Onfray-Houellebecq : Conversation au bord de l’abîme sur la fin de l’Occident

Union européenne, Dieu, euthanasie, immigration… les deux penseurs inclassables discutent de tout dans la revue Front populaire. Un dialogue exceptionnel.

« Je veux bien défendre l’Occident, mais encore faut-il qu’il mérite d’être défendu » : ce mot de Michel Houellebecq résume assez bien la teneur du dialogue de quarante-cinq pages qu’il a avec Michel Onfray dans la revue Front populaire. Amateurs de psychologie positive et de billevesées résilientes, passez votre chemin ! Le philosophe et l’écrivain, tous deux convaincus du déclin inéluctable de l’Occident discutent en profondeur des périls qui nous guettent.

Transhumanisme, « grand remplacement », américanisation, bureaucratie européenne, déchristianisation, écologisme, guerre en Ukraine, tous les sujets qui traversent notre époque sont traités. Pourtant, ce dialogue exceptionnel n’a rien de déprimant, ni même d’apocalyptique. C’est brillant, profond, souvent drôle et en tout point passionnant. Le génie de l’absurde de Houellebecq s’émulsionne à merveille avec la force rhétorique d’Onfray.

Michel Houellebecq, Michel Onfray. Deux esprits qui n’ont pas en commun seulement le sobriquet de « réacs » dont les affuble la gauche médiatique. Ils sont, chacun à leur manière, les haruspices de notre décadence. Ils auscultent les entrailles de notre civilisation avec franchise et clairvoyance . Ils sont aussi très différents. Onfray est un taureau. Un torrent au débit régulier. Ses propos sont tranchés, parfois abrupts mais la rhétorique est précise, les phrases s’enchaînent sans jamais d’hésitation.

Le philosophe autodidacte à l’énergie surabondante débite sa pensée qui coule, fluide et bouillonnante comme un sang chaud. Comme lui, Houellebecq est un esprit ample, capable d’avoir un avis aussi bien sur Joseph de Maistre (« J’aurais bien aimé qu’il soit là au moment de Vatican II ») que sur le Seigneur des anneaux (« brillant et techniquement parfait »). Mais il est plus flegmatique, plus détaché. D’un côté le désarroi tranquille, le pessimisme un peu débonnaire « « après-moi le déluge » de Houellebecq, de l’autre la force d’indignation, la colère plus militante d’Onfray.

Dans ce hors-série de la revue Front populaire, les deux intellectuels se lâchent, sans aucune considération pour les limites imposées par le politiquement correct. Plutôt que d’accepter d’être heurtés par une conversation qui ne s’encombre d’aucune précaution langagière, les beaux esprits risquent une fois encore de se voiler le regard avec le mouchoir du Tartuffe. « Pour son comportement envers les harkis, de Gaulle méritait d’être fusillé » dit Houellebecq, qui a vécu une partie de son enfance en Algérie. Sur le sujet inflammable et polémique du « grand remplacement », l’idée d’une substitution progressive du peuple français par une population immigrée, ils ne prennent pas de gants. « Le grand remplacement « j’ai été très choqué qu’on appelle ça une théorie. Ce n’est pas une théorie, c’est un fait » dit Houellebecq.

« C’est objectivement ce que disent les chiffres » renchérit Onfray qui pense que le déclin de l’Occident réside avant tout dans son déclin démographique. Sur l’islam, ils sont partagés. Onfray pense que l’islamisme « n’est pas un phénomène si puissant », mais plutôt « une réaction à la puissance américaine », et semble croire que les musulmans finiront par se ranger en Occident sous la bannière du matérialisme consumériste. Houellebecq est plus noir. « Quand des territoires entiers seront sous contrôle islamiste, je pense que des actes de résistance auront lieu. Il y aura des attentats et des fusillades dans des mosquées » ajoute un peu plus loin l’écrivain qui prédit « des Bataclan à l’envers ». « Vous pensez que la guerre civile est à venir, moi je pense qu’elle est déjà là, à bas bruit », lui répond Onfray.

Le parcours des deux hommes est assez symptomatique de l’évolution de la vie intellectuelle française. Encensé par les Inrocks pour la sexualité débridée de ses romans, Houellebecq est devenu l’écrivain de droite de référence. Ancienne figure de Saint-Germain-des-Prés, Onfray a rompu les ponts avec ce milieu qui l’horrifie. On pourrait croire qu’Onfray est un libertaire réactionnaire, et Houellebecq un anarchiste-conservateur. En réalité il n’y a plus grand-chose de libertaire chez Onfray, et plus grand-chose d’anarchiste chez Houellebecq. Pourtant ils n’appartiennent pas au parti de l’ordre, à la droite digicode , au culte du confort économique. Ils sont populaires et spirituels. Populaires, car ils revendiquent leur attachement au peuple. « Vous êtes comme moi. Vous êtes populiste ! », lance Onfray. Et Houellebecq de répondre : « Ça me va. De droite, j’ai des doutes, mais « populiste » ça me va. » À une époque où l’on ne cesse de fustiger la rupture entre les élites et le peuple, que deux des intellectuels français les plus connus se disent « populistes » a quelque chose d’éloquent.

Spirituels, aussi. La partie la plus profonde de leur dialogue est celle où ils parlent de religion. Onfray est athée, Houellebecq agnostique. Tous deux sont d’accord avec Auguste Comte pour considérer que la religion est indispensable à la survie d’une société. « Seule la religion est capable de fédérer une civilisation, en proposant une transcendance ultime » dit Onfray . « Pour réussir une religion, il faut être un peu commercial » dit Houellebecq. « Ce n’est pas à la portée de tout le monde de réinventer la messe » renchérit Onfray. Pour Houellebecq, qui est l’écrivain de la solitude contemporaine, la religion est d’abord un lieu de communion, qui relie les gens entre eux. À la messe, « tout le monde s’aime, c’est super ». Onfray considère, lui, que la religion est davantage qu’un lien. « La religion relie certes, mais de bas en haut », c’est avant tout une « verticalité ».

Un dialogue inouï sur le péché originel clôture ces 45 pages. Onfray : « Vous pensez que l’être humain est coupable de naissance ? » Houellebecq : « Ben oui, quand même. ». Houellebecq, qui se définit comme un « schopenhauerien de stricte obédience », croit évidemment au péché originel, comme métaphore d’une nature humaine égoïste dès l’origine. « L’homme doit être dressé » dit-il. « L’homme naît mauvais mais la société peut l’éduquer. Comme souvent avec Rousseau, il suffit de dire le contraire de lui pour être dans le vrai ». La définition anthropologique du conservatisme.

« La France ne décline pas davantage que les autres pays européens, mais elle a une conscience exceptionnellement élevée de son propre déclin » dit Houellebecq. Ce dialogue extralucide entre deux esprits français nous montre qu’il a encore une fois raison.

Le Figaro