Orléans (45) : « Séminaire dans la savane avec les orangs-outans », des cadres de la Banque postale étalent leur racisme (Màj : Sanctions 5 ans après les messages privés diffusés sur WhatsApp)

05/02/2023

Fin janvier, StreetPress révélait les propos racistes proférés sur WhatsApp par une cheffe de service de La Banque Postale, à l’encontre de ses agents d’origine maghrébine. L’entreprise a enfin décidé de prendre des sanctions.

Durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les directions de La Banque Postale et du Groupe La Poste ont fait la sourde oreille aux alertes lancées par les syndicats Sud-PTT et la CGT dénonçant les propos racistes d’une cheffe de service sur une boucle WhatsApp. Les directions ont, dans un premier temps, considéré qu’il s’agissait d’échanges à caractère privé. 

Les propos sont d’une rare violence. Ils visent des subordonnés d’origine maghrébine et sont agrémentés de réactions complices, notamment de la part d’une autre cadre du groupe. Mais depuis les révélations de ces échanges par StreetPress, le vernis s’est craquelé. Et ce, malgré une volonté d’éteindre l’incendie qui commençait à sérieusement ternir l’image de l’ancienne icône du service public. Pour preuve, ces messages postés de manière compulsive par les comptes officiels du groupe sur les réseaux sociaux. Chaque internaute qui relayait notre enquête ou s’indignait des faits, recevait des éléments de langage tout droit sortis de la cellule de crise mise en place à l’occasion de ces révélations.

« Nous condamnons les propos racistes, contraires à nos valeurs citoyennes. Notre priorité est de protéger les personnes visées par ces échanges », tweete en boucle La Banque Postale, reconnaissant qu’il ne convenait plus de qualifier ces échanges de privés :

La direction de l’établissement, attentive au vivre-ensemble, a organisé des rencontres individuelles et une écoute du personnel. La direction de l’établissement s’est également assurée que les deux personnes mises en cause, et encore en activité, n’exercent plus de fonctions managériales et ne soient plus à l’avenir en contact avec les personnels du centre. »

Des cadres pas si sanctionnées que ça

Sur ce point, la direction fait preuve d’une bonne foi tout à fait relative. Certes, les deux cadres ont partiellement quitté leurs fonctions initiales, mais pour de tout autres raisons contrairement à ce que laisse entendre ce communiqué. Selon un rapport d’expertise de CEDAET Coopérative du 8 mars 2022 que StreetPress a pu consulter, le déplacement de la principale mis en cause, responsable de service du Centre de la relation et de l’expérience client (CREC) des Chèques Postaux, a été motivé par des raisons de relations dégradées au sein du service. « De manière relativement unanime dans les entretiens, tant auprès des acteurs institutionnels que des salariés, le constat est fait de tensions parcourant le service, que celles-ci soient latentes ou qu’elles s’expriment de manière plus franche et directe », peut-on y lire.

Le rapport, qui dit partager les analyses d’un précédent rapport de 2019, rappelle les demandes des représentants du personnel. Ces derniers dénoncent « un turn-over des managers et des agents », « un nombre croissant d’arrêts maladie dans ce service par rapport à d’autres services du centre financier », des « altercations ponctuelles entre agents et managers » ou encore, des « climat et atmosphère tendus en permanence ». En d’autres termes et à la lecture de ce rapport, il apparaît clairement que le déplacement de la cheffe de service n’a absolument pas été motivé par ses propos racistes comme le laisse entendre la communication du groupe sur les réseaux sociaux et en réponse à StreetPress, mais bien par des problèmes de management.

