Pantin (93) : Agressée en classe par Moussa, la petite Noémie devra “confronter sa peur” et “apprendre le vivre ensemble” si elle souhaite retourner à l’école primaire

En novembre, Noémie, 7 ans, a été agressée par un enfant de sa classe. Traumatisée depuis, elle ne suit plus une scolarité normale. Ses parents se battent pour qu’elle puisse retourner sereinement en classe.

Ce mardi 27 avril, Noémie* n’a pas fait sa rentrée à la même heure que ses camarades de CE2 à l’école Jean Jaurès de Pantin (Seine-Saint-Denis). Le matin, son père, Nicolas Calzas, lui a fait la classe. L’après-midi, il l’a déposée au portail de l’établissement, au 4 rue Barbara. La fillette s’y rend seulement trois après-midi par semaine, et ça depuis février. Avant et depuis le 6 novembre 2020, elle n’y allait plus.

Le 5 novembre 2020, Moussa*, un élève de sa classe, l’a poursuivie, une paire de grands ciseaux pointus à la main. Pour le maîtriser, les enseignantes s’y sont mises à trois. L’une d’elles s’est même assise sur lui, en vain : il s’est extirpé. Noémie se cachait sous des bureaux, passant d’une classe à une autre avec la complicité des élèves et d’une enseignante quand Moussa échappait aux institutrices.

Dans l’épais dossier que Nadège Michel et Nicolas Calzas ont constitué, tous les documents – les mails à l’académie, la main courante, les plaintes, les lettres à Brigitte Macron et à Jean-Michel Blanquer, leurs réponses, les messages de soutien du maire de Pantin -, retracent la chronologie des faits.

Une différence de perception

Le 5 novembre 2020, lorsque Nicolas Calzas, fraîchement licencié, vient chercher sa fille à l’école, personne ne lui relate la course-poursuite de la matinée. Le soir, Noémie la raconte à ses parents. Le récit leur semble «rocambolesque» et peu sérieux, ils l’envoient au lit en l’apaisant pour la forme. Le lendemain, Nadège Michel aborde néanmoins le sujet avec la directrice suppléante qui confirme, accentue même la gravité de la scène. «Il la poursuivait avec de grands ciseaux pointus et criait ”Je vais l’attraper, me prenez pas pour un con, je vais la trouver !”»

Le même jour, la directrice, Gaëlle Akrich, ajoute : «il ne se passe pas un jour sans que je doive signaler cet enfant». Ce matin-là, Noémie refuse d’entrer dans l’école. La directrice suppléante la réconforte : elle a renvoyé Moussa chez lui, il ne viendra pas. Il vient quand même. Quand elle l’aperçoit au bout d’un couloir, Noémie se cache dans le coin lecture le temps de la récréation puis s’élance vers la sortie à l’heure du déjeuner.

Inquiets, Nadège et Nicolas l’emmènent voir son médecin traitant. Le 6 novembre, le docteur Émilie Tur prescrit dix jours d’arrêt et précise dans un courrier envoyé à l’école : «Je demande à la famille de porter plainte contre l’enfant agresseur auprès de la brigade des mineurs. Pourriez-vous faire un signalement de CRIP auprès du procureur de la république de votre côté ?»

En novembre, tandis que les jours d’arrêt passent, les parents de Noémie s’inquiètent : l’école ne les a pas recontactés, que faire ? Ils ne renverront pas leur fille sans quelques garanties. Dotée d’un tempérament naturellement anxieux, conséquence de son handicap reconnu par la maison départementale des personnes handicapées (MDPH), une Neurofibromatose de type 1 (NF1) décelée quand elle avait 9 mois et de son trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), diagnostiqué en août 2020, Noémie fait des cauchemars depuis le 5 novembre. Elle sursaute au moindre bruit, redoute de croiser Moussa dont elle ne comprend pas, dit-elle, pourquoi il s’est emporté pour «une simple histoire de dessin» – il l’accusait à tort d’avoir pris le sien.

Habitués à ferrailler contre l’administration, Nadège et Nicolas commencent à comprendre que ce combat prendra du temps.

Nicolas fera la classe à Noémie jusqu’à ce que l’école leur propose une formule. Que Moussa change de classe de CE2 et soit accompagné dans les couloirs lors de ses déplacements paraît impossible : Jean Jaurès manque de personnel. Aussi commencent-ils à émettre une idée : et s’il changeait d’école ?

Le 19 novembre, ils sont reçus par Françoise Jézéquel, inspectrice de la circonscription de Pantin. Sa position est claire : elle refuse d’aider Noémie au détriment de Moussa, qui mérite lui aussi de suivre une scolarité normale. Elle propose de demander à une équipe éducative «d’accompagner Noémie sur sa phobie d’aller à l’école», estime que les faits ne sont pas du genre à se répéter. Ce qu’avait déjà répondu la directrice de Jean Jaurès lorsque, le 7 septembre de la même année, Moussa – déjà – avait jeté un coussin-tabouret – objet mi-mou mi-dur qu’on trouve dans les écoles – sur la nuque de la fillette. Nadège Michel s’étonne qu’on demande à une enfant ce qu’on ne demanderait pas à un adulte : «d’éduquer sa peur après s’être fait agresser par un collègue de travail.»

