Pap Ndiaye est qualifié de « woke », « racialiste » ou encore « indigéniste » : Mais de quoi parle-t-on ? 

« Un vrai intellectuel indigéniste, un vrai woke », qui va revisiter l’histoire de France « à l’aune de l’indigénisme, de l’idéologie woke et de l’islamogauchisme », selon Éric Zemmour. Un « indigéniste assumé », pour Marine Le Pen, doublé d’un « militant racialiste » pour le président du Rassemblement national, Jordan Bardella. Depuis sa nomination au ministère de l’Éducation nationale, vendredi, Pap Ndiaye , universitaire spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis et des minorités, fait l’objet de critiques de la part de l’extrême-droite.

On y retrouve des mots qui s’invitent régulièrement dans le débat médiatique français, au gré des polémiques. Des concepts difficiles à comprendre, parce qu’ils ne recouvrent pas la même signification en fonction de la personne qui les utilisent – partisan ou détracteur, chercheur, militant ou éditorialiste ; et parce qu’ils font l’objet de débats parmi les intellectuels. Voici les axes clés à connaître pour y voir plus clair.

Décolonial et postcolonial

Les études postcoloniales renvoient à un champ de recherches en sciences sociales, qui s’intéresse au fait colonial et à son héritage. Elles sont apparues dans les années 1980 aux États-Unis mais puisent aussi dans d’autres travaux comme ceux de l’essayiste né en Martinique Frantz Fanon.

Dans le langage courant, « décolonial » et « postcolonial » sont souvent utilisés sans distinction. Mais les études « décoloniales » viennent d’Amérique latine et des Caraïbes, à la fin des années 1990. Le Larousse les définit comme un « courant de pensée qui postule que des rapports de domination subsistent entre l’Occident et entre ses anciennes colonies, des décennies après leur indépendance ». C’est l’idée que le passé esclavagiste et colonialiste continue de produire des formes d’oppression et des effets sur l’imaginaire, sur le modèle économique ou encore la géopolitique.

Plus largement, il s’agit d’essayer de décentrer le regard et de se débarrasser de certains reliquats d’idéologie coloniale dans tous les secteurs (d’où un « féminisme décolonial » chez Françoise Vergès ou une « écologie décoloniale » chez Malcolm Ferdinand). C’est pourquoi le terme « déconstruire » revient régulièrement. Une grille de lecture reprise par des collectifs militants comme La Vérité pour Adama.

Ses détracteurs estiment que la pensée décoloniale entretient le communautarisme ainsi qu’une posture victimaire et une logique de repentance. Dans Les Études postcoloniales. Un carnaval académique (2010), le politiste Jean-François Bayart relève par exemple que ces études permettent de porter un nouveau regard sur l’histoire, mais il dénonce un caractère essentialisant et simplificateur.

Racisme d’État

C’est l’idée que le racisme imprègne les institutions comme la police, l’école ou l’administration. Par leurs pratiques routinières et souvent inconscientes, elles tolèreraient voire nourriraient des discriminations.

Ce concept marque une rupture par rapport à l’antiracisme des années 1980 et 1990, selon les auteurs de Du racisme d’État en France ? (2020). Selon ces sociologues, cités par Le Monde , les organisations comme SOS Racisme considéraient le racisme comme une dérive morale individuelle, liée à l’ignorance ou à la peur. Pour les tenants du « racisme d’État », au contraire, les contrôles au faciès ou les discriminations à l’embauche ne seraient pas le fruit de quelques individus mais d’un racisme ordinaire. Ils ne l’assimilent pas cependant à des régimes comme l’Allemagne nazie ou l’apartheid sud-africain.

Certains intellectuels préfèrent parler de « racisme institutionnel ». C’est justement le cas de Pap Ndiaye qui argumentait, dans ce même article du Monde : « Le “racisme d’État” suppose que les institutions de l’État soient au service d’une politique raciste, ce qui n’est évidemment pas le cas en France. […] En revanche, il existe bien un racisme structurel par lequel des institutions comme la police peuvent avoir des pratiques racistes. Il y a du racisme dans l’État, il n’y a pas de racisme d’État. »

Racisé et racialisé

Ces termes proviennent des sciences sociales. L’idée sous-jacente est que, si les « races » biologiques n’existent évidemment pas, le racisme, lui, perdure et que certaines personnes, en raison de leur couleur de peau, de leur origine, de leur religion ou encore de leur nom de famille, vont être réduites à ces traits et sont susceptibles de subir des préjugés et discriminations. Selon ce concept, une personne n’est pas « racisée » en soi, mais elle est « racisée » dans le regard de l’autre. Plus simplement, le Larousse parle de « personne touchée par le racisme, la discrimination ».

