« Nous, Africains, avons de nombreux préjugés les uns envers les autres », selon Angélique Kidjo, diva et ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef

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La diva béninoise revient sur les obstacles qui handicapent la coopération régionale. Parmi eux, une certaine méconnaissance de l’Histoire et de l’altérité.

Du haut de ses trois décennies de carrière couronnées de récompenses, la chanteuse béninoise passe d’un style à l’autre, revendique son « internationalité » et inspire la jeune génération de musiciens du continent. La reprise de son titre Wombo Lombo par la Nigériane Yemi Alade dans son tube Shekere, sorti au début de février, dépasse les 10 millions de vues sur YouTube. Burna Boy, célébrité internationale à qui elle a ravi le Grammy Award du meilleur album de musique du monde en janvier dernier, l’avait aussi invitée sur son album African Giant, sorti l’année dernière.

Ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef depuis 2002, Angélique Kidjo reste, à tout juste 60 ans, une artiste engagée, notamment en faveur de la scolarisation des jeunes filles et du commerce équitable. Le 25 mai,elle figurait parmi les têtes d’affiche des concerts virtuels donnés pour célébrer la journée de l’Afrique et sensibiliser le public à la pandémie de coronavirus.

Avec son franc-parler habituel, elle confie à Jeune Afrique son point de vue sur l’intégration régionale ouest-africaine, sur les manifestations pour les droits des Noirs aux États-Unis et en France, ainsi que sur les conséquences du Covid-19 sur la vie artistique.

Jeune Afrique: La Cedeao célèbre son 45e anniversaire cette année. Est-elle un modèle d’intégration régionale?

Angélique Kidjo : Il faut que l’espace communautaire soit un vrai marché commun, au sein duquel les populations puissent voyager ou s’installer. Or il existe encore des freins à cela. C’est très bien de faire des textes, mais, s’ils ne sont pas respectés, ils ne servent à rien. Si nous arrivons à garantir une vraie libre circulation des personnes et des marchandises dans cet espace, ce sera déjà un grand pas en avant. Nous, Africains, avons de nombreux préjugés les uns envers les autres.

Par exemple, dans mon pays, les gens du Sud trouvent à redire sur les gens du Nord. Il faut aussi former des douanières et des douaniers, et bien les payer afin d’en finir avec le racket. L’épidémie de Covid-19 doit aussi être l’occasion pour les pays de la Cedeao de repenser leur coopération en matière de recherche. Ils doivent se mettre d’accord pour créer un grand laboratoire, pour que leurs chercheurs puissent établir des protocoles et lancer des tests afin d’apporter des solutions locales à la pandémie. C’est en mutualisant nos moyens que nous pourrons nous en sortir.

La création de l’eco peut-elle garantir l’indépendance économique?

Je ne suis pas spécialiste des questions monétaires et ne peux donc juger de cela. Mais il est clair qu’avant toute chose nous devons créer un environnement économique propice aux affaires. Cela passe entre autres par la création d’infrastructures routières et ferroviaires, par l’harmonisation des taxes, par la sécurité des personnes sur les routes trans-frontalières, la libre circulation des informations, etc.

Le débat concernant la restitution du patrimoine africain a été animé, et le Bénin est l’un des pays les plus actifs sur la question. Qu’en pensez-vous?

Selon moi, le rapatriement des œuvres du continent doit s’inscrire dans un cadre plus large. Chaque pays doit travailler à la création d’un musée multimédia, non seulement pour l’art mais également à des fins éducatives et pour conter nos histoires, aussi douloureuses soient-elles, comme l’esclavage. Pour cela, nous devons former les guides, rendre les musées ludiques pour les enfants et inscrire leur visite dans le système scolaire. Nous devons aussi parler aux jeunes générations des royaumes qui ont existé avant l’esclavage et de la colonisation, afin qu’elles soient fières de leur histoire. La société civile doit s’impliquer.

