« Opération Azur » : Le projet secret du gourou complotiste Rémy Daillet, soupçonné d’avoir mis en place une incroyable organisation clandestine qui devait prendre l’Élysée

Tout parlementaire a pu recevoir un jour un message excentrique d’un citoyen mécontent sur sa boîte mail. Rien d’étonnant à ce que celui-ci, envoyé le 12 avril 2021 par une adresse intitulée « resistance.populaire@outlook.com » à plusieurs députés et sénateurs, ait fini dans la corbeille. Le signataire, un certain Rémy Daillet-Wiedemann, dresse le constat que « la République n’est plus l’idée dominante », qu’il est « l’heure du bilan » et que le « renversement populaire est inéluctable » face à un gouvernement « génocidaire », coupable d’avoir proposé « un vaccin qui tue ».

C’est une question de jours, de semaines », écrit-il, tout en menaçant : « C’est la dernière chance que nous vous donnons. Vous dont la mission était de servir le peuple français, levez-vous et parlez contre la tyrannie. » En cas d’absence de réponse, l’expéditeur avertit que l’élu serait considéré comme « complice de crime contre l’humanité et donc condamné ». Seul un député a signalé ce courriel à la justice.

Un vaste réseau divisé en cellules régionales

Rémy Daillet n’est pourtant pas un simple illuminé. Depuis cette campagne de mails, cet ancien cadre du MoDem de 55 ans, expulsé de son parti, a été placé en détention provisoire et doublement mis en examen, le 16 juin pour son rôle d’instigateur dans l’affaire de l’enlèvement de la petite Mia, et le 22 octobre pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle » en raison de plusieurs projets d’actions violentes. Dans ce dernier dossier, l’enquête de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), dont nous avons pris connaissance, révèle que « RDW » avait mis en place une incroyable organisation clandestine nationale, hiérarchisée et structurée en cellules régionales.

Un vaste réseau qui illustre la porosité des sensibilités de l’ultra-droite, de l’antivax au néonazi, et l’inquiétante pénétration des idées complotistes au sein d’une frange radicalisée de la population. On y trouvait ainsi une cellule « Île-de-France », dont plusieurs membres se sont fait arrêter pour le rapt de Mia, convaincus d’arracher l’enfant des griffes d’un pseudo-réseau pédophile d’État, une cellule « Alsace », avec en son sein des sympathisants de Hitler qui voulaient faire sauter une loge maçonnique…

Mais, selon nos informations, le projet ultime de Rémy Daillet était bien plus ambitieux. Et surtout plus fou : la prise de l’Élysée et l’instauration d’un nouveau pouvoir par le peuple. Un coup d’État dont le nom de code avait été choisi : « l‘opération Azur ». En garde à vue, l’un de ses bras droits a résumé ainsi ce plan secret : « C’est l’opération finale qui consiste à mobiliser le maximum de gens, de manifestants, (…). La manifestation a une grande ampleur, tout le monde est débordé et ça précède le renversement de gouvernement et des structures étatiques. » Un simple fantasme d’un esprit agité ? Pas seulement si l’on se fie à la grande adhésion suscitée par le projet, le profil et la virulence de certains participants et les préparatifs d’armement révélés par l’enquête.

« Aguerrir » les troupes pour le jour de l’attaque

L’idée de « l’OP Azur » a germé dans l’esprit de Rémy Daillet à la fin de l’année 2020, alors qu’il est réfugié en Malaisie. Figure majeure des milieux complotistes, ce père de sept enfants connaît un certain succès depuis la crise sanitaire avec ses vidéos sur YouTube appelant au soulèvement du peuple (plus de 342.000 vues pour l’une). En coulisses, avec ses formulaires de contact discrets, il tisse un vaste réseau pyramidal et cloisonné, basé sur le maillage territorial. Outre la branche civile, consacrée aux enlèvements d’enfants placés, il nomme deux anciens militaires haut gradés responsables de la branche militaire.

Parmi eux, un certain Christophe M., 63 ans, un ancien lieutenant-colonel de l’armée de terre décoré de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite. C’est lui qui va professionnaliser l’organisation. « Officier recruteur », il est chargé de nommer les « capitaines » de région, coordonner leur action, répercuter les ordres de « RDW », sélectionner les troupes et les « aguerrir » pour le jour de l’attaque sur l’Élysée.

Ainsi Remy Daillet et son état-major envisagent de « filtrer » les recrues en leur faisant détruire des antennes 5G, des centres de vaccination ou lieux de stockage des vaccins. « Binôme à moto, plaques enlevées, casqués gantés, un cocktail Molotov dans la vitrine. L’objectif n’est pas de tuer mais de dissuader la population de participer à son propre génocide », lit-on dans l’une de leurs conversations qui se tiennent exclusivement sur des messageries chiffrées et réseaux privés virtuels (VPN). Il est aussi préconisé d’identifier les journalistes qui leur seraient « hostiles » et les intimider voire les agresser. Des adresses personnelles de certains éditorialistes connus, surnommées « journalopes », ont ainsi été retrouvées en perquisition.