Là encore, ce terme est débattu, dans la lignée des critiques visant la pensée décoloniale. Pour ses détracteurs, utiliser ce concept reviendrait à réintroduire la notion de « race » dans le débat et ainsi à faire le jeu de l’extrême droite et à dresser des catégories les unes contre les autres.

Privilège blanc

Cette expression a été utilisée pour la première fois en 1988 par l’Américaine Peggy McIntosh, qui comparait « privilège blanc » et « privilège masculin ». Elle postule que, en Occident, les personnes blanches jouiraient d’avantages économiques, sociaux ou encore politiques « non mérités », sans en avoir conscience.

Ce terme est sujet aux mêmes critiques que le mot « racisé ». Certains parlent de « racisme inversé ». Par ailleurs, « cette notion a tendance à dichotomiser », relève Ary Gordien, anthropologue au CNRS auprès de France Culture , notant la nécessité d’« intégrer la question de la classe sociale ou du contexte » et le risque de « solidifier, sédimenter [des catégories de population] alors que ce que l’on veut, précisément, c’est de leur faire perdre de leur force politique ».

Indigénisme

Cette mouvance est liée au Parti des Indigènes de la République, fondé en 2005 sous forme d’association, notamment par l’écrivaine franco-algérienne Houria Bouteldja. Elle assimile la situation des minorités visibles dans les États occidentaux au statut des indigènes pendant la colonisation. Une manière de se réapproprier un terme péjoratif.

Au-delà des critiques habituelles contre la pensée décoloniale, ce courant est aussi très controversé en raison des prises de position de certains membres sur l’homosexualité, le métissage, le féminisme ou encore l’antisémitisme. Il est accusé de favoriser l’assignation identitaire et le rejet des personnes blanches.

Racialisme

Le racialisme désigne une idéologie raciste qui, sous couvert d’une fausse science, a cherché à expliquer la société par des facteurs héréditaires et raciaux au XIXe siècle, en catégorisant les êtres humains en « races » différentes.

Ces dernières années, le qualificatif « racialiste » a été utilisé pour évoquer les nouveaux antiracistes. Pour ses détracteurs, la pensée décoloniale serait une nouvelle forme de racialisme.

Islamo-gauchisme

Ce mot-valise a été inventé en 2002 par le philosophe Pierre-André Taguieff pour qualifier les militants d’extrême-gauche qui soutenaient, lors de la seconde intifada, des islamistes favorables au nationalisme palestinien. C’est l’idée que certains militants de gauche, pour défendre des valeurs comme l’anti-impérialisme, se rendraient coupables de complaisance à l’égard de fondamentalistes et d’antisémites. Plus largement, elle vise le laxisme réel ou supposé de personnalités de gauche envers l’islamisme.

Par la suite, ce mot est devenu une insulte fourre-tout. En février 2021, en réaction à une enquête demandée par la ministre de l’Enseignement supérieur sur « l’islamo-gauchisme » à l’université , le CNRS avait répondu que ce terme « ne correspond à aucune réalité scientifique ».

Wokisme

En anglais, le mot « woke » signifié « éveillé ». Il a notamment émergé avec le mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis pour qualifier les personnes qui seraient sensibles aux enjeux de justice sociale et aux discriminations envers les minorités. De ce point de vue, il s’agit d’une attitude plus que d’un courant de pensée.

Ce terme a été tourné en dérision ou en insulte, si bien qu’il est rare qu’une personne se définisse comme « woke » au premier degré. Le mot est plutôt employé par ses détracteurs, pour dénoncer des militants de gauche perçus comme censeurs (avec la « cancel culture ») voire extrémistes.

Universalisme

En France, l’universalisme, hérité des Lumières, est l’idée selon laquelle les valeurs portées par la République – droits humains, démocratie, humanisme, laïcité, triptyque liberté/égalité/fraternité, etc. – sont universelles : elles s’appliquent quel que soit l’individu et l’endroit du globe. Autres fondamentaux : malgré la diversité des peuples, il n’existe qu’un genre humain, et chaque citoyen doit recevoir les mêmes droits et devoirs sans particularismes.

Certains critiquent cet idéal en lui-même, en lui opposant par exemple le relativisme. D’autres pointent ses limites et observent que, dans les faits, cette ambition n’est pas atteinte. Ils estiment que lutter contre les discriminations implique des mesures spécifiques et que l’universalisme, appliqué de manière rigide et incantatoire, a pu servir de paravent pour uniformiser et nier les différences. Les nouveaux antiracistes sont régulièrement taxés d’affaiblir l’universalisme, mais la plupart prétendent au contraire le défendre.

Le Journal du Dimanche