Elle peut contribuer à la création de musées en tenant compte des matériaux locaux et du réchauffement climatique. On peut ensuite prévoir des abattements fiscaux, par exemple, pour ceux qui contribuent à leur construction. Tout cela peut être fait en parallèle du lobbying pour le retour des œuvres d’art.

Les manifestations qui ont éclaté aux États-Unis et en Europe après la mort de George Floyd sont-elles l’occasion de nouer un dialogue sur notre passé?

Nous, Africains, devons dans un premier temps crever l’abcès de cette culpabilité qu’on nous met sur le dos à propos de l’esclavage. Trop souvent lorsqu’on aborde le sujet, on nous répète que ce sont des Africains qui ont vendu les leurs, sans préciser qu’il y avait à cette époque des personnes qui se sont battues contre l’esclavage.

L’éducation est la base du dialogue et de la paix. Il faut expliquer le fondement de ce qui se passe aux États-Unis et en France aujourd’hui. La plupart des Français ignorent leur histoire liée à l’Afrique. C’est à la limite si on ne dit pas que, pour connaître l’Afrique, il faut lire Tintin! Le problème du racisme, c’est l’ignorance. Les gens n’ont pas appris et ils ne comprennent pas. Ma musique est une façon de collaborer avec le monde entier et de faire comprendre qu’il n’y a pas de différences.

Quand on aime le blues, le jazz, le funk, la salsa, le gospel ou le rock’n’roll, on aime l’Afrique; c’est l’Afrique! Selon moi ces manifestations doivent être un moyen d’exiger le dialogue et non d’inciter à la violence. Nous devons dialoguer sur tous les sujets de notre passé commun pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle scène musicale ouest-africaine?

Aujourd’hui, l’afrobeat est à la mode. Ce phénomène dépasse les frontières de l’Afrique de l’Ouest. C’est le moment de se fédérer pour créer, à partir de cette base qu’est l’afrobeat, quelque chose qui permette aux jeunes Africains d’être fiers et qui les incite à rester chez eux. L’Afrique a eu un impact culturel dans le monde et, aujourd’hui, il faut que l’on s’extirpe du cerveau que ce qui vient de l’extérieur est meilleur que ce qui vient de chez nous. Nous, artistes, avons la capacité de rendre notre continent désirable. Pour ce faire, nous devons mieux organiser notre industrie musicale, former des ingénieurs du son, des producteurs, des managers, etc.

Le Covid-19 a emporté des baobabs de la musique africaine, dont Manu Dibango, Tony Allen et Mory Kanté. Des décès qui vous ont particulièrement touchée…

En à peine une semaine j’ai perdu mon beau-père, Tony Allen, Mory Kanté… C’est là qu’on se rend compte en tant qu’artiste que, même si nous disparaissons, notre musique restera.

Cela a été très difficile, d’autant que je voulais que Manu Dibango soit présent à mon concert, initialement prévu pour le 14 mars, et qui devait célébrer les soixante ans d’indépendance de plusieurs pays africains. Je suis née le 14 juillet 1960 [à Ouidah], quinze jours avant l’indépendance de mon pays. Manu ayant vécu sous la colonisation et assisté aux indépendances, il représentait pour moi la mémoire de ce temps. Nous avons beaucoup travaillé ensemble pour préparer le concert. Sa vision de la colonisation était intéressante. Le cas de son pays, le Cameroun, est particulier –il y a eu les Allemands, les Anglais, les Français… Manu avait fait un arrangement spécial sur Indépendance Cha Cha.

Ce concert devait aussi être l’occasion de réunir sur scène Baba Maal, Yemi Alade et Brittany Howard, la chanteuse d’Alabama Shakes. On oublie souvent que les mouvements des indépendances en Afrique coïncident avec le début du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Je voulais que ces deux histoires se rencontrent sur scène. La musique me permet de créer des ponts pour faire comprendre que ce que nous vivons aujourd’hui a ses origines dans l’Histoire.

Jeune Afrique