« Tant qu’il n’y a pas d’esclandre, tout va bien, ça passe, mais comme deux enquêtes indépendantes relèvent des problèmes d’encadrement, alors là, ça coince », confirme Hugo Reis, membre du conseil d’administration de La Poste pour Sud-PTT. « Il faut savoir que la responsable est toujours cadre supérieure en charge de la gestion de flux d’appels de la direction clientèle et, qui plus est, en télétravail. Comme sanction, on fait plus sévère », ironise-t-il. « Quant à cette histoire d’échanges sur WhatsApp qui auraient un caractère privé, c’est se moquer du monde. Il s’agit de propos racistes visant des agents du service, pas d’un papotage récréatif. »

L’élu syndical n’est cependant pas surpris par cette communication institutionnelle qui s’affranchit des faits. « L’histoire du vivre-ensemble m’a beaucoup fait rire. Ces éléments de langage auraient pu être débités par une intelligence artificielle. Entreprise citoyenne, contre le racisme, tout ça c’est du blabla. Concrètement, on nomme la cadre à une autre fonction, mais elle peut continuer à avoir les mêmes idées à la condition de les appliquer ailleurs. » Quid de la seconde cadre incriminée ? Selon nos sources, elle a effectivement quitté ses fonctions managériales, mais uniquement dans le cadre de son déroulement de carrière, pas le moins du monde sanctionnée pour ses réactions enjouées aux propos racistes de sa collègue.

La direction nationale prend l’affaire au sérieux

Si la situation a pratiquement été étouffée par la direction locale, elle a été prise très au sérieux par la direction nationale du groupe La Poste, notamment par sa directrice des ressources humaines (DRH). Le vendredi 27 janvier, puis le lundi 30 janvier, soit quelques jours après la parution de l’enquête de StreetPress du 23 janvier 2023, deux comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) se sont tenus au coeur des Chèques Postaux situés dans le quartier populaire d’Orléans-La Source (45). Les syndicats avaient concomitamment enfoncé le clou au travers de communiqués distribués en interne. « On a toutes et tous entendu des propos racistes dans notre entourage », a notamment écrit Sud-PTT. « Rarement ces propos s’expriment dans le milieu professionnel et pour cause, ceux-ci sont passibles de sanctions pouvant aller jusqu’au licenciement ». Même son de cloche du côté de la CGT-FAPT :

Notre syndicat condamne vigoureusement ces agissements quels qu’en soient leurs auteurs, agents ou encadrants, qui sont à l’opposé des valeurs d’égalité, de fraternité, de solidarité, de laïcité, de tolérance et de solidarité internationale que porte notre syndicat. »

Après une ultime tentative de minimiser les faits, la direction semble encline à prendre ses responsabilités. Au point, comme nous le confirme un membre du CHSCT local, de prochainement convoquer la cadre incriminée pour un entretien préalable au licenciement ; mais surtout de lancer, à la demande des syndicats, une enquête interne pour savoir si les agents d’origine maghrébine victime de leur supérieure hiérarchique ont vu leur carrière ou leur rémunération être amputée. L’autre cadre incriminée, étant proche de la retraite, devrait bénéficier d’une sorte de clémence.

Rappelons que, dans ces deux domaines, la parole de la cheffe de service et de ses adjointes est prépondérante et qu’il est plausible qu’après de tels propos à l’encontre de ses employés, elle n’ait pas fait le choix de les récompenser. Alors que le travail de l’ensemble de ces agents était parfaitement apprécié par l’ancienne chefferie. La coïncidence serait fâcheuse.

Street Press

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25/01/2023

En 2018, dans un groupe WhatsApp, des cadres de la Banque postale échangent des messages racistes sur leurs collègues d’origine maghrébine. Elles y parlent de fraudes aux arrêts de travail et de séminaire avec des « orangs-outans ».

« Après notre séminaire avec les orangs-outans puis dans la savane, je vous propose un séminaire au Maghreb : À la recherche de nos ATM (arrêts de travail pour maladie) style la chasse au trésor. Partantes ? Dépaysement et exotisme garantis… Mais nos demandes de rançon risquent de ne pas être prises en charge par LBP (la Banque postale) ». Ce commentaire raciste date de 2018. Lui, et bien d’autres, sont extraits d’une conversation WhatsApp entre cadres de la Banque postale et visent plusieurs employés, hommes et femmes, ayant pour point commun d’être d’origine maghrébine.

