Originaire d’Afghanistan, une famille française raconte son exfiltration de Kaboul

Edris Qaumi et sa famille ont été pris au piège à Kaboul. L’ex-interprète de l’armée ne pouvant justifier de son passé. Le député du Bessin a permis d’authentifier son identité.

Bertrand Bouyx, député (LREM) du Bessin et de la Côte de Nacre, aux côtés d’Edris Qaumi, ressortissant français extrait d’Afghanistan le 24 août 2021 avec son épouse, Nasrin, et leurs trois enfants. Il s’est rendu à Bayeux lundi 13 septembre 2021 avec son épouse afin de remercier Bertrand Bouyx qui a participé au sauvetage de sa famille. (©Frédéric Bourgeois/La Renaissance le Bessin)

Extraits d’Afghanistan dans les derniers jours de l’opération ApaganEdris Qaumi, son épouse Nasrin, et leurs trois enfants, sont arrivés à Paris le 25 août 2021. Ils étaient en Afghanistan depuis le 10 juillet pour revoir leurs familles respectives quand les Talibans ont pris Kaboul, la capitale afghane, le 15 août 2021.

Interprète non identifié

Voir le pays basculer « a été un choc », raconte Edris Qaumi. Dès la chute de Kaboul, le 15 août 2021, les forces armées françaises engagent l’opération Apagan. Les évacuations aériennes au départ de l’aéroport de Kaboul ont duré jusqu’au 27 août. Près de 3 000 personnes, dont une centaine de ressortissants français et plus de 2 600 Afghans menacés pour avoir travaillé pour la France ou pour leur engagement en faveur des droits humains, ont été évacués.

C’est le cas pour Edris Qaumi et sa famille. Interprète pour l’armée française de 2010 à 2013, date du retrait des troupes françaises combattantes déployées en Afghanistan, le jeune homme s’est pourtant retrouvé coincé dans l’enfer de Kaboul.

Aux portes de l’aéroport où il va tout tenter pour être identifié par les forces françaises qui lui permettront de regagner le Calvados où il réside avec sa famille depuis le 4 avril 2013. S’il réalise encore des traductions bénévolement pour l’armée ou les forces de l’ordre, Edris Qaumi exerce depuis un autre emploi.

La famille prise au piège

Le 20 août 2021, Edris et sa famille gagnent l’aéroport de Kaboul mais, comme des milliers de personnes qui tentent de fuir l’Afghanistan, ils sont pris au piège, entre les portes gardées par les soldats de l’Otan, et les Talibans qui encerclent le site.

Il y avait une telle pression dans la foule, qu’on ne pouvait pas lever les bras. Ce sont mes trois frères qui portaient mes enfants sur leurs épaules. S’ils étaient tombés, ils auraient été piétinés. Avec la chaleur (35 °C), la poussière et la foule, on manquait d’oxygène. Edris Qaumi Pris au piège à Kaboul

Sept personnes sont mortes dans un mouvement de panique le 21 août 2021 alors que près de 20 000 personnes étaient toujours amassées à l’aéroport.

Le 20 août, à 5 600 km de Kaboul, un mail contenant une copie des papiers d’identité d’Edris est adressé par un organisme d’anciens combattants au Ministère des Affaires étrangères. Des pièces jointes qui doivent permettre à l’ex-interprète de l’armée française d’être identifié comme tel et exfiltré dans le cadre de l’opération Apagan. Seulement, face à l’afflux de demandes, le service est débordé.

« Il fallait que l’info parvienne au centre de crise de l’armée française »

Aux environs de 19 h, ce 20 août, le député Bertrand Bouyx, alors en villégiature, est sollicité par l’employeur d’Edris Qaumi. « J’ai pu travailler sur certains dossiers avec l’employeur d’Edris », explique le député LREM du Bessin.

J’ai alors remué ciel et terre pour obtenir quelqu’un au Ministère des Affaires étrangères. Malgré la mise en place d’un numéro spécial, c’était l’embouteillage. Un ressortissant français qui a travaillé pour l’armée française était isolé sur l’aéroport de Kaboul, il fallait que l’info parvienne au centre de crise de l’armée française sur place. Dans le même temps, les choses auraient mal tourné pour lui et sa famille si les Talibans l’avaient appris. Bertrand Bouyx Député de la cinquième circonscription du Calvados

Il aura fallu cinq tentatives à Edris pour franchir l’une des portes de l’aéroport. La première se solde par un échec auprès de troupes britanniques. « Je leur ai montré mon passeport français. Mais ils ont refusé que l’on passe ».

La deuxième fois, l’un des frères d’Edris parvient à franchir une porte. « Il avait patienté devant pendant près de 15 h. Il a réussi à passer avec sa femme, alors qu’une grenade fumigène avait été lancée pour repousser les gens lors de l’ouverture de la porte ».

Edris le contacte alors pour lui demander de prévenir l’armée française. « Il a pu me donner un numéro et j’ai envoyé mes papiers d’identité par WhatsApp ».

Un rendez-vous est fixé, mais Edris est contrôlé par des Talibans. « Je leur ai montré mon visa, et ils m’ont frappé. Puis après, j’apprends qu’on doit rejoindre une porte appelée Gate Abby ».

Nous y sommes allés, toujours à pied, avec ma femme et mes enfants. Nous étions bloqués sur une route qui devait faire à peine 2 m de large avec des milliers de personnes assises de chaque côté. La chaleur, la poussière… Nous n’en pouvions plus de ce chaos. Je ne voulais pas perdre mes enfants, j’étais prêt à abandonner. Edris Qaumi Ex-interprète de l’armée française rapatrié en France le 25 août 2021

Le lendemain, le 23 août 2021, à 7 h, Edris et sa famille parviennent à monter dans un bus. Ils ne le savent pas encore, mais c’est leur porte de sortie.

Mais on ne savait pas si notre bus allait franchir les barrages de l’aéroport. À notre arrivée, vers 15 h 30, les Talibans ont repoussé les gens pour laisser passer notre bus. Il devait exister un accord pour cela. Le chauffeur nous a demandé à chacun 50 €. Je n’avais que 500 afghanis sur moi, soit environ 10 €. Je lui ai donné mon téléphone. Edris Qaumi

Le centre de crise de l’armée française examine alors les papiers d’Edris et sa famille. Les soldats français constatent que tout est conforme avec les informations transmises par le Ministère des Affaires étrangères, alerté de la situation quelques jours plus tôt par Bertrand Bouyx.

« Nous avons pris l’avant-dernier vol de l’opération Apagan à 1 h du matin, le 24 août. À minuit, l’avion a fait escale à Dubaï. Puis nous avons pris un autre vol vers Paris ».

Edris et Nasrin Qaumi se sont rendus à Bayeux (Calvados) lundi 13 septembre 2021, pour remercier le député du Bessin grâce à qui ils ont pu être identifiés comme ressortissants français.

Sidérés par ce qu’ils ont vécu en Afghanistan, ils sont soulagés d’avoir retrouvé le sol français avec leurs enfants. Mais leurs larmes coulent lorsqu’ils évoquent leurs familles, restées en Afghanistan, et menacées comme tant d’autres depuis le retour au pouvoir des Talibans. « Le père de ma femme a été fait prisonnier. Nous sommes sans nouvelles depuis 10 jours ».

actu.fr