’époque. Les travaux de la nouvelle cathédrale commencent par le chœur. On creuse des fondations profondes qui assureront la stabilité de l’énorme édifice. Au fond des tranchées, de grands blocs de pierre très dure sont posés sur un lit de sable.

La cérémonie de la première pierre

Depuis un siècle et demi environ, l’usage s’est répandu de marquer le début d’un grand chantier par une cérémonie, la pose de la première pierre. L’officiant asperge d’eau bénite cette pierre, symbole des fondements de l’Église : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Matthieu 16, 18). La cathédrale de Paris, ville importante du royaume, ne fait sans doute pas exception. Mais comment cette cérémonie se déroule-t-elle ? Le pape lui-même y assiste-t-il ? Au début du XIVe siècle, le chroniqueur Jean de Saint-Victor, auteur du Mémorial des histoires, écrit : « Maurice, évêque de Paris, a jeté les premiers fondements de son église cathédrale, dont la première pierre a été posée par le pape Alexandre III, pendant son séjour en France. »

Au XIIIe siècle, un haut dignitaire, Philippe de Grève, chancelier de l’Église et de l’université de Paris, fait encore allusion à cette cérémonie. Mais on ne trouve aucune chronique contemporaine de l’événement. Dans son étude consacrée à l’évêque de Paris publiée en 1889, l’historien Victor Mortet reste prudent : « Tout ce qu’on peut dire de certain, c’est que le pape Alexandre fut témoin, l’un des premiers, des commencements de cette mémorable construction, qu’il dut seconder Maurice dans sa vaste entreprise, et que sa présence et ses exhortations durent puissamment encourager l’évêque de Paris. »

Vue de la façade de Notre-Dame, Agostino Patrizi Piccolomini, Pontificale romanum, pars. Cote : Latin 1226(1-2) Ancienne cote : Noailles 131 et 132 Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits ©Wikimedia Commons

Vue de la façade de Notre-Dame, Agostino Patrizi Piccolomini, Pontificale romanum, pars. Cote : Latin 1226(1-2) Ancienne cote : Noailles 131 et 132 Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits ©Wikimedia Commons

Cependant, les circonstances sont réunies en 1163 pour conforter l’hypothèse. Chassé de ses États par la guerre, le pape Alexandre III s’est réfugié en France l’année précédente. Il séjourne à Paris, de Pâques, le 24 mars, au 25 avril 1163. Le 21 avril, il assiste à la dédicace du nouveau chœur de l’abbatiale de Saint-Germain-des-Prés en présence de nombreux hauts dignitaires de l’Église. Cet événement donne lieu à un grave incident. Soucieux de leur indépendance, les moines de Saint-Germaindes-Prés interdisent à Maurice de Sully l’accès de leur église qui ne dépend pas de sa juridiction… Se peut-il que le souverain pontife, présent dans la capitale, ne bénisse pas les débuts du chantier de Notre-Dame, qui restera le plus vaste édifice de la chrétienté jusqu’au milieu du XIIIe siècle ? Se peut-il que Maurice, humilié à Saint-Germain-des-Prés, n’ait pas lui-même organisé à son tour une belle cérémonie ? Imaginons le pape et sa suite, un essaim de cardinaux et d’évêques, peut-être accompagnés de quelques hauts personnages de l’État, se frayant un chemin à travers le chantier devenu soudain silencieux…

Israël Silvestre, Perspective de l'Eglise de nostre Dame Vue de la place de la greve, avant 1655, estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris ©CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Israël Silvestre, Perspective de l’Eglise de nostre Dame Vue de la place de la greve, avant 1655, estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris ©CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Une fourmilière laborieuse

Combien d’ouvriers travaillent sur ce chantier ? Des dizaines, peut-être des centaines, terrassiers, tailleurs de pierre, sculpteurs, mortelliers préparant le mortier à même le sol, hommes de peine livrant les matériaux acheminés sur des chariots conduits par des boeufs ou des chevaux. Des charpentiers construisent les premiers instruments de levage, « chevrettes » ou « écureuils », pour positionner les lourds blocs de pierre.

Extraites des grandes carrières situées à l’emplacement actuel du Val-de-Grâce (ou ailleurs sur la rive gauche pour certains), les pierres sont transportées par barge sur la Bièvre qui coule à proximité des carrières (elle est aujourd’hui souterraine), jusqu’à la Seine.

Également réputées, les carrières de Charenton sont peut-être employées. Les blocs dégrossis à la carrière reçoivent leur forme définitive sur le chantier. Fourmilière laborieuse, ce chantier est balayé par la fumée des fours où l’on cuit les pierres à chaux avant de les broyer pour constituer le mortier, mêlé de sable et d’eau.

Tailleurs de pierres au Moyen : enluminure tirée de Flavius Josephus, Antiquitates iudaicae, XVIe siècle, Fondation Martin Bodmer, Cod. Bodmer 181

Un mystère subsiste. On ne lance pas un projet aussi ambitieux sans s’assurer des services de l’un des meilleurs architectes du temps. Paradoxalement, on ignore le nom du premier maître d’oeuvre de Notre-Dame, de celui qui en établit le plan, qui en posa les fondations, qui commença l’édification du choeur et des tribunes. Les archives du chapitre n’ont livré qu’un seul nom, à la date de 1164, celui d’un certain Ricardus, « cementarius » (maçon). Le terme d’architecte n’existait pas au XIIe siècle. Ricardus fut-il ce premier, ce génial architecte de Notre-Dame ?

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