StreetPress s’est procuré des captures d’écran de ces échanges. « Pauvre petit chou ! Ce gros con se sert de la mort de son père pour se faire plaindre auprès de mon équipe », peut-on lire. Une autre participante surenchérit avec le gif d’un cochon dans une voiture, la tête par la fenêtre, tout sourire, avec un moulin à vent à la main. Hilare une troisième envoie :

On dirait qui à la portière ? Qui ? Notre copain… Rallouf !!!! [emoji mort de rire] Ou porc en arabe… »

L’ensemble des protagonistes travaille ou a travaillé sur le site historique des Chèques postaux encore situé à la Source, l’un des quartiers populaires d’Orléans (45). Elles étaient quatre dans le groupe, mais difficile de connaître leur temps d’activité. « Il s’agit essentiellement d’une cheffe d’équipe et de la responsable de service du Centre de la relation et de l’expérience client des chèques postaux », qui compte plus d’une soixantaine de salariés, explique un syndicaliste de Sud-PTT, une fédération de syndicats locaux français du secteur des activités postales et de télécommunications.

Proche du dossier, l’homme n’a toutefois pas mandat pour s’exprimer sur l’affaire au nom de son syndicat : « Les cadres, tout comme les victimes de ces discriminations, ont été parfaitement identifiées du simple fait qu’elles donnent des précisions suffisamment explicites, jusqu’à afficher leur identité derrière des pseudonymes fantoches. » En d’autres termes, ces cadres de la Banque postale ne pensent même pas utiles de masquer, à minima, leur profil professionnel. À la conversation plus haut, une autre répond :

Merci […] je viens d’apprendre un mot !! Ceci dit, ça ne me servira pas beaucoup, puisque je n’ai aucune intention de mettre le moindre orteil dans ces pays [d’Afrique ou du Maghreb, ndlr]… Ni dans cette vie, ni la suivante, ni celle d’après… »

« La direction a assuré qu’il y avait prescription. »

Les messages ci-dessus datent de 2018. Ça n’est qu’en novembre 2022 que ces échanges sont remontés à la surface et que le syndicat Sud-PTT a saisi sa direction afin qu’elle se positionne clairement sur ces propos à la fois racistes et injurieux. Le tout sur fond de mépris de classe, puisque les victimes sont toutes des subordonnées. « Les agents visés par ces attaques ont toutes et tous une dépendance hiérarchique vis-à-vis de ces deux cheffes », confirme le syndicaliste :

Quand nous l’avons saisie, la direction a assuré qu’il y avait prescription et qu’il s’agissait d’échanges dans le cadre d’une messagerie à caractère privé. »

Aujourd’hui, selon nos informations, la Banque postale, réalisant sans doute le côté absurde de cette notion de « prescription », a abandonné cette défense hasardeuse pour creuser juridiquement le caractère privé de ce type d’échanges via l’application WhatsApp. « Ces dérapages ne sont, hélas, pas une première. Un collègue spécialisé sur ces questions de discriminations m’a dit “ah ouais, quand même !”, en voyant leur contenu », pointe le syndicaliste. Il est vrai que ces propos de comptoir cumulent toutes les tares, y compris celles d’un sexisme consommé, comme en témoigne cet échange : « Le pire c’est T. (1) je peux plus le voir celui-là! » ; « Tu as un plan d’action ??? […] À moins que tu ne veuilles échanger avec H. ??? » ; « Ou L., nous avons un tel parterre de stars [ici] » ; « Grave, c’est Hollywood à la source » ; « J’aurais plutôt dit Bollywood d’Afrique du Nord !!! »