Un conseiller d’aide à la scolarisation des élèves en situation de handicap, également présent, intervient alors. Pour demander qu’on cesse d’appeler Moussa «l’agresseur» car «désigner un enfant de 10 ans comme un agresseur, ce n’est pas dans les textes de l’Éducation nationale.»

Les Calzas-Michel repartent avec deux propositions : ou ils encouragent leur fille à dépasser sa peur, ou ils la changent d’école. L’idée que ce soit à l’autre enfant de partir a été balayée : il faut l’accord des parents. Ils obtiennent une lettre de soutien de Bertrand Kern, maire de Pantin (PS), qui écrit, le 25 novembre, à l’académie de Créteil que la réponse ne semble «pas à la hauteur» car elle ne permet pas d’assurer à la fillette «la stabilité dont elle a particulièrement besoin au regard de son handicap». Sans compter la dimension symbolique qui irrite Nadège et Nicolas : «notre fille n’a rien fait et ce serait à elle de changer d’école ?» Le 30 novembre, nouvelle réunion où il est dit à peu près la même chose. L’inspectrice déclare à Noémie que «déplacer le problème» (Moussa, NDLR) ne servira à rien sinon à la rassurer, qu’elle pourra toujours le croiser en ville, qu’elle ferait mieux de s’armer de courage.

L’inertie

De novembre à janvier, la situation stagne, empêchant Nicolas de chercher un emploi, car il faut un professeur à Noémie. Entre-temps, la fillette consulte deux autres spécialistes, un pédopsychiatre et un psychiatre. Ils diagnostiquent tous deux un traumatisme durable. Le 18 janvier, le père reçoit un coup de téléphone de Madame Akrich, la directrice. Elle annonce que l’école a retiré Moussa de la classe les après-midi ; Noémie peut y venir «tranquillement».

Le 22 janvier, nouvelle réunion avec plusieurs protagonistes dont l’inspectrice, l’inspectrice de l’Éducation nationale en charge du handicap, le directeur académique des services de l’Éducation nationale. Les Calzas-Michel demandent : viendra-t-il un moment où Noémie pourra retrouver un rythme normal, sans avoir à s’adapter aux modifications d’emploi du temps imposées en premier lieu à Moussa ? Il leur est de nouveau proposé de confronter Noémie à ses peurs, et donc à Moussa, et de la remettre à l’école.

Les parents mettent en doute l’idée en rappelant que les spécialistes redoutent que la confrontation ne soit un «point de rupture» – Noémie n’étant pas une enfant au fonctionnement «normal». Le 20 janvier, le docteur Adélaïde Tonus, pédopsychiatre, a en effet noté : «il est indispensable de tenir l’agresseur de Noémie à distance, au risque de voir la symptomatologie anxieuse (…) évoluer vers un tableau dépressif». Lors de l’entretien, il leur est aussi dit que l’école est le lieu «du vivre-ensemble» et qu’il ne faut pas prêter au garçon «des intentions» d’agresseur. Là, Nadège s’agace, affirme n’avoir aucun dessein revanchard contre Moussa («c’est un enfant, il ne sait pas gérer ses émotions, ok») mais ne pas comprendre que ce soit à la victime de faire des efforts.

Le 13 avril, jour où nous les rencontrons dans leur appartement de Pantin, les Calzas-Michel n’ont pas avancé d’un pouce dans leurs démarches. Noémie va à l’école l’après-midi. Elle aimerait y aller toute la journée, à condition que Moussa «change d’école».

Joints pour savoir où en est le dossier, les services départementaux (DSDEN) nous répondent par la voix de Cécile Tabarin, directrice de cabinet. «Pour changer un enfant d’école sans l’accord des parents, il faudrait un motif impérieux. Ce n’est pas tout à fait le cas là, il n’y a pas eu de mise en danger réelle, pas d’atteinte lors de cette attaque. Les deux enfants doivent être pris en compte.» Elle nous glisse cependant que le changement d’école pour Moussa est en cours et ce parce que «l’autre famille est d’accord.» Nadège et Nicolas auraient été informés avant les vacances de Pâques. Ils indiquent ne pas être au courant.

Dix jours plus tard, toujours rien et Noémie a fait une moitié de rentrée des classes. L’école ignore les relances du Figaro. Consulté, le cabinet du maire répond «la gestion de l’affaire est surprenante mais c’est qu’on manque de moyens en Seine-Saint-Denis pour accompagner la scolarisation des enfants en situation de handicap. Ce sont deux familles en souffrance.»

Le 27 avril, à la porte de l’école à 13h30, Nicolas a eu la surprise de voir, pour la première fois depuis les faits, la mère de Moussa. Elle se dirigeait vers Noémie. Il lui a barré la route. Dans la conversation qu’il a enregistrée, on entend la dame protester «Je voulais dire à Noémie qu’il n’y a rien de grave, rien de grave» dans ce qu’il s’est passé le 5 novembre.

*Les prénoms ont été changés

Le Figaro