S’emparer des lieux de pouvoir

Le jour J, Rémy Daillet et ses ouailles imaginent acheminer les troupes des provinces vers Paris, équipés de boucliers de maintien de l’ordre et d’explosifs fabriqués artisanalement. Les militants seraient ainsi divisés entre les « voltigeurs » — des manifestants qui iraient massivement face aux forces de l’ordre sans les attaquer pour les saturer —, les « grenadiers », chargés du jet de projectiles incendiaires et fumigènes, et les « assaillants », ceux qui, selon les mots de « RDW », « vont au contact et blackboulent l’adversaire ».

Dans ses discussions, le gourou complotiste ne cache pas que son projet fera couler du sang et sera assimilé à du terrorisme. « Il est évident qu’il faudra forcer, écrit ainsi Rémy Daillet, le 17 mars, sous le pseudonyme « France Royale » à ses lieutenants. Jusqu’au moment où l’adversaire peut ouvrir le feu. À ce moment-là, nos troupes d’assaut ont toute licence pour répliquer, l’ordre d’ouvrir le feu peut être donné. »

Une partie de l’«opération Azur» consistait à «s’emparer de l’Élysée et des points névralgiques de la capitale», comme l’Assemblée nationale, le Sénat et le ministère des Armées.

Une partie de l’«opération Azur» consistait à «s’emparer de l’Élysée et des points névralgiques de la capitale», comme l’Assemblée nationale, le Sénat et le ministère des Armées.

La suite de l’« opération Azur » consiste à « s’emparer de l’Élysée et des points névralgiques de la capitale » — comme l’Assemblée nationale, le Sénat et le ministère des Armées — pendant que la progression des forces de sécurité est ralentie par les civils. Au Palais, Rémy Daillet prononcerait un grand discours. Pendant ce temps-là, les militants prendraient d’assaut une chaîne de télévision ou une radio pour diffuser leur propagande. « Le but du jeu aurait été de garder l’antenne le plus longtemps possible avant que la police nous déloge et qu’elle mette plus de 3-4 heures pour nous déloger », a expliqué en garde à vue Sylvain P., capitaine de la région Ile-de-France, qui s’était déjà illustré en participant à l’intrusion avec des Gilets jaunes dans les locaux de BFMTVen septembre 2020.

Une recette de fabrication d’explosifs à base de nitrate d’ammonium

Combien d’activistes auraient pu réellement participer à ce projet délirant ? D’après les discussions exhumées par les policiers de la DGSI, l’organisation de Daillet revendique 300 partisans du plan Azur. Des listes ont bien été retrouvées avec des adresses ProtonMail, dont l’une comportant celles des 36 capitaines de région nommés. Les enquêteurs ont pu identifier des dizaines de militants aux profils surprenants : beaucoup de policiers, gendarmes et militaires en activité, y compris à l’étranger, et dont certains affichaient leur volonté claire d’en découdre avec l’exécutif, un maire connu pour ses propos polémiques, des médecins, une avocate du barreau de Paris qui appelle à « agir vite »… Reste à savoir ce qui relève de la sympathie intellectuelle et des velléités d’actions violentes.

En tout cas, certains mis en examen ont franchi un palier inquiétant dans les préparatifs et entraînements. Lors d’une manifestation contre les mesures anti-pandémie du gouvernement organisée par les Patriotes, le mouvement de Florian Philippot, en février devant le ministère de la Santé, Sylvain P., par ailleurs frère d’un député, et Clément R., son adjoint à la cellule francilienne, se sont vus remettre une recette de fabrication d’explosifs à base de nitrate d’ammonium par Lionel F., un… professeur de chimie des Hauts-de-Seine et sympathisant de la cause. Dès le lendemain, Clément R. et Sylvain P. ont contacté des jardineries pour trouver de l’engrais type K et commencé à réunir des précurseurs, dont de l’oxyde de fer, afin de constituer de la thermite.

L'enquête révèle que des participants à une manifestation contre la vaccination, organisée par Les Patriotes, avaient franchi un palier inquiétant dans les préparatifs du coup d'Etat. (Illustration)

L’enquête révèle que des participants à une manifestation contre la vaccination, organisée par Les Patriotes, avaient franchi un palier inquiétant dans les préparatifs du coup d’Etat.

« J’ai le sentiment d’avoir basculé dans la folie au moment du confinement, a regretté Lionel F., lors de son interrogatoire. Je vais démissionner de l’Éducation nationale (…). J’imagine que les élèves pourraient avoir des cauchemars à l’idée d’avoir été confiés à un terroriste. » Sylvain P. et Clément R. ont finalement été interpellés en avril dans l’affaire Mia avant d’avoir pu finaliser leur projet explosif. L’enlèvement de la fillette a d’ailleurs créé des dissensions au sein des partisans du projet Azur, certains membres se sont alors détournés de Rémy Daillet, le qualifiant de « pervers narcissique ».

Contacté, l’avocat de RDW affirme que son client conteste tout projet terroriste. « Rémy Daillet n’a fait qu’appeler, depuis la Malaisie, au renversement pacifique et populaire du système politique en place dans le cadre de l’exercice de sa liberté d’expression, d’opinion et de conscience, affirme Me Jean-Christophe Basson-Larbi. Depuis plusieurs mois, cet opposant politique est pourtant présenté à tort comme un gourou complotiste et est victime d’un traitement de défaveur judiciaire et médiatique. Il n’existe dans cette affaire aucune preuve objective, matérielle et directe contre lui. » Pour l’heure, douze personnes ont été mises en examen dans le cadre de ce dossier tentaculaire.

Le Parisien