Des conséquences sur la vie des salariés

Dans ce groupe de conversation, les manageuses accusent certains de fraudes aux arrêts de travail. Elles échangent également sur celles et ceux qu’elles estiment comme leurs « pires » collègues, en se réjouissant du départ d’un autre. Ce qui inquiète les syndicats, ce sont les conséquences possibles sur la carrière des agents concernés. « En plus des rémunérations variables liées à la vente, aux objectifs et au relationnel, les deux cheffes décident d’augmentations individuelles. Elles disposent pour cela d’une enveloppe dédiée à chaque service », souligne le syndicaliste :

Une partie importante de leur rémunération relève donc d’un avis hiérarchique subjectif. On peut aisément imaginer qu’avec ces jugements violents, ils ne seront pas les plus favorisés, quels que soient leurs résultats effectifs. »

Et comme les rémunérations sont de plus en plus individualisées à la Banque postale, notamment depuis son virage privé, il est extrêmement difficile de savoir qui touche quoi et de porter ces différences salariales devant les instances paritaires. « C’est d’autant plus problématique que l’ancien chef de service n’avait absolument rien à leur reprocher et qu’ils avaient même d’excellents résultats », rapporte l’un de leurs collègues.

Le syndicat exige des sanctions

Depuis l’alerte de Sud-PTT et après avoir fait machine arrière sur la question de la prescription, la direction des Chèques postaux a condamné les propos racistes, sexistes et dénigrants de ses cadres. Mais le syndicat exige qu’elles quittent leurs postes à responsabilités. « Si la direction corrige le tir et ne se contente pas de créer une simple cellule d’écoute, nous sommes prêts à amender notre communiqué », confie le syndicaliste des Chèques postaux.

« Dans cette attente, nous nous réservons le droit de porter l’affaire devant les tribunaux et envisageons de prochainement communiquer sur cette affaire par le biais d’une distribution de tracts et d’une diffusion sur les réseaux sociaux ». Pointant leur crainte de représailles et dans l’attente de ces potentielles procédures judiciaires, les salariés visés par les propos de leurs cheffes ont préféré ne pas s’exprimer. Contactée par StreetPress, la direction de la communication des Chèques postaux n’a pas donné suite. Même si nos sollicitations ont, semble-t-il, provoqué des réactions en rafale jusqu’à ce lundi matin.

D’autres inquiétudes

Cette affaire fait naître, en interne, d’autres inquiétudes. Et renvoie vers le climat de violence subi par leurs anciens collègues de France Telecom qui avait conduit à une vague de suicides, dans les années 2000. Faits pour lesquels l’ancien PDG, Didier Lombard, a récemment été condamné en appel. Le sentiment de nombreux agents interrogés anonymement par Streetpress est clair : Si le groupe La Poste et la Banque postale laissent ce genre de pratiques se généraliser, des conséquences irrémédiables pourraient survenir.

« Vis-à-vis des cadres supérieurs, La Poste a priorisé l’adhésion à la politique de l’entreprise. Autrement dit le développement d’activités commerciales au détriment du service public », explique Alain Bard de la fédération des activités postales et de télécommunication de la CGT :

Chemin faisant, il y a effectivement, chez certains cadres, un sentiment de toute-puissance qui les conduit à se sentir pousser des ailes ; on le voit un peu partout. »

Un constat que confirme Odile Thomas, de la CGT des Chèques postaux. « Si un simple agent avait fait ça, il aurait été convoqué et sanctionné. À partir du moment où c’est un cadre supérieur, il est protégé. C’est l’autorité de la direction qui est en jeu. Mais de notre côté, on ne peut pas laisser faire. » Tout comme Sud-PTT, la CGT doit également alerter l’ensemble des salariés du groupe par le biais d’une distribution massive de tracts ce lundi.

[Edit du 24/01/23 : Après notre demande d’interview, nous publions la réponse complète de La Banque postale : « La Poste condamne vivement la tenue de propos à caractère raciste, contraires à ses valeurs. Les échanges qui ont été portés à notre connaissance remontent à 2018 et concernaient des échanges à caractère privé, entre collaborateurs. »]

(1) Les prénoms des victimes ont été volontairement cachés.

